L'œuvre d'Isidore Ducasse, plus connue sous le pseudonyme de Comte de Lautréamont, et particulièrement Les Chants de Maldoror, continue de fasciner et de provoquer. Cet article propose une nouvelle lecture d'ensemble de cette œuvre, en explorant les thèmes de la méchanceté, de la révolte, de la quête de l'absolu et de la critique des institutions établies.

Introduction : Un Projet Critique

Malgré les nombreuses études consacrées aux Chants de Maldoror, une nouvelle approche se justifie par la complexité et la richesse de l'œuvre. Cette analyse s'inscit dans une "critique du vœu", une approche existentielle qui vise à décrire la naissance de la signification à travers le texte littéraire. Elle prend en compte l'application entière de l'auteur, à la fois rêveuse, logique et artisanale, autour du secret qui le fait écrire. L'objectif est de proposer une articulation claire des grandes questions que pose le texte, en tenant compte de tous les mots.

Trois constats guident cette analyse :

  • L'intrication des préoccupations éthiques et esthétiques chez Isidore Ducasse.
  • Sa volonté d'entrer en Littérature, à travers un texte en quête du genre qui pourrait le recevoir.
  • La fantasmatique qui travaille les paraboles du nouvel évangile dont Maldoror se fait le prophète.

Devenir "Homme de Lettres" : Un Projet Urgent

Le projet du jeune Isidore Ducasse, montévidéen installé à Paris, est de devenir un "homme de lettres". Ce projet se vit sous le régime de l'urgence, comme une occasion de naître au monde. Devenir "homme de lettres" passe par une prise de parole.

Le Cogito de Maldoror : La Naissance d'un Être "Méchant"

Au point de départ, le cogito de Maldoror : il est né « méchant ». Le cuivre ne s’est pas éveillé clairon mais matière vile : « fatalité extraordinaire ». C’est une affaire de malédiction. Nul n’échappe à son destin : « La pierre voudrait se soustraire aux lois de la pesanteur ? Impossible ». Voici bien qui a quelque couleur de scandale. On ne demandait rien, et il y a à vivre un être de toujours déjà qualifié. Du moins dans l’ordre humain. Impossible de faire autrement que d’assumer sa nature : la refuser empêcherait de vivre. Comment admettre d’être interdit de vie ? Maldoror n’est pas l’homme des demi-mesures, il s’agira d’assumer pleinement, d’entrer « résolument » dans la carrière du mal. Par là il gagne une nouvelle identité, glorieuse cette fois : celle du héros du romantisme noir satanique. L’exhibitionnisme fascinant fait réponse au scandale et entrée en Littérature.

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La méchanceté a son sublime : torturer l’innocent. C’est à ce genre de sublime que Maldoror se sent appelé irrésistiblement. La méchanceté proclamée trouve en effet comme figure immédiate - qui se révélera maîtresse - le désir d’« enlever ses joues avec un rasoir » au petit enfant que l’on embrasse. Seule la peur du gendarme empêche de réaliser le vœu profond, il en est d’autres, en revanche, qui peuvent se le permettre, notamment le « Créateur », nous en reparlerons. De toute façon voici le lecteur bien averti : le cogito de Maldoror rencontre le scandale du Mal, avec majuscule. Le genre épique adopté par l’auteur, à grands renforts de clins d’œil, se détache de la filiation homérique : l’épopée nouvelle sera métaphysique. Mais il s’agit de poésie : parlons donc plutôt d’un nouvel évangile avec ses paraboles.

