L'étude du langage, et plus particulièrement du signifié verbal, est un domaine complexe où différentes approches théoriques s'affrontent. Parmi ces approches, la question de la polysémie, c'est-à-dire la multiplicité des sens d'un mot, occupe une place centrale. Cet article se propose d'explorer cette notion de polysémie, telle qu'elle est abordée dans les grammaires traditionnelles, et de la confronter à une approche monosémique, qui postule l'unité du signifié verbal.
La polysémie du signifié verbal dans les grammaires
Les grammaires traditionnelles abordent souvent la description des temps verbaux en présentant une valeur matrice essentielle, suivie d'une liste de « cas particuliers », de « valeurs particulières » ou d'« emplois remarquables ». Cette approche, manifestement consensuelle, reconnaît implicitement la polysémie des temps verbaux.
Exemples de polysémie dans les grammaires espagnoles
Pour illustrer cette polysémie, prenons l'exemple de grammaires espagnoles. Salvador Fernández Ramírez (1986 [1951]) distingue une dizaine de présents différents, tels que le presente puro, le presente histórico ou le presente prospectivo. Samuel Gili Gaya (1989 [1961]) mentionne, quant à lui, le presente actual, le presente habitual et le presente histórico. La Real Academia Española (1973) parle même d'un futur « de mandato », « de probabilidad » et « de sorpresa ».
La Gramática Descriptiva de la Lengua Española (1999), l'une des grammaires les plus abouties, structure sa présentation en « usos rectos » (usages directs) et « usos dislocados » (usages déplacés), considérant qu'il est nécessaire de différencier, pour toutes les formes, un « valor recto » (valeur directe) et des « valores dislocados » (valeurs déplacées) qui apparaissent systématiquement comme conséquence de l'expression d'une valeur temporelle distincte.
Confusion entre langue et discours
Cette présentation de la polysémie des temps verbaux soulève plusieurs questions. Tout d'abord, il est difficile de déterminer si la variable se situe du côté de la langue ou du discours. Les grammaires parlent tantôt de « valeur particulière » (plutôt liée à la langue), tantôt d'« emploi particulier » (plutôt lié au discours), créant ainsi une confusion conceptuelle.
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De plus, cette approche sous-tend un principe de métaphorisation des temps verbaux. Une valeur « phare » est définie comme centrale, autour de laquelle s'organisent des valeurs secondes, périphériques, par glissement. Andrés Bello (1960) utilise même explicitement le concept de « significado metafórico de los tiempos » (signification métaphorique des temps).
Cette approche polysémique semble ruiner toute entreprise monosémique, car elle attribue à un signifiant un signifié autre que celui consacré par l'usage commun, en vertu d'un rapport de ressemblance. La Gramática Descriptiva de la Lengua Española (1999) conclut d'ailleurs que certaines formes verbales peuvent présenter des « empleos temporales dislocados » (emplois temporels déplacés), caractérisés par une altération du signifié temporel et un changement dans le contenu modal.
Pour une approche monosémique du signifié verbal
Face à ces descriptions polysémiques, complexes et souvent confuses, il est possible d'adopter une approche monosémique, qui postule qu'à un signifiant ne correspond qu'un seul signifié. Cette approche vise à mettre en évidence la plasticité syntaxique de l'unité verbale, qui conserve un noyau de sens stable tout en entrant dans des environnements variés.
Une démarche non novatrice
Cette démarche n'est pas nouvelle et s'inscrit dans un terrain déjà exploré. Face à la multitude d'emplois possibles pour chaque temps verbal, différentes stratégies sont possibles :
- Accumuler les effets de sens et se résigner à la polysémie.
- Fonder l'explication sur un processus de neutralisation référentielle ponctuelle de la valeur fondamentale.
- Postuler l'unité de la valeur du signifiant et relier toutes les réalisations à une seule valeur fondamentale.
Cette dernière option, plus audacieuse, est sans doute plus difficile à démontrer, mais elle est en accord avec le principe d'économie et de simplicité des mécanismes qui structurent la langue. Gustave Guillaume soulignait d'ailleurs que les opérations fondatrices de la langue sont essentiellement simples et peu nombreuses, constamment répétées.
