L'image du fœtus, et en particulier du fœtus avorté, est un sujet complexe, influencé par des facteurs scientifiques, culturels, artistiques et éthiques. Cet article explore l'évolution de la représentation du fœtus, de son idéalisation à sa déréalisation, et examine les implications de ces changements sur les imaginaires parentaux et sociaux, ainsi que sur les pratiques médicales et les débats bioéthiques.

L'Esthétisation Contemporaine du Fœtus

Les imaginaires parentaux et sociaux de la grossesse ont considérablement évolué au cours des dernières décennies. L'une des raisons principales est l'esthétisation contemporaine du fœtus. Le réalisme déployé par la science embryologiste depuis la fin du XIXe siècle apparaît comme une parenthèse au cœur d'une négation de l'apparence du fœtus en développement. Son crâne et son ventre disproportionnés, ainsi que son faciès simiesque, semblent indisposer le civilisé d'aujourd'hui.

On assiste depuis quarante ans à une entreprise collective de déréalisation de la condition humaine prénatale normale, impliquant divers secteurs du monde social, y compris l'art et la pédagogie. L'administration de l'anormalité fœtale a été affectée par cette dénégation collective, comme en témoigne l'interruption médicale de grossesse (IMG) introduite en France en 1975.

La Science Embryologiste et son « Réalisme Fœtal »

Jusqu'au XIXe siècle, la représentation du fœtus était fortement idéalisée, comme en témoignent les images d'embryons humanisés dans les peintures sacrées du Moyen Âge et les cires anatomiques d'André-Pierre Pinson, qui sculptait des fœtus ressemblant à des nourrissons en miniature. L'exposition publique de fœtus anatomiques humains dans les musées, à partir du milieu du XIXe siècle, a constitué une transformation importante des imaginaires de l'engendrement.

En 1850, les cires du docteur Adolf Ziegler représentaient les formes extérieures du développement de l'embryon humain, du 3e au 8e mois de grossesse. Les trois premiers stades se distinguaient par la forme particulière de la tête de l'embryon, avec deux petits yeux situés latéralement, évoquant l'animalité. Puis, au stade fœtal, les yeux devenaient globuleux, le nez était épaté et la bouche traversait tout le visage jusqu'aux oreilles, encore très petites. Contrairement aux cires d'André-Pierre Pinson, la couleur des embryons et fœtus d'Adolf Ziegler était foncée, avec le rouge tranchant des muqueuses apparentes.

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Cette transformation de l'image du fœtus était brutale. Le discours scientifique, replaçant l'homme au cœur de l'évolution, a annihilé la vision idéalisée du fœtus. En 1877, Ernst H. Haeckel a proposé, dans sa « théorie de la récapitulation », de lier le développement embryologique aux différents stades de l'évolution des espèces. Illustré par les représentations d'Adolf Ziegler ou d'Ernst H. Haeckel, le fœtus anatomique ressemblait désormais aux primates. Il n'était plus à l'image de Dieu.

Au XIXe siècle, dans les muséums, le fœtus anatomique se présentait sous la forme d'un squelette ou d'un corps conservé dans le formol. Le squelette prognathe et courbé du fœtus humain permettait le rapprochement entre l'homme et le singe. Le mode de présentation de ce fœtus mettait l'accent sur les échecs fréquents de la grossesse au XIXe siècle et évoquait la morbidité, celle de la mère aussi bien que celle du fœtus. Le placement des bocaux de ces fœtus tératologiques dans les vitrines de muséums, en assimilant tératologies humaines, animales et même végétales, normalisait pourtant le fœtus d'une autre manière. Le rapprochement entre ces différentes anomalies replace le « monstre humain » au cœur des imperfections du vivant, produisant un effet majeur de désenchantement du monde.

À Paris, le musée d'anatomie pathologique Dupuytren présentait le plus de fœtus anatomiques. Mais ce lieu, étant un musée de médecine ne contenant que des objets ou des restes humains, faisait oublier les théories évolutionnistes. Sans comparaison systématique avec l'anatomie animale, l'exposition de fœtus anatomiques évoquait davantage l'univers des cabinets de curiosités, pour le public non averti, ou des laboratoires de la faculté de médecine, pour les étudiants.

Ce mode de présentation du fœtus anatomique dans les musées s'est poursuivi tout au long du XXe siècle, jusqu'aux réformes muséales des années 2000. Ces représentations réalistes de fœtus ou d'embryons humains, sains ou tératologiques, perduraient aussi dans les dictionnaires, comme en témoignent leurs éditions successives de 1969 à 2006. Il en était ainsi dans le Larousse médical illustré, jusque dans son édition de 1974. Alors qu'il s'agissait d'un dictionnaire de vulgarisation médicale, on y voyait 16 dessins d'embryons et de fœtus humains, du 10e au 123e jour, finement réalisés mais non colorés, s'inspirant des représentations d'Adolf Ziegler. Il faut attendre l'édition de 2006 pour que ces représentations soient remplacées par des photos plus esthétisées. En 1977, par exemple, on montrait encore deux fœtus humains jumeaux, avortés et sanguinolents, disposés dans une cuvette de laboratoire, l'objectif pédagogique étant d'aider les élèves à distinguer la vraie gémellité de la fausse. Dès les années 2000 par contre, ces images seront remplacées par d'autres : celles de Lennart Nilsson.