Un Nouveau Évangile : La Parole à la Mère Morte

Entrer en telle dévotion exige cependant plus d’explication. Nous aurons satisfaction. La strophe 8 du Chant I donne la parole à la mère morte : elle seule peut connaître le secret du monde qui est aussi le secret du cœur de son fils. Il y a là quelques-unes des plus belles pages des Chants. Voici les chiens devenus fous par quelque nuit de clair de lune. Voici dans la nuit un chœur de hurlements où se dit toute la déréliction du monde, où s’entendent sous les aboiements les cris de l’enfant qui a faim, des chats blessés, des femmes en travail d’accouchement, des moribonds, ou encore le chant « sublime » d’une jeune fille. Et c’est un chœur d’aboiements sauvages « contre » (les « contre » de Michaux, plus tard, illuminé par Ducasse). « Contre » : un « contre » absolu. Contre ce grand fait de l’être là : étoiles, espace, lune, montagnes, air froid, silence, chouettes, lièvres, voleurs, serpents, crapauds, arbres, araignées, corbeaux, rochers, feux, bruit des vagues, poissons, hommes et soi-même. L’être là dans l’universel entredévorement. La nature, en somme. Désespoir qui tourne à la mise à mort : les chiens finissent par se déchirer à leur tour « en mille lambeaux ». Point de cruauté dans tout ceci cependant. La mère « avec des yeux vitreux » parle : « ils ont soif de l’infini, comme toi, comme moi ». Au fond de la méchanceté de Maldoror il y a ce besoin d’infini qu’il ne peut contenter. Voici qui le laisse solitaire bête sauvage enfoncée dans sa tanière recevant sans cesse des coups de barre de fer sur la tête. Déréliction absolue, absolue absence de réponse : « […] je regarde subitement l’horizon, à travers les rares interstices laissés par les broussailles épaisses qui recouvrent l’entrée : je ne vois rien ! Rien… si ce ne sont les campagnes qui dansent en tourbillons avec les arbres et avec les longues files d’oiseaux qui traversent les airs. » Le besoin d’infini sans réponse ouvre la carrière au Mal. Aussi sublime que le Bien qui lui aurait donc trouvé réponse - ce qui reste entièrement à démontrer. Le Mal témoigne d’une nostalgie, la nostalgie de l’absolu. Il a dans toute sa pureté et son efficace valeur de Sainteté. Il est le Mal de la définitive déréliction.

La Remise en Question des Valeurs Établies

La position affirmée - qui a la chance de rencontrer une tradition littéraire au succès assuré - permet de faire place nette. L’homme qui ne parle que de bien et qui ne fait que du mal va pouvoir être remis à sa place vigoureusement. Bas les masques, hypocrites lecteurs ! La cruauté n’empêche pas le génie et l’on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments. Interrogez là-dessus la Providence. Désormais un procureur se lève au nom de l’innocence violée. Dur, insensible, cruel, insolent, furieux, traître, comédien, dissimulé, injuste, horrible, blasphémateur, hostile à lui-même, à tout ce qui vit, à Dieu, l’homme pour sa « gloire » est capable de tout, surtout d’« abrutir » son semblable, et de « pervertir les âmes ». L’homme prostitue les femmes et les enfants. Il est le responsable de la souillure de la pureté. Sous les cantiques du bien, voici ce qui cherche à se dissimuler. Le héros, qui a su reconnaître le mal, est le seul à pouvoir connaître l’innocence, à en porter le deuil. Silence aux chiens !