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Un signifié verbal invariable
L'hypothèse de l'approche monosémique est que le signifié verbal est invariable, un et indivis. La variable et la contingence se situent du côté du discours. Ainsi, il n'y a pas de « signifiés d'effet », mais un continuum où le signifié verbal est actualisé, de la langue au discours, sans rupture.
Cette hypothèse permettrait d'expliquer les différentes réalisations verbales observables en discours, y compris les emplois jugés « anormaux » par les grammaires traditionnelles, sans recourir à des contorsions théoriques.
Il ne s'agit donc pas de définir ou redéfinir le signifié verbal de chaque temps, mais plutôt de s'intéresser à l'analyse et à la réduction des cas résiduels dits déviants.
Les outils conceptuels de l'approche monosémique
Pour soutenir cette approche monosémique, différents outils notionnels peuvent être utilisés :
- Le concept de subduction, d'origine guillaumienne, lié au mécanisme de l'extension et développé par Jacqueline Picoche (1986) en lexicologie et sémantique.
- Le modèle des « scènes verbales » forgé par Bernard Victorri (1999), dans le sillage de Culioli.
- Le point de référence, théorisé par Reichenbach (1947) et qui semble correspondre, chez J.-C. Chevalier, au « temps de l'observateur » (Chevalier, 1978).
Le mécanisme guillaumien de la subduction
Face à la dispersion sémantique des générativistes, qui voient dans toute variation une unité lexicale distincte, Picoche a expliqué comment les concepts guillaumiens de « subduction » et de « signifié de puissance » ont été décisifs pour réduire le nombre d'entrées de mots fortement polysémiques dans le Dictionnaire du français usuel (2002).
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Le processus d'abstraction qu'est la subduction permet d'éviter de nombreux dégroupements dans la présentation et rend plus sensibles les relations sémantiques des mots et emplois isolés, réunis autour d'un et un seul signifié de puissance organisateur.
Exemple de la subduction
Prenons l'exemple du mot « créneau ». Sa saisie plénière peut se formuler ainsi : portions de murailles, isolées les unes des autres par des vides de même dimension et de même forme rectangulaire, ménagées en haut d'une fortification pour servir de protection à ses défenseurs.
À partir de ce sens plénier, deux cinétismes se développent : l'un se dirige vers la notion d'alternance de places pleines et vides (je fais un créneau pour garer ma voiture), l'autre aboutit à la notion de défense (Le ministre monte au créneau pour défendre son projet de loi). On observe le mécanisme de subduction puisqu'il y a passage d'une acception riche à une acception plus pauvre.
Un signifié archétypique
Selon J. Picoche, le processus de subduction est une quintessence d'abstraction qui postule une unité sous-jacente à des emplois hétéroclites, unité appelée « signifié de puissance » et qui correspond à un signifié archétypique.
Dans son approche lexicologique, J. Picoche applique à l'unité verbale ce traitement fédérateur, soulignant que « c'est la catégorie verbe qui est la plus concernée par l'aspect lexical » (1986 : 58).
Il est donc possible de développer et d'étendre cette perspective psycho-mécanique au signifié verbal des temps verbaux. C'est en effet la démarche adoptée dans l'approche systématique des prépositions et il n'y a pas lieu de traiter autrement le système morphologique verbal. On peut même asseoir l'hypothèse que l'élaboration des concepts lexicaux…
Queer ou pas queer ?
Un objet singulier, Gaiamen, pose maintes questions sur la langue, la poésie et la traduction. La dé-signification libère tous les éléments constitutifs de la langue : les mots ne veulent plus « rien » dire. Mais une nouvelle vie se crée à l'intérieur même des mots : les syllabes, les consonnes, les voyelles se mettent à s'échanger, à parler, à se répondre. Ils sont rendus à l'échange et ce processus est une jouissance. Il y a là un degré zéro du sens, qui n'est pas congélation du sens mais bien vie, mouvement et temps.
