Introduction
Le sujet des menstruations a longtemps été entouré de tabous et de mystères à travers l'histoire. Cet article explore l'évolution des perceptions et des traitements des menstruations dans différentes sociétés, en mettant en lumière l'impact des croyances patriarcales, des superstitions et des avancées médicales sur la vie des femmes. Des pratiques d'hygiène aux rituels culturels, nous examinerons comment les menstruations ont façonné et continuent de façonner l'expérience féminine.
Les Menstruations dans l'Antiquité et le Moyen Âge : Croyances et Pratiques Médicales
Dans l'Antiquité, la périodicité des menstruations a suscité des interrogations et des tentatives d'explication. Aristote, par exemple, associait la lune, astre féminin et humide, aux femmes, tandis que les hommes étaient liés au soleil et à la sécheresse. La médecine hippocratique, fondée sur la théorie des humeurs, renforçait cette association, considérant les femmes comme intrinsèquement humides et lunaires.
L'étude du cycle féminin était perçue comme une nécessité pour contrôler la fertilité des femmes, l'infertilité étant systématiquement imputée à ces dernières. La médecine des femmes visait ainsi à "soigner" un corps féminin considéré comme déficient et inférieur.
Au Moyen Âge, les femmes devaient faire face aux multiples défis que posaient leurs menstruations, une réalité biologique inévitable. Au Moyen Âge, la société était étroitement liée à la religion et les croyances superstiteuses étaient profondément enracinées dans les esprits. De plus, l'Église catholique jouait un rôle important dans la vie des femmes médiévales et influençait fortement leur rapport aux menstruations.
Dans la société médiévale, les menstruations étaient souvent entourées de croyances et de superstitions. On pensait par exemple que les femmes menstruées étaient porteuses de mauvais sorts et que leur simple contact pouvait provoquer des maladies. Ces croyances étaient basées sur une méconnaissance scientifique et une interprétation erronée des phénomènes naturels. En plus des croyances populaires, l'Église catholique avait une influence considérable sur la vie quotidienne des femmes médiévales, y compris la gestion des menstruations. Les femmes étaient également encouragées à se retirer dans une pièce spéciale pendant leurs menstruations, appelée la « chambre de retrait ».
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Le Sang Menstruel : Source d'Angoisse et de Superstition
Dans de nombreuses sociétés, le sang des règles est source d'angoisse en raison de superstitions sur son pouvoir de contamination et de destruction. Cette perception a des répercussions sur le rapport des femmes à leur propre corps, comme le souligne Aurélia Mardon dans son article "Honte et dégoût dans la fabrication du féminin". En effet, jusqu'au XXe siècle, la virginité était sacralisée par l'Église, ce qui empêchait toute discussion ouverte sur les menstruations, la puberté ou la sexualité.
Les jeunes filles apprenaient qu'elles devenaient femmes avec l'arrivée de la fertilité, mais cette fierté était contrebalancée par la honte et le dégoût liés au sang impur qu'il fallait cacher à tout prix. La peur des tâches, des odeurs et la nécessité de dissimuler les protections créaient un sentiment d'anxiété et de malaise.
Les "Secrets des Femmes" au Moyen Âge : Discours Masculins et Visions Féminines
L'étude des menstrues au Moyen Âge révèle un paradoxe : les sources sont presque exclusivement des textes rédigés par des hommes, les "secrets des femmes". Ces traités, destinés à un public masculin, prétendaient révéler le fonctionnement du corps féminin, en particulier la menstruation, en s'appuyant sur des croyances véhiculées depuis des siècles.
Ces écrits dépeignaient souvent la femme menstruée comme un être toxique, capable de transmettre des maladies et de provoquer des catastrophes. Bien que ces assertions ne reflètent pas la pensée de tous à l'époque, elles ont contribué à façonner une vision fantasmée du corps féminin.
Quelques écrits médiévaux font cependant exception. Le genre d’un auteur ou d’un témoin n’implique pas forcément qu’il exprime une vision spécifiquement masculine ou féminine. Ainsi nous n’inclurons pas dans cette étude Trotula de Salerne, pourtant considérée comme la première femme gynécologue du Moyen Âge. Les textes sur lesquels nous allons nous pencher sont de rares et précieuses sources féminines produites entre le XIIe et le XVe siècle en Europe, issus de domaines divers (écrits médicaux, correspondances, archives judiciaires) et émanant de femmes aux statuts différents (religieuses, aristocrates ou prostituées). Nous formulons l’hypothèse que, malgré la rareté de ces sources, leur variété permettra d’apporter un éclairage sur la vision des menstrues par les femmes d’Europe Occidentale à la fin du Moyen Âge.
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Hildegarde de Bingen et Héloïse : Visions Féminines des Menstruations
Au XIIe siècle, Hildegarde de Bingen et Héloïse offrent des perspectives uniques sur les menstruations. Hildegarde, abbesse allemande, aborde le sujet dans ses ouvrages médicaux, décrivant en détail les différents aspects du cycle menstruel et ses implications pour la santé des femmes. Elle compare le sang menstruel à la sève de l'arbre, une métaphore positive qui contraste avec les images péjoratives courantes. Hildegarde donne des conseils pratiques en cas de douleurs menstruelles, de flux bloqué ou excessif, et utilise même le sang menstruel comme ingrédient dans une recette contre la lèpre.