Le Mal Ontologique : La Mort d'un Enfant

Ce Mal sublime, en effet, qui laisse enfin l’homme tel qu’en lui-même face à l’homme, est plus qu’une catégorie morale. Il est en quelque sorte, ontologique. Il est la mort, et très précisément la mort qui frappe un enfant. Voici l’incontournable qui met Maldoror à cheval. La parabole se trouve au Chant V strophe 6, juste rappel de ce qui conduisit Ducasse à prendre la plume avant le pardon que vont lui accorder Réginald et Elsseneur. La parabole doit permettre de posséder « des notions justes sur les bases de la morale ». Voici l’enterrement d’un enfant de dix ans conduit par « le prêtre des religions » (nous soulignons). Nous sommes en fin de partie et le carnavalesque s’affiche sans autre feinte. Ducasse taille un nouveau costume symbolique pour l’officiant symbolisant lui-même toutes les religions humaines. D’une main le prêtre tient un drapeau blanc, signe de paix, et de l’autre « un emblème d’or » pour dire la régulation sexuelle (Ducasse dans la strophe précédente avait dit son goût pour les pédérastes). A son dos, enfin, est accrochée une queue de cheval qui traîne dans la poussière pour bien marquer que l’homme ne doit pas se ravaler au rang de l’animal. Dans cet accoutrement le prêtre va proclamer que la mort est la vie et la vie la mort, pour le plus grand ébahissement de la nature qui l’entoure. Telle serait la consolation des religions. « Textuel » commente Ducasse. Textuel ce scandale qui veut faire de la prestidigitation autour du Scandale. Ignoble carnaval humain dans la grande nature qui, elle, sait célébrer l’enfant tué par le Mal : les grillons et les crapauds, tout d’abord, puis le milan appelé par la grâce d’une comparaison :

Les grillons et les crapauds suivent à quelques pas la fête mortuaire ; eux, aussi, n’ignorent pas que leur modeste présence aux funérailles de quiconque leur sera un jour comptée. Ils s’entretiennent à voix basse dans leur pittoresque langage (ne soyez pas assez présomptueux, permettez-moi de vous donner ce conseil non intéressé, pour croire que vous seuls possédez la précieuse faculté de traduire les sentiments de votre pensée) de celui qu’ils regardèrent plus d’une fois courir à travers les prairies verdoyantes, et plonger la sueur de ses membres dans les bleuâtres vagues des golfes arénacés.

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Tel est l’hommage de l’animal pour ce petit animal d’homme qui les rejoignait dans l’ivresse de la vie. Quant au milan qui épouse si noblement l’air de son vol, il rencontre exactement la noblesse du visage du petit mort : son absolue innocence dans l’absolue innocence de la nature pourvu qu’on ne veuille pas y mêler de Créateur et son cortège de religions absurdes.

Il y a un Mal, une cruauté incontournable dans l’expérience de la vie. Refuser de l’affronter, de l’assumer, ouvre la porte à tous les errements de l’esprit, mélange les ordres, les plans, arrache l’homme à la nature, à sa nature, fonde une morale folle, brouille la seule dichotomie que Ducasse accepte, celle de la Chute et de l’Idéal. Le héros « né méchant », comme on dit, va maintenant plus loin et frappe plus haut. Il le faut bien pour rejoindre la vie qu’on s’ingénie à interdire.

L'Irrémédiable Cassure entre le Monde et l'Idéal

En dernière analyse qu’est-ce, en effet, qu’assumer le Mal sinon reconnaître l’irrémédiable cassure entre le monde de la chair et de la mort et l’Idéal ? Le crime est cette faiblesse de l’esprit humain qui accepte on ne sait quel mélange entre l’Idéal et le Monde. Par là se dégradent et l’image de Dieu et celle de l’homme.

La Critique du Créateur et des Religions Humaines

Qu’est-ce que la divinité des religions humaines ? Un Dieu tombé dans la nature qui ne peut être qu’un Baal quelconque puisqu’il y a mort et cruauté dans cette nature. Tous les développements sur ce point se trouvent essentiellement dans le Chant II.

Strophe 8 : le héros nous apprend qu’il est né dans « les bras de la surdité ». Il grandissait en beauté et en innocence jusqu’au jour où, ayant levé trop haut la tête, il découvrit l’épouvante : le Créateur recouvert « d’un linceul fait avec des draps non lavés d’hôpital » dévorant les hommes morts dans une infecte bouillie - image renouvelée du Dieu Saturne. L’horreur du spectacle arrache un tel cri à Maldoror que désormais il entend, dans tous les sens du terme. Il entend et du même coup contracte une invincible répulsion envers le langage des hommes. Autant dire que ce Créateur est la créature de l’humanité et de ses bavardages.

