Depuis quelques années, la musique géorgienne a transcendé les cercles de spécialistes pour captiver un public européen plus large, grâce aux tournées de divers ensembles et à une production discographique croissante. Cette popularité croissante est une excellente nouvelle pour la reconnaissance de ce patrimoine culturel unique. La musique géorgienne se révèle être un vaste entrelacs plutôt qu'une simple mosaïque. Les particularités régionales se mêlent aux spécificités de chaque genre thématique : chants de travail, de table, épiques, liturgiques, etc., qui peuvent être partagées entre plusieurs régions. Cette complexité offre aux musicologues un large éventail de paramètres pour structurer cet "îlot polyphonique", unique par rapport à ses voisins et à l'Occident en raison de son système modal non tempéré, et diversifié dans ses composantes.
La Polyphonie Géorgienne: Un Aperçu Général
La musique géorgienne est reconnue pour sa richesse harmonique et son ancienneté. Le chant polyphonique géorgien, inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, est particulièrement remarquable. Il se caractérise par des harmonies complexes et est souvent exécuté a cappella. Les instruments traditionnels géorgiens incluent le panduri et le chonguri (instruments à cordes). La musique géorgienne englobe des styles folkloriques variés reflétant les différentes régions du pays. Elle joue un rôle central dans les célébrations culturelles et les fêtes religieuses.
Les Berceuses: Un Genre Vocal Intime et Essentiel
Parmi les divers genres de chants traditionnels géorgiens, les berceuses occupent une place spéciale. Elles sont interprétées par les femmes et consistent en des berceuses ou des supplications à la guérison. Ces chants sont transmis oralement, en famille et dans la communauté. Dès leur naissance, les Géorgiens sont baignés par la beauté de ces chants.
Rôle et Signification Culturelle
Les berceuses géorgiennes ne sont pas de simples mélodies pour endormir les enfants; elles sont porteuses de significations culturelles profondes. Elles servent à apaiser, à protéger et à transmettre des valeurs et des traditions ancestrales. Dans le passé, on croyait que les boutons rouges apparaissant sur le visage de l'enfant étaient le signe que ce dernier était possédé par un esprit. On chantait alors non seulement pour sa guérison, mais aussi pour chasser l'esprit.
Caractéristiques Musicales
Les berceuses géorgiennes, comme d'autres formes de musique vocale géorgienne, sont souvent polyphoniques. Différentes selon les régions, ces traditions vocales partagent néanmoins un certain nombre de traits communs. Tout d’abord, elles occupent une place prééminente, reléguant au second plan la musique instrumentale. Le principe de la polyphonie domine tous les genres vocaux, sauf ceux exécutés en solo (chants de cavalier, berceuses, chants de travail solitaire) et le chant homophonique (chœur à l’unisson) n’existe pas. La polyphonie géorgienne se compose généralement de trois voix qui sont identifiées beaucoup plus par le rôle qu’elles jouent que par leur registre, même si on peut les classer grosso modo en basse, baryton et ténor. Le chant polyphonique est pratiqué aussi bien par les femmes que par les hommes, mais le répertoire masculin est beaucoup plus vaste. Un des traits principaux de la polyphonie vocale géorgienne est l’abondance d’accords dissonants construits sur des invervalles de seconde, de quarte, de quinte et de septième.
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Spécificités Régionales des Berceuses
Chaque région de Géorgie possède ses propres particularités musicales, et les berceuses ne font pas exception. Les mélodies, les harmonies et les textes varient d'une région à l'autre, reflétant les influences locales et les traditions spécifiques.
Svanétie
En Svanétie, située dans le Grand Caucase, on pratique la polyphonie complexe. Une voix solitaire est secondée par deux autres voix. Les chanteurs exécutent également des rondes svanes. Cette région conserverait les harmonies les plus anciennes. Les voix adoptent le même rythme.
Kakhétie
En Kakhétie, à l’est, on est plus adepte du dialogue polyphonique, sur un bourdon de basse. On entend aussi des mélismes (on change une syllabe sur de nombreuses notes) et des modulations. Deux parties sont chantées par des solistes. Ces mélodies, simples, ont une consonance très orientale, caractérisée par une ou deux voix s'élevant au-dessus d'une basse qui se prolonge.
Géorgie Occidentale
Dans l’Ouest géorgien, en Iméréthie, en Gourie, en Adjarie et en Mingrélie, la polyphonie contrastée est la plus répandue. Elle inclut trois parties chantées partiellement improvisées. Il peut s'agir aussi de chants à deux voix au-dessus d'une basse bourdonnante. En Gourie, les chants peuvent aller jusqu'à sept voix. Alors que les voies plus aiguës sont chantées par les solistes, les voies de basse sont chantées en groupe. Les chants peuvent être accompagnés de percussions.
Instruments Traditionnels Utilisés
Bien que les berceuses soient principalement vocales, certains instruments traditionnels peuvent parfois accompagner les chants. Parmi ceux-ci, on retrouve :
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- Le panduri et le chonguri: Des luths traditionnels à trois cordes.
- Le tchangouri: Un luth à quatre cordes.
- La flûte de Pan (larchemi) et la flûte (salamuri): Utilisées initialement par les bergers.
- Le doudouki: Sorte de hautbois utilisé dans la région du Caucase.
La Transmission Orale et les Défis de la Préservation
La pratique du chant géorgien est transmise par voie orale uniquement, en famille et dans la communauté. Aujourd'hui de nombreux chanteurs essayent de se rapprocher le plus possible de ce mode de transmission en apprenant directement avec les maîtres de chant (lotbari).
Le Mouvement de Folklorisation et ses Conséquences
Comme l’explique Sylvie Bolle-Zemp, le mouvement de folklorisation, commencé en Europe au siècle dernier, s’est développé en Géorgie dans le cadre de la politique culturelle de l’Etat soviétique. « Sous une forme arrangée, les chants polyphoniques des différentes provinces étaient valorisés comme symbole de l’amitié entre les peuples. Des chefs de chœurs, formés au Conservatoire National de Tbilissi, s’attachaient à « éduquer » les musiciens amateurs aux normes, parfois standardisées et internationales, d’une esthétique musicale qui se voulait populaire et socialiste ».
Cette tendance affecte les styles de toutes les provinces de la Géorgie. Une comparaison des voix individuelles montre que l’indépendance de chaque voix était jadis nettement plus marquée. La qualité professionnelle et la grande expérience dans le chant d’ensemble que possédaient les interprètes étaient une base idéale pour l’improvisation individuelle dans les limites de la version établie. Elle se manifeste par une plus grande liberté dans l’ornementation de la mélodie, par des tournures inattendues dans la construction des harmonies et une plus grande liberté de modulation, par des échelles hautement variables et difficiles à fixer par écrit (il ne s’agit pas de la gamme tempérée largement connue aujourd’hui), et par le fait qu’une chanson n’est jamais répétée mais émerge en des variantes toujours renouvelées. Les versions actuelles, en revanche, surtout celles interprétées par des ensembles folkloriques nationaux, représentent le plus souvent des versions standardisées laissant peu de place à l’improvisation individuelle. De ce fait, elles ne sont donc plus caractéristiques d’une région, voire d’un chanteur spécifique, mais sont interprétées d’une manière uniforme à travers tout le pays.
Efforts de Préservation
Face à ces défis, des efforts considérables sont déployés pour préserver et revitaliser les berceuses géorgiennes traditionnelles. Ces efforts incluent :
- L'enregistrement et la documentation: Collecter et archiver les berceuses existantes pour les générations futures.
- L'éducation et la transmission: Encourager la transmission des berceuses aux jeunes générations par le biais de programmes éducatifs et d'ateliers.
- Le soutien aux interprètes traditionnels: Fournir un soutien financier et logistique aux chanteurs et musiciens traditionnels pour qu'ils puissent continuer à pratiquer et à transmettre leur art.
- La promotion de la musique géorgienne: Sensibiliser le public à la richesse et à la diversité de la musique géorgienne, tant au niveau national qu'international.
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