De Nilsson à Mac Guff : l’Idéalisation Fœtale

Les premières représentations publiques de fœtus vivants et esthétisés datent des photos produites par Lennart Nilsson en 1965 dans le magazine américain Life, puis diffusées en Europe un an plus tard. Ces photos ont inondé les médias se penchant sur la grossesse. Le fait que 8 millions de lecteurs américains se soient procuré en quatre jours ce magazine, qui retraçait sur 16 pages les extraits du livre A child is born, a démontré la popularité de cette représentation du fœtus.

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Lennart Nilsson s'efforçait de montrer le fœtus sous l'espèce de la vie et non plus celle de la mort fœtale. Nilsson a fait croire que ses photos étaient issues d'endoscopies, alors qu'en réalité les fœtus photographiés étaient morts et éclairés à travers des bacs translucides. Le photographe profitait d'une période de sensibilité croissante, inaugurée au cœur des pays développés dans les années 1960, « au souci de soi » projeté vers le début de la vie pour « ressusciter » le fœtus. Par ailleurs, les photos de Lennart Nilsson ré-enchantaient le fœtus alors que la médecine tentait jusque-là d'objectiver sa réalité à la faveur de batteries d'examens. Pour les parents, c'est désormais une image idéalisée du fœtus qui servira de lieu de projection des grossesses, alors même quelles se déroulent dans des environnements de plus en plus médicalisés.

Entre 1965 et 2000, Lennart Nilsson a produit d'autres images de fœtus dans des films ou reportages scientifiques. Mais l'idéalisation du fœtus se vérifie surtout dans les documentaires produits à partir des années 1990. Son film, A miracle of life, sorti en 1996, proposait un montage d'images de fœtus qui semblait répondre à plusieurs objectifs contradictoires. Il faisait bénéficier ses anciennes photographies de fœtus morts esthétisés d'une série de zooms avant ou arrière afin de leur donner vie par le mouvement. Mais ceci ne leur conférait encore qu'une mobilité relative : les membres demeuraient pétrifiés, le visage inexpressif.

Palliant cette insuffisance, une nouvelle image de fœtus, créée par Nils Tavernier avec l'aide du professeur René Frydman, est apparue en 2006 dans le film L'Odyssée de la vie. Le fœtus était davantage revitalisé grâce au mouvement et s'écartait encore plus de la représentation du fœtus anatomique. C'est la société de création d'images numériques « Mac Guff » qui se chargeait de cette réalisation. Le film se proposait d'ailleurs de revisiter l'univers contemporain de l'engendrement en associant l'histoire romancée d'un couple français à des interventions d'experts.

L'Odyssée de la vie révisait alors l'embryogénèse en produisant des images très humanisées de fœtus et d'embryons. Dès le début du film, l'image de l'arrivée des spermatozoïdes dans un univers que l'on devinait utérin s'associait, en fondu-enchaîné, au doux ressac de la plage d'Antibes lorsque le couple s'y promène : elle idéalisait déjà la fécondation. Évitant de rappeler la composante « animale » de la sexualité, les auteurs se contentaient d'évoquer « la semence déposée par l'homme dans le ventre de la femme ». Mais surtout, le processus procréatif s'affranchissait progressivement de la présence parentale : tout était centré sur l'enchantement du développement embryologique.

Pour les premières images de l'embryon en formation, la réalisation faisait intervenir toutes sortes de techniques cinématographiques. Ainsi distrait, l'esprit du téléspectateur évitait la confrontation avec la vision potentiellement très animalisée de l'embryon humain dont le renflement cérébral occupait pourtant à ce stade les deux tiers de la masse du cerveau. Autre euphémisation pratiquée par les ingénieurs de la société « Mac Guff » : immédiatement après cette « traversée » dans ses hémisphères cérébraux, on apercevait bien l'embryon dans sa globalité. Mais il apparaissait en transparence, laissant voir l'activité cardiaque et vasculaire naissante. La production Mac Guff prenait donc le risque de montrer la forme globale de l'embryon tout en sachant l'observateur concentré sur la naissance des battements cardiaques, c'est-à-dire sur le début de l'autonomie fœtale.

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Dans la deuxième partie du film, c'est l'expression du visage qui devenait la pierre angulaire du message iconographique. Progressivement animé de la complexité des sentiments humains, le visage était le miroir de la personnalité naissante du fœtus. Après que les progrès sensoriels du fœtus aient été démontrés, les expressions de son visage s'enrichissaient de mimiques de plus en plus complexes. Idéalisé, ce fœtus était aussi doté d'un physique bien particulier, féminisé : le nez était bien taillé, très petit et plutôt anguleux sans être pointu. Enfin ce fœtus montrait aussi, à plusieurs reprises, et en gros plans, des yeux bleus : il était d'évidence de type « caucasien ».