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Tel est bien le scandale majeur pour la raison. Poser la question de la création est une absurdité en soi : inévitablement la divinité s’anthropomorphise. Cela signifierait l’exercice d’une volonté à l’origine de la nature où règnent mort et cruauté. Comment cette volonté pourrait-elle échapper elle-même au carnage épouvantable ? Qui dit création pose incarnation. Le divin tout entier connaîtrait ainsi la Chute. Ducasse connaît l’inspiration la plus furieuse et la plus satirique pour dénoncer cette innommable conception. Et nous verrons au Chant III d’autres mises en scène de ce Créateur lamentable, ivre ou au lupanar, faisant le désespoir de tous les Anges. La débilité d’esprit qui fonde cette image est telle que chaque confrontation de Maldoror avec le Créateur conduit à une défaite navrante de celui-ci, jusqu’au rhinocéros du Chant VI dans lequel il a cru bon de se glisser (on ne peut rêver animal plus lourdement animal) abattu négligemment d’une seule balle de revolver, alors que pour Mervyn il faudra développer un « truc » infiniment plus astucieux.

Dérisoire Créateur, fruit d’une imagination monstrueuse. L’homme ainsi manque Dieu et se manque lui-même, désormais esclave de la morale du bien et du mal, condamné sans retour à l’hypocrisie. La peur de la Nature l’a conduit à perdre tout repère. Le monstre qu’il a créé le rend à son tour monstrueux.

Immédiatement après l’épiphanie de l’atroce Créateur, Ducasse, strophe 9, fait d’ailleurs le procès du culte de l’homme à ce Pou qui lui mange la cervelle. Dans le style de l’horrible désopilant nous passons de la description de l’animal lilliputien au monstre carnassier qui croque les doigts pour en arriver à l’interrogation oratoire :

Jusqu’à quand garderas-tu le culte vermoulu de ce dieu, insensible à tes prières et aux offrandes généreuses que tu lui offres en holocauste expiatoire ?

Baal n’est jamais satisfait. Il répond au culte de l’homme par les tremblements de terre et les tempêtes. Puisque l’homme s’entête dans l’absurde, Maldoror prie donc le Créateur anthropophage de continuer à jouer son rôle. Il se tient prêt pour sa part à régénérer sans cesse les poux - ce que Ducasse réalise en écrivant ses strophes, vrais blocs de vermines projetés à la tête d’une humanité si peu raisonnable.

L'Hymne aux Mathématiques : Un Culte Décent

Ceci signifierait-il que Ducasse est matérialiste ? En aucune façon. La strophe 10 qui suit oppose justement aux fantasmagories des religions humaines le seul culte décent que l’homme puisse rendre à Dieu. Voici l’hymne fameux aux mathématiques. Par-delà la nature, les mathématiques ont des sources plus anciennes que le soleil, que la création - qui en tant que telle n’a jamais eu lieu. Elles substituent au vague la froideur, la prudence, la logique, la clarté, elles élèvent vers la voûte des cieux. La terre n’est le lieu que « des illusions et des fantasmagories morales ». Elles font accéder à une vérité suprême « dont on remarque l’empreinte dans l’ordre de l’univers ». Par elles le Tout-Puissant s’est entièrement révélé. Pas de Dieu caché chez Ducasse. Leurs figures symboliques révèlent des « axiomes » et « hiéroglyphes » éternels « qui ont existé avant l’univers et qui se maintiendront après lui ». Elles disent l’absence de changement et l’identité. Aucun mélange chez Ducasse donc entre l’Idée, l’Idéal et la Nature. Si les signes mathématiques vivent d’une « haleine latente » et révèlent les « hiéroglyphes éternels », il ne s’agit en aucune façon d’en conclure à un renouvellement des correspondances baudelairiennes. Le sensible ne conduit pas à l’inte…

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