Héloïse, abbesse française, aborde la question des menstruations dans sa correspondance avec Abélard. Elle se plaint de l'incommodité des vêtements religieux et demande conseil sur la manière de diriger une communauté de femmes. Héloïse utilise une expression particulièrement explicite pour désigner les règles : "les purgations menstruelles de leurs humeurs superflues", soulignant ainsi l'importance de l'hygiène et du confort pendant cette période.
Hygiène et Protections Menstruelles à Travers l'Histoire
La question de l'hygiène personnelle pendant les menstruations était une préoccupation importante pour les femmes médiévales. Au Moyen Âge, les femmes utilisaient principalement des matériaux naturels pour absorber le flux menstruel. Les plus couramment utilisés étaient les chiffons, les morceaux de tissu, les mousselines ou encore la laine. Cependant, il est important de noter que ces matériaux étaient loin d'être aussi performants que les protections hygiéniques modernes. La propreté et l'hygiène personnelles étaient des préoccupations majeures pour les femmes médiévales pendant leurs menstruations. Par ailleurs, elles pouvaient également utiliser certaines herbes médicinales réputées pour leurs propriétés antiseptiques et astringentes.
En Égypte ancienne, le papyrus, une plante semblable à de l’herbe, était utilisé une fois ramolli pour absorber le sang menstruel, comme un tampon primitif. Il s'agit du plus ancien témoignage historique de la gestion des règles, mais aussi de l'un des plus rares dont nous ayons connaissance, peut-être parce que la menstruation a longtemps été un sujet tabou.
En fin de compte, selon les experts, les personnes menstruées se tournaient vers ce qui était disponible et compatible avec leurs vêtements. Pour beaucoup, il s'agissait de longues bandes de chiffons, qui pouvaient être pliées et épinglées aux vêtements, puis lavées et réutilisées. Cette pratique est à l'origine de l'expression anglaise « on the rag », littéralement « sur le chiffon », qui signifie avoir ses règles.
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Vers la fin du 19e siècle est apparu un dispositif semblable à un porte-jarretelles. Fabriquées avec un élastique à la taille, ces ceintures étaient munies de boucles à l'avant et à l'arrière pour y accrocher un chiffon.
Menstruations et Exclusion Sociale : Un Tabou Persistant
Malgré une libération de la parole vis-à-vis des menstruations depuis le XXe siècle, certains freins sociaux perdurent et les personnes réglées restent invisibilisées de l'espace public. La libération de la parole permet certes aux jeunes filles d'accueillir plus paisiblement leurs premières règles, qui leurs sont présentées comme un « rite de passage » vers leur nouvelle féminité, mais un paradoxe demeure entre ce premier discours et ce à quoi les femmes sont ensuite confrontées : une certaine « diabolisation », ou du moins une négation par l'invisibilisation des menstruations dans l'espace public. En effet, les femmes cachent encore leurs protections hygiéniques pour se rendre aux toilettes et, alors que les distributeurs de préservatifs sont courants, ceux de protections hygiéniques commencent à peine à peupler l'espace public.
Une étude récente révèle que près d'une femme sur deux souffre de règles douloureuses, et que le cycle menstruel a des effets sur l'état psychologique des femmes. De plus, près de la moitié des femmes ont le sentiment que la gêne ou la douleur de leurs règles sont sous-estimées par leur entourage masculin.
Diversité Culturelle des Perceptions Menstruelles
De nombreuses cultures ont longtemps perçu les menstruations de façon négative. Le manque de connaissances a alimenté cette vision. Prenons l'exemple de la théorie des humeurs qui, au Moyen Âge, considérait que le corps était constitué de quatre composants liquides appelés humeurs : le sang, la bile jaune, la bile noire et le flegme. Ces liquides corporels devaient être équilibrés pour rester en bonne santé. La perte de sang mensuelle liée aux menstruations était estimée essentielle pour stabiliser les humeurs, car les femmes étaient vues comme plus faibles et incapables de gérer leurs humeurs de façon stable.
Les préjugés sur les menstruations remontent aux temps originels, selon la Bible. Eve aurait désobéi à Dieu et aurait été punie par la malédiction d'un accouchement douloureux. Plus tard, les récits concernant cette malédiction ont été élargis pour inclure les menstruations.
Cependant, toutes les cultures ne partagent pas cette vision négative. Pour le peuple Beng d'Afrique de l'Ouest, par exemple, le sang menstruel est sacré et on reconnaît son importance pour la reproduction. Ailleurs, les Rungus, peuple du nord de Bornéo, posent un regard neutre sur la menstruation. Elle n’est ni sacrée, ni maudite.
Les Menstruations Aujourd'hui : Vers une Meilleure Compréhension et Acceptation
Aujourd'hui, les produits commerciaux ont évolué et incluent davantage de protections internes comme les tampons, les cups et les disques menstruels. Toutefois, l'accent est toujours mis sur la dissimulation des règles et pas assez sur d'autres aspects, tels que les symptômes qui les accompagnent.
À l'heure actuelle, on assiste à une mise en lumière des menstruations dans l'espace médiatique et politique. Sujet peu évoqué car « tabou », il apparait que les règles restent encore aujourd'hui un facteur d'exclusion sociale du fait de leur invisibilisation et du caractère stigmatisant de ces dernières.
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