Depuis le début de l'animation numérique du fœtus, celui-ci était ainsi rendu prématurément « bébé ». Dans cette naissance de l'expression avant l'expression, L'Odyssée de la vie fabriquait carrément un « enfant » prématuré. Fœtus à la place d'embryon, bébé à la place de fœtus, ce dispositif iconique vieillissait le fœtus pour le doter des qualités et compétences typiques d'un être évolué : il montrait son plaisir, c'est qu'il était content, qu'il pensait, qu'il imaginait, enfin qu'il communiquait. Digne de notre culture, c'était un être performant.

Une Déréalisation Fœtale Poursuivie jusque dans l’Art

La promotion d'un fœtus idéalisé s'est poursuivie ailleurs. Tout d'abord, les réformes muséales des années 2000 ont permis aux muséums français qui possédaient encore des fœtus anatomiques de les placer en réserve. Il s'agissait de protéger le public d'un objet qui commençait à être négativement perçu. La loi du 4 janvier 2002 précise que les muséums doivent tenir compte du « plaisir du public » dans leurs nouvelles normes muséographiques. Seule exception, il perdure à la Galerie d'anatomie comparée du Jardin des plantes de Paris. Mais son placement, en galerie no 52, entre une reconstitution de Lucy et quelques pièces de tératologie animale est éloquent. Ainsi connoté comme arriéré ou animalisé, le fœtus appelle légitimement le dégoût. Il a en tout cas déserté l'espace des squelettes humains « propres » où, de plus, sa présence fonctionnait comme un argument en faveur de la théorie évolutionniste. En 2006, l'image du fœtus anatomique abandonne aussi les pages du Larousse médical illustré et dans tous les manuels de sciences naturelles, elle est remplacée par celle du fœtus Nilssonien.

Dans l'art contemporain, l'image du fœtus anatomique persiste, mais d'une manière qui le déréalise aussi, quoique d'une autre manière. Dans une présentation appelée Évolution, le sculpteur anglais Marc Quinn propose une série de six sculptures d'embryons et de fœtus humains, en marbre blanc, représentant le développement embryologique sous sa forme réaliste, non esthétisée. Mais ces statues sont surdimensionnées et le choix du marbre blanc comme matière contredit le réalisme de l'œuvre, évoquant plutôt les statues de l'Antiquité ou de la Renaissance.

Interruption Médicale de Grossesse (IMG) : Aspects Procéduraux et Psychologiques

Quand l'IMG est réalisée au premier trimestre de grossesse, et l'origine de la pathologie connue, les médecins procèdent à une aspiration (curetage), comme pour une IVG. En revanche, lorsque la cause reste inconnue, on provoque l'expulsion du fœtus avec des médicaments (antiprogestérone puis prostaglandines), sous péridurale le plus souvent. L'IMG est alors comparable à une fausse couche. Ce mode d'intervention permet de réaliser une autopsie - avec l'accord des parents - pour tenter de comprendre l'origine du problème et de mesurer le risque de récidive. Réalisée au deuxième ou troisième trimestre, l'interruption médicale de grossesse ressemble à un accouchement, déclenché au moyen des mêmes médicaments, et toujours sous péridurale. Si les médecins le jugent nécessaire, une autopsie sera effectuée. Deux mois plus tard, on fait un bilan avec les résultats de cet examen et ceux des tests gé­nétiques. Une consultation génétique n'est pas systématique : tout dépend notamment de l'anomalie qui a conduit à l'IMG. Si c'est une trisomie, elle n'est pas indispensable.

La plupart des femmes ont envie d'être de nouveau enceinte très vite, pour « remplacer » ce bébé. Les équipes médicales le proposent toujours aux parents. Le bébé est lavé et habillé et le découvrir leur permet de se raccrocher à quelque chose : des traits, une couleur de cheveux… Avec le recul, on s'est en effet aperçu que les parents surmontaient mieux le traumatisme quand l'enfant existe autrement que dans leur imaginaire. De plus, affronter la réalité évite de « fantasmer » sur des pseudo-malformations. Depuis le décret de mars 2008, on peut inscrire un fœtus sous son prénom au registre de l'état civil et sur le livret de famille. Et ce, quelle qu'ait été la durée de la gestation. Si les parents le désirent, ils peuvent reprendre le corps du bébé après l'autopsie, organiser des obsèques et une cérémonie religieuse suivant leur croyance. Sinon, et c'est le cas le plus fréquent, il est incinéré. Ses cendres sont alors dispersées dans un « carré des anges », un endroit réservé dans certains cimetières.

Cellules Fœtales et Vaccins : Un Débat Bioéthique

L'utilisation de cellules fœtales dans l'élaboration de médicaments et de vaccins suscite des débats bioéthiques. Des lignées cellulaires provenant d'IVG réalisées il y a plus de trente ans sont utilisées lors de la phase de test ou de production de vaccins, ainsi que pour tester et mieux comprendre d'autres médicaments habituels.

Certains responsables religieux ont exprimé des préoccupations éthiques concernant l'utilisation de ces lignées cellulