Le film Les Enfants Rouges de Lotfi Achour est bien plus qu'une simple œuvre cinématographique ; c'est un cri d'alerte contre l'injustice et l'oubli, une exploration poignante de la résilience humaine face à l'horreur et une dénonciation de l'indifférence des autorités face à la marginalisation des régions rurales en Tunisie. Le générique de début nous avertit que le film est « une fiction basée sur une histoire vraie », ancrant ainsi le récit dans une réalité tragique.
Une Inspiration Tragique: Les Frères Soltani
Le film s’appuie sur les tragédies vécues par Mabrouk et Khalifa Soltani, deux frères bergers victimes d’assassinats barbares perpétrés par des groupes terroristes. En 2015, Mabrouk Soltani, 17 ans, avait été décapité par un groupe extrémiste, un assassinat qui avait secoué l’opinion publique. Ses assassins avaient ordonné à son cousin, témoin de la scène, de ramener la tête enveloppée dans du plastique à la famille, selon des proches et le ministère de l’Intérieur. Deux années plus tard, son frère aîné, Khalifa Soltani, avait été retrouvé mort lors d’une opération de ratissage lancée après l’annonce de son enlèvement par un groupe «terroriste», dans la même région. Ces deux assassinats avaient été revendiqués par le groupe djihadiste Etat islamique (EI).
Ces événements se sont passés dans une région du centre ouest de la Tunisie, pas loin de la frontière algérienne. Or il y a très peu d’actes terroristes sur des civils dans ce pays.
Synopsis: L'Innocence Brisée dans les Montagnes de Mghila
Dans les paysages impitoyables du djebel Mghila, un environnement isolé fait de montagnes et de paysages arides, en Tunisie, vivent parmi une petite communauté composée quasi exclusivement de leur famille, Achraf, un adolescent de 13 ans, et son cousin Nizar, 16 ans. Leur quotidien simple est rythmé par la garde du troupeau et les rêves et espoirs auxquels ils s’accrochent.
La vie du jeune berger Ashraf est irrévocablement affectée par un acte de violence inattendu et brutal. Il jouait innocemment avec son cousin Nizar, lorsque un groupe de djihadistes les attaque et oblige Achraf à apporter la tête de son cousin Nizar à la famille comme un message macabre. Traumatisé, Achraf rentre au village. Sur le chemin du retour, il découvre que le fantôme de son cousin le suit. C’est pour lui une présence apaisante qui va l’aider à accomplir la mission qui lui a été confiée.
Lire aussi: Vie privée de Ladislas Chollat
Du Récit Solitaire à la Dimension Collective: La Dignité Face à l'Adversité
Le film va, dès lors, passer d’un récit solitaire à une dimension collective. La famille est intégrée dans l’histoire. Et ce, avec la volonté de désigner les coupables, de retrouver le corps et de pouvoir l’inhumer et de faire le deuil. Ashraf va être obligé de se joindre au reste de sa famille pour aller récupérer le corps de son cousin, afin de l’enterrer. Entre la crainte et les représailles, le refus de la résignation l’emporte pour offrir une sépulture au sacrifié. La mère demande de pouvoir enterrer son fils en entier, avec sa tête et son corps : « On ne peut pas enterrer mon fils. Il est né entier. Le réalisateur montre la dignité du clan, son courage et sa solidarité qui les sauvent. La souffrance de la famille s’étend au voisinage et reflète une détresse collective. « Tu as ouvert la porte de l’enfer et tu nous as abandonné ». Par cette réplique, c’est la sidération d’un pays que le cinéaste nous livre.
Une Exploration de l'Impact Psychologique et de la Résilience
En effet, Achour pose la question de l’impact psychologique de la violence, notamment sur les enfants, en dépeignant la dure réalité de la Tunisie rurale. Mais le long-métrage Les Enfants rouges met surtout en avant la résilience humaine, en particulier la capacité des enfants à transcender des horreurs inimaginables grâce à leur force intérieure et leur imagination. Il pose un regard empathique sur cette communauté rurale et pauvre. Les paysages sont somptueux mais leur aspect idyllique est trompeur, puisque, dans la montagne, les mines sont nombreuses et les terroristes rôdent.
