Introduction
Jeanne de Belleville, née vers 1300, est une figure marquante de l'histoire bretonne et française. Son parcours, marqué par la trahison, la vengeance et l'aventure, en a fait une légende. Épouse et mère, elle est devenue une pirate redoutée, surnommée la "Tigresse bretonne" ou la "Lionne sanglante". Son histoire, mêlant réalité et fiction, continue de fasciner et d'inspirer.
Jeunesse et Mariages
Jeanne-Louise de Belleville serait née vers 1300 à Belleville-sur-Vie, en Vendée. Fille de Létice de Parthenay et de Maurice IV de Montaigu, seigneur de Belleville et Palluau, Jeanne perd son père alors qu’elle n’a que quatre ans.
Elle est mariée vers 1312 à Geoffroy VIII de Châteaubriant. Devenue veuve vers 1328, elle épouse en secondes noces, probablement en 1330, Olivier IV de Clisson, veuf depuis la fin de l’année précédente. L’union de Jeanne de Belleville et d’Olivier IV de Clisson est un véritable mariage d’amour. Elle apporte pour son mariage une dot considérable. Ils vont vivre une vie paisible sans grands drames, occupés entre autres à agrandir le château familial. Jeanne de Belleville met au monde cinq enfants : Jeanne, Maurice, Olivier, Guillaume et Isabelle.
Avec Geoffrey, Jeanne donne naissance à deux enfants, mais leur vie commune reste peu documentée. Bien que ce mariage ait permis à Jeanne d’asseoir son statut social, c’est après la mort de son premier époux, en 1326, qu’elle reprend sa liberté. Elle trace un chemin qui la mènera à son second mariage avec Olivier IV de Clisson, un seigneur influent. C’est cette nouvelle union qui va marquer un tournant dans sa vie. Ensemble, ils vivent heureux pendant plusieurs années et ont cinq enfants.
Contexte Historique : Guerre de Succession de Bretagne et Guerre de Cent Ans
En 1341, la mort du duc Jean III de Bretagne entraîna une guerre de succession. Le choix était entre Charles de Blois, époux de Jeanne de Penthièvre, nièce germaine du duc défunt, et Jean de Montfort, demi-frère consanguin du même duc. Devait-on adopter une succession uniquement par les hommes, règle exhumée opportunément en 1314 pour eux par les rois de la France voisine, où reconnaître un droit de succession aux femmes ?
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En 1337 éclate la guerre de Cent Ans, opposant la France à l’Angleterre, et dont Jeanne d’Arc est une autre héroïne. C’est dans ce contexte troublé que meurt, en 1341, le duc de Bretagne Jean III le Bon. Dès lors, deux prétendants se disputent la succession du duché : Jean de Monfort, son demi-frère, et Jeanne de Penthièvre, sa nièce. Épouse de Charles de Blois, neveu du roi de France, elle est immédiatement soutenue par le souverain. Olivier IV de Clisson, à la différence de son frère et de la plupart des seigneurs bretons, prête allégeance au camp de Blois-Penthièvre.
L'Assassinat d'Olivier de Clisson et la Soif de Vengeance
En 1342, Olivier IV de Clisson fut fait prisonnier par les montfortistes devant Vannes, emmené en Angleterre, mais il obtint bientôt sa libération contre celle du comte de Stanfort. Poussé par des conseillers qui y avaient des intérêts, Philippe VI trouva que cet échange avait été trop facile, et estima qu’Olivier IV de Clisson avait pu changer de camp.
En effet, les accusations de trahison reposent sur des éléments douteux, comme la faible rançon, et surviennent dans un contexte dans lequel la Bretagne, région clé entre la France et l’Angleterre, est en pleine instabilité. Philippe VI, désireux de renforcer son contrôle sur les nobles bretons, pourrait avoir voulu éliminer un rival potentiel. De plus, certaines rumeurs suggèrent que l’influence d’Olivier à la cour aurait provoqué des rivalités, alimentant des jalousies. Son exécution semble donc davantage être un geste politique qu’une punition fondée sur des preuves solides.
Mettant à profit la trêve de Malestroit (janvier 1343) et prétextant d’un tournoi, il l’invita à venir à Paris où, traitreusement, il le fit arrêter. L’ayant fait décapiter sans jugement le 2 août 1343 avec plusieurs autres seigneurs bretons, il fit envoyer sa tête à Nantes pour qu’elle fût plantée sur une lance à une des portes de la ville.
Le roi profite d’un tournoi à Paris pour inviter Olivier de Clisson à venir jouter. Au beau milieu de la fête, alors que le chevalier s’apprête à défendre les couleurs de la Bretagne, le roi le fait arrêter et condamner à mort pour trahison. La cruauté du roi Philippe VI ne s’arrête pas là. Soucieux de faire de cette exécution un exemple, il fait porter la tête d’Olivier de Clisson en Bretagne. Elle est plantée sur une pique au sommet des remparts de Nantes.
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Pour Jeanne, c’est une injustice insupportable, une trahison qui la pousse à une décision radicale : elle jure de se venger du roi de France et de tous ceux qu’elle juge responsables de la mort de son mari. La courageuse veuve du malheureux vient contempler le macabre spectacle, accompagnée de ses deux fils, Olivier et Guillaume. C’est là qu’elle jure, et fait jurer à ses fils, de se venger du roi de France et de massacrer ses partisans. Jeanne récupère la tête de son époux supplicié et rallie plusieurs seigneurs bretons à sa cause.
La Tigresse Bretonne : De la Terre à la Mer
Jeanne commença par s’emparer du château de Touffou, proche de Clisson, et suivant les méthodes qu’utilisait le roi, y fit massacrer la garnison. Puis se ralliant effectivement aux partisans de Jean de Montfort, elle attaqua les châteaux des ceux de Charles de Blois qui était soutenu par son oncle Philippe VI.
Elle lève une armée de 400 hommes et se dirige vers le château du seigneur Le Gallois de la Heuze, soutien de Charles de Blois. S’approchant du pont-levis, la gente dame demande l’entrée. Le commandant, ne se méfiant pas, lui ouvre les portes de la forteresse. C’est alors que son armée fait irruption et massacre tout le monde. En un temps record, la Lionne de Clisson décime les habitants de six châteaux dont les maîtres soutiennent la France. Elle s’illustre par son courage et la violence de ses razzias, qui n’épargnent personne. Sa haine contre ses ennemis est à la hauteur de l’amour qu’elle porte à son défunt mari.
Outré, le roi de France la convoque devant le Parlement de Paris. En guerrière culottée, elle refuse de se présenter et est, le 1er décembre 1343, bannie à tout jamais du royaume. En décembre 1343, Jeanne de Belleville a déjà vendu tous ses biens et est partie à l’aventure sur les flots de la Manche, accompagnée de ses hommes et de ses deux fils. Pour mener sa vengeance, Jeanne vend tous ses biens et finance la construction de plusieurs navires.
La Flotte Noire : Jeanne de Belleville, Pirate
Trois navires sont ainsi armés par la Dame de Clisson. L’aventurière des mers baptise son navire amiral du nom de Ma Vengeance, telle une funeste prédiction en direction de Philippe VI. Devenue pirate, elle attaque et pille tous les navires marchands français croisant la route de sa flotte. Sa flotte, connue sous le nom de la « Flotte Noire », devient un véritable fléau pour les navires marchands et militaires français. Les récits de l’époque décrivent une femme impitoyable qui ne laissait aucune chance à ses ennemis. C’est ainsi que naît son surnom de « Lionne Sanglante », reflétant sa férocité et sa détermination. Elle participe activement aux combats avec une violence comparable à celle des plus grands pirates. Le terme « Lionne » symbolise sa force et son courage, tandis que « Sanglante » évoque la brutalité de ses attaques et son désir de vengeance. Ensemble, ces surnoms illustrent la brutalité et la loyauté farouche de Jeanne. Commandant elle-même sa flotte, Jeanne de Belleville fera subir aux partisans de Charles de Blois et du roi de France de nombreuses pertes, « s’attaquant aux bateaux de guerre français moins forts que les siens et à tous les vaisseaux marchands, elle mettait à mort sans merci tous les Français tombés entre ses mains », publie la Chronique Normande du XIVe siècle…
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Au bout d’un an, le roi de France décide de mettre un terme à ce cauchemar marin. Il sollicite l’aide du Pape qui, à son tour, enjoint vainement à Édouard III d’arrêter la folie meurtrière de son alliée bretonne. Alors, Philippe de Valois lance sa flotte à la poursuite de la guerrière. Ses navigateurs s’engagent dans une guerre de course contre la Tigresse bretonne. Après quelques années de combats navals pendant lesquelles elle inflige de sérieuses pertes aux Français, elle perd son navire dans un naufrage. Suite à un arraisonnement par des vaisseaux du roi de France, ou suite à un naufrage, elle et ses deux fils se retrouvèrent pendant cinq jours dans une barque en perdition. Le plus jeune, Guillaume, y mourut d’épuisement.
Pendant cinq longs jours, Jeanne de Belleville et ses proches, rescapés, dérivent au large de la Bretagne. Mais le manque d’eau et de nourriture ainsi que le déchaînement des éléments ont raison d’un des deux enfants de Jeanne. Elle voit ainsi mourir son fils Guillaume dans ses bras avant d’accoster près de Morlaix, ville tenue par le camp des Monfort. Ayant fini par s’échouer près de Morlaix, elle fut secourue par des montfortistes.
L'Alliance Anglaise et la Fin de la Vengeance
Après l’exécution de son mari, Olivier IV de Clisson, Jeanne de Belleville se tourne vers les Anglais, ennemis de la France pendant la Guerre de Cent Ans, et forme une alliance stratégique. Les Anglais, cherchant à affaiblir la France, voient en Jeanne une alliée précieuse pour perturber les lignes françaises. Depuis ses bases en Angleterre, elle organise des raids audacieux dans la Manche, attaquant les navires français, qu’elle pille sans relâche.Elle fut transportée à Hennebont, place forte défendue par la comtesse de Montfort, Jean de Montfort ayant été capturé (toujours traitreusement) et emprisonné par le roi de France en décembre 1341. Puis elle se réfugia en Angleterre où elle fut accueillie par Edouard III. C’est là que ses enfants Olivier, Jeanne et Isabelle reçurent leur éducation.
Ces actions lui permettent non seulement de venger la mort de son époux, mais aussi de sécuriser la fortune de sa famille. Elle est devenue une véritable terreur pour les marins français, semant la panique sur les côtes, tout en veillant à la sécurité de ses enfants, qu’elle protège à tout prix. Sa réputation de femme pirate redoutable se répand rapidement, et son nom devient une légende, à la fois crainte et admirée.
Édouard III le nomme lieutenant du roi en Bretagne. Et Jeanne en fait son dernier époux. Jeanne de Belleville consacre ses dernières années à récupérer ses biens et ses terres confisqués par ses ennemis. À la suite de la victoire d’Édouard III sur Philippe VI à Crécy, en 1346, elle fait la rencontre du sire Gauthier de Benthelée. Jeanne refait sa vie outre-manche et épouse Walter de Bentley, un seigneur anglais.
Héritage et Postérité
Après plusieurs années de piraterie, la vie de Jeanne de Belleville sur les mers finit par s’estomper. À la fin de sa carrière de pirate, elle choisit de se retirer en Angleterre, loin des raids et des combats, où elle vit dans un relatif calme jusqu’à sa mort en 1359. Ce ne sera qu’après la mort de Jeanne de Belleville en 1359 que ses enfants retrouveront les biens qui leur avaient été confisqués au temps du bannissement de leurs père et mère. Elle laissait un fils, Olivier († 1407), qui sera connu sous le nom de "connétable Olivier de Clisson" après qu’il se fut rallié aux Valois, et une fille, Jeanne de Clisson († av.1372).
Bien que ses aventures maritimes prennent fin, son histoire reste gravée dans les mémoires. Elle incarne l’image d’une femme qui a défié les normes sociales de son époque en utilisant la piraterie pour venger son mari et protéger sa famille. Ironie de l’histoire, son fils, Olivier V de Clisson décide de servir la couronne française et devient connétable du royaume de France. Récupérant le reste des terres de sa famille, il devient à 24 ans le seigneur le plus riche de Bretagne.
Jeanne de Belleville s’est imposée comme une pionnière, devenant la première femme pirate française à défier un système dominé par les hommes. Dans un monde où les femmes étaient rarement vues sur les champs de bataille, encore moins à la tête d’une flotte, elle a pris les armes et conduit ses équipages avec une autorité inébranlable. Son audace et son intelligence stratégique lui ont permis de s’imposer comme une véritable légende des mers, brisant les barrières de son époque.
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