Vincent Broqua et la queer-traduction
Vincent Broqua, l'auteur de Gaiamen, s'intéresse à la question de la traduction, mais d'une traduction qui serait une queer-traduction, marchant sur les traces de l'auteur américain David Melnick. En France, trop souvent, les écrivains ont pensé la langue française. Broqua déteste le nationalisme parce que c'est d'une stupidité rance. Or il existe d'autres formes de STUPIDITÉ passionnantes qui libèrent.
Une étudiante étrangère a dit récemment : « tous les Français devraient partir à l'étranger et se laisser happer par autre langue, ça leur ferait du bien de devenir stupide un peu, non ? ». Il n'y a pas un français, mais des français, de même il n'a pas un corps dans les langues, mais plusieurs. Il ne croit pas que l'on puisse écrire sans faire l'expérience de la non-conformité.
David Melnick et la langue comme hallucination queer
C'est ce que fait David Melnick, poète gay de San Francisco peu connu en France. Dans Men in Aida (1983), il a traduit l'Iliade homophoniquement en transférant son action belliqueuse dans la douceur et la volupté des saunas gays. L'invocation à la muse « Menin aide thea… » (chante déesse la colère) se métamorphose en son titre « Men in Aida » et en sex appeal (« Men in Aida, they appeal »).
Il métabolise le début élégiaque et mortifère de l'Iliade en ÉTHIQUE GAY/GAIE : dès le deuxième vers, il traduit « alge etheke » en « all gay ethic, hey ? » (« Véritable éthique gay, non ? »). Il s'amuse, c'est certain, mais cette gaieté de la traduction n'est ni gratuite, ni une plaisanterie charmante post-oulipienne. En 1983, avant même la théorisation du queer, en pleine crise du Sida, il invente une langue comme une hallucination queer : la langue est totalement distordue et dans cette torsion ce sont les corps qui s'allient les uns aux autres pour une fantasmagorie où personne n'est contraint à un genre et une norme.
Réinventer la langue pour réinventer les rapports
La traduction de Melnick fait se distendre les langues : le grec ancien rentre dans l'anglais contemporain, le féconde et vice-versa. Actuellement, une tendance forte de la poésie est de vouloir faire une langue compréhensible voire consensuelle, pour dire la Vérité, mais on n'y comprend rien ! Si on se dit queer, il est difficile de ne pas bousculer la langue car sinon on risque de revendiquer une chose (« je suis multiple, ma façon d'être est plurielle, fluide ») tout en faisant son contraire (utiliser une langue normative et consensuelle, c'est-à-dire nier les puissances d'invention dans cette radicalité de désirs non conformes).
La langue étrangère de la traduction est donc la tentative de faire bouger la langue, car si la langue ne bouge plus ON EST MORT·ES ! et il veut écrire les forces désirantes d'une langue jamais stable. Il a donc suivi cette pente, il est bien TOMBÉ AU FOND DU RAVIN PROFOND DE LA LANGUE, CE TROU DE VERDURE en traduisant les textes de Melnick dans le français pour le sens et pour le son. Il a écrit des poèmes à travers sa poésie comme un hommage et une façon de faire bouger son écriture. Il a appelé ça « des outils de touche ».
Gangstériser les classiques
Les termes « gangsterlation » et « truanduction » que Broqua a créés appartiennent à un projet plus large qu'il nomme « traduction louche / shifty translation ». La traduction louche, c'est utiliser la traduction non pour traduire mais pour écrire et le faire par des méthodes de traduction délibérément troubles, louches, déplacées, mauvaises. Parce qu'on le fait tous les jours sans s'en rendre compte, c'est anthropologique.
Du côté poétique, ce qu'il nomme « gangsterlation » a donné lieu à de très nombreux textes. Melnick a gangstérisé l'Iliade, il l'a TRUANDÉE SEXUELLEMENT. Pourquoi pratiquer cette truanduction ? Parce qu'avec elle on se met dans une disponibilité maximale à l'écriture. On écrit ce qu'on ne pensait pas écrire. Pourquoi ne pas revendiquer dans l'écriture ce qui est louche et trouble ? On est louche, on tremble, on se trouble, on trouble l'écriture et la paix.
C'est exactement son expérience (l'expérience de nombreuses personnes) : le sentiment de ne pas appartenir, le sentiment que quoi que je fasse, il est un être à une autre place que celle qu'on lui donne et il est ailleurs que la place qu'il semble occuper. On est toujours entre deux chaises. On tombe souvent. Genet disait qu'il avait voulu agresser le bourreau dans sa langue. Oui, à la fois le choc du truand et la tendresse infinie ; ne pas être charmant, et pourtant chanter et faire la gaieté. On dira encore que truander n'est pas poétique, mais des siècles de poésie ont montré le contraire.
La force du louche, c'est de reconnaître que la vie n'est pas droite. Il n'y a que des méandres.
Une poétique de la gaieté
La gaieté, c'est aussi savoir que pour faire la gaieté il faut savoir connaître le non-gai ; il s'agace depuis tout petit contre la joie pure et absolue qui lui fait hausser les sourcils, la joie pure venant éventuellement d'une conception chrétienne un peu mièvre de l'allégresse. Il y oppose la gaieté (une gaieté d'opposition), une allégresse dans la langue, c'est une vitesse, des chocs de registres, et un SÉRIEUX QUI ÉCHOUE.
Parce qu'on peut faire la gaieté, on ne fait pas la joie. Dans un livre sombre/lumineux, on trouve « il faut réapprendre l'art oublié de la gaieté », alors oui. Il veut entendre et voir le « i » grec dans gai, vous voyez : une Iliade gaie/y, i grec. Tout dans la forme du « y » lui plait. Par sa petite courbure et sa bifurcation, elle évite de mettre les points/poings sur les « i ».
Assembler ce qui ne va pas ensemble. Chercher son inversible, comme on parle de pellicule inversible, le retournement de l'image. Faire le polyamour de langues : c'est pas sérieux et c'est très sérieux, il n'y a que ça même. Dissoudre les corps dans la langue, les reformer du bout des lèvres. Disparaître dans des hétéronymes, disparaître entièrement peut-être, fuir même, se fondre dans les buissons, se faire enterrer sous des glands, en pleine terre et se dissoudre dans la sève des chênes qui pousseront là.
Se sauver, partir, fuir, proposer d'être fugitif. Ne jamais rester au même point pour échapper. Sauter à pieds joints dans le vers. Embarder la prose. Faire comme le poète gay John Wieners : « je cherche à écrire les choses les plus gênantes qui me viennent à l'esprit ».
Une injection queer dans la langue ?
Il s'agit de déployer quelque chose de plus ample qu'une simple injection, quelque chose que l'on pourrait appeler le divers et qui, dans l'époque fascisante que nous vivons, cherche à penser des formes autres de communautés et de manières de se lier les un·es aux autres. NE PAS PENSER EN LIGNE DROITE, ou MALGRÉ LA LIGNE DROITE straight.
Dans What's the Use ?, Sara Ahmed revendique l'usage queer comme un vandalisme. « Lorsque nous réveillons les potentiels d'une matière, lorsque nous refusons d'utiliser les choses de la bonne manière, il y a de fortes chances pour que nos actions soient considérées non seulement comme des dégradations, mais encore comme des dégradations intentionnelles. L'usage queer des choses, leur usage oblique ou détourné, peut ainsi être interprété comme une forme de vandalisme, une ‘destruction volontaire du vénérable et du beau’ ».
La traduction louche consiste aussi à user des choses de la mauvaise manière, la dignité de foirer (Beckett, ses foirades). Puisque les personnes queer sont souvent considérées comme des vandales des valeurs traditionnelles, notamment familiales, il convient pour Ahmed de revendiquer ce vandalisme et d'absorber le concept de famille jusqu'à le distordre en montrant que nos communautés éphémères ne peuvent pas se résoudre dans la fixité mortifère de la famille traditionnaliste, ou alors on n'a plus qu'à ALLER AU CIMETIÈRE DIRECT sans passer par la case « VIE » ! Pour Ahmed, les personnes queer sont souvent taxées de gâcher le vénérable et le beau - et s'il en est ainsi, pourquoi ne pas effectivement faire ce dont on les accuse ? Gâchons un peu le vénérable et le beau et on s'apercevra de toute façon que ce beau…
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