Signalons que être quelqu’un de «rouge» est une expression de cette région tunisienne signifiant que l’on est vaillant, résiliant et capable de faire face à l’adversité.
Un Film Récompensé et Salué par la Critique
Sélectionné à la 77éme édition du Festival International du Film de Locarno, Bayard d’Or du meilleur film & Bayard de la meilleure photographie au Festival international du film francophone de Namur 2024, prix du public au Festival international du film Vancouver 2024, récompensé par le prestigieux Tanit d’Or lors des 35èmes Journées Cinématographiques de Carthage, Les enfants rouges est une véritable cri d’alerte contre l’injustice et l’oubli.
Lotfi Achour: Un Cinéaste Engagé
En effet, Lotfi Achour s’est toujours distingué par son approche audacieuse et son engagement pour des causes sociales.
Lire aussi: Fabienne Chauvière : Portrait d'une Animatrice Discrète
Analyse du Film: Entre Réalisme Brut et Onirisme
Au sortant de la salle de cinéma, après avoir vu ” Les enfants rouges “, il est possible d’avoir la gorge serrée, le ventre noué, l’appétit avorté, tant le film raconte l’horreur et la violence qui interviennent dès les premières minutes de l’histoire. Mais ce qui frappe c’est peut-être de se demander comment une histoire aussi horrible, racontée avec tant de justesse et de réalisme, peut côtoyer autant de tendresse et de beauté. Le personnage de Ashraf, joué par Ali Helali, mène l’histoire d’une façon très intimiste et magistrale, le résultat est d’autant plus stupéfiant qu’il n’est pas un acteur professionnel car Lotfi Achour a choisi de travailler avec des acteurs peu expérimentés. ” Pour les enfants, j’avais envie, et même c’était presque une nécessité, de filmer des jeunes qui ont l’habitude de la montagne, Ali, il a un rapport organique à ces lieux, sa manière de s’asseoir, de ramasser une pierre, de marcher dans la montagne qu’il connaît, je voulais filmer cette aisance et ce réalisme. "
Ce qui est remarquable et qui signe le talent du réalisateur est la façon dont le film oscille entre un réalisme brut et des moments fictifs oniriques et fantasmés, à travers l’imagination et les pensées d’Ashraf. Le rythme du film, le son et la musicalité qui l’accompagne, les silences, les paysages, les dialogues souvent brefs et poétiques, les souvenirs que le mort convoquent dans les psychés de chaque personnage, tous ces éléments sont organisés et filmés avec une grande justesse très réaliste et à la fois une pudeur mystérieuse, qui donne une dimension onirique et poétique à cette terrible histoire.
Le réalisateur confie qu’il a voulu porter cette histoire avec un engagement politique et humaniste, et une volonté de rendre hommage à ces deux adolescents et à toutes les victimes du terrorisme, en Tunisie et ailleurs. “ C’est quand le frère de la victime a été assassiné à son tour, un an et demi après le meurtre de son frère Mabrouk Soltani. C’est là que j’ai vraiment voulu faire le film ” confie le réalisateur, ” Raconter cette histoire c’est aussi une façon de dire qu’on ne peut pas être dans le déni, quelqu’un à qui on a coupé la tête, et sa famille a mit la tête dans le frigo en attendant de retrouver le corps entier, c’est pas une histoire imaginaire dans un autre pays, ça s’est passé ici en 2015.” Le réalisateur ne cache pas son indignation envers les politiques qui n’ont pris aucune mesure à la hauteur du premier crime qui s’est produit en 2015. ” Le problème ce ne sont pas les jeunes, j’ai beaucoup d’espoir sur la jeunesse, toutes les jeunesses ont des rêves, je n’ai aucun doute sur les forces de la jeunesse et sur sa capacité à faire changer les choses, le problème que l’on a, et particulièrement en Tunisie, ce sont les vieux qui gouvernent, qui s’accrochent au pouvoir jusqu’à 90 ans. ”
Les enfants rouges est un film important, difficile à regarder comme l’histoire qu’il raconte et pourtant puissamment captivant. Le spectateur est plongé dans un calme et une lenteur propre à la temporalité si particulière du deuil. C’est un premier long-métrage d’une beauté cinématographique rare, d’une grande justesse, alliant grâce et pudeur.
Thèmes Profonds et Mise en Scène
Dans Les Enfants Rouges se profilent des thèmes profonds tels que le sacrifice, la souffrance innocente et la quête de rédemption. Achraf, en portant la tête de son cousin, devient à la fois un porteur de douleur et d’espérance. Le film rappelle également l’importance de la mémoire collective et de la compassion face à l’injustice.
Lire aussi: Lauren Sánchez et sa famille
La photographie de Wojciech Staroń capture avec finesse les paysages arides de la montagne tunisienne, symboles de l’isolement et de la dureté de la vie rurale. On peut observer une véritable mise en espace de cette histoire, comme au théâtre.
Un Cinéaste Hors Normes
Cinéaste et dramaturge franco-tunisien, formé à l’école du documentaire des Ateliers Varan, Lofti Achour réalise des films hors normes. Avec Les enfants rouges, son deuxième long métrage coécrit avec Doria Achour, Sylvain Cattenoy et Natacha de Pontcharra, Lofti Achour propose une œuvre, qui a toujours pour cadre la Tunisie.
Voir dans ce long métrage un énième film sur les horreurs du terrorisme, sur l’inaction de l’état ou encore sur le sort tragique des victimes est faire en partie fausse route. Physique et réaliste, Les enfants rouges est avant tout un récit incarné, vécu de l’intérieur, par Achraf, jeune garçon ayant arrêté l’école et à qui il manque une ou deux dents. “Ce n’était pas un drame social que je voulais faire, explique le réalisateur dans le dossier de presse, mais une tragédie, au sens le plus fort du terme. Et dans la tragédie, si l’on se réfère à la tragédie grecque ou à d’autres formes de tragédie, il y a la beauté. La beauté du verbe, du texte, des personnages, de leurs sentiments, de leurs paradoxes. C’est aussi ce qui fait leur force. Les enfants rouges est un film sur le traumatisme et sur le deuil, mais également sur la renaissance ou la résilience. Le jeune Achraf comprend - ressent, devrait-on dire - que cet ami aurait pu être son frère, voire lui-même.
Les Courts Métrages de Lotfi Achour: Un Aperçu de son Talent
Avant de réaliser ce long métrage, Lofti Achour a signé cinq courts métrages, dont, en 2016, La laine sur le dos, sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes. Ce film coécrit avec Natacha de Pontcharra, avec qui Achour a créé la société des Artistes producteurs associés (A.P.A.), tourné en plein désert (dans la région de Tataouine) a nécessité, comme Les enfants rouges, une logistique particulièrement adaptée à son décor excentré, loin de la ville et du littoral. Filmé à hauteur d’enfant, La laine sur le dos peut se voir comme un récit initiatique avec la route comme fil blanc, comme une pièce tragique (unité de lieu, de temps…) ou encore comme une espèce de western où dans un décor-personnage écrasant les humiliations et la corruption des policiers sont démultipliés. Asphyxiants.
Deux autres courts de Lofti Achour se distinguent par leur rare intensité dramatique : Père (2014) et Angle mort (2022). Père raconte l'histoire d'un chauffeur de taxi qui aide une femme enceinte à accoucher et est ensuite accusé d'être le père de l'enfant. Angle mort donne la parole à un homme assassiné par le régime de Ben Ali. Ces courts métrages témoignent de l'engagement social et de la sensibilité artistique de Lotfi Achour.
Authenticité et Réalisme: Un Choix Délibéré
“Les trois jeunes acteurs sont originaires de cette région, souligne les réalisateur dans le dossier de presse des Enfants rouges. Le film est joué dans le dialecte local, et même pour les comédiens qui n’en étaient pas originaires, un travail minutieux d’apprentissage a été mené pendant plusieurs mois. La majorité des acteurs adultes sont aussi issus de la région.
tags: #les #enfants #rouges #cinema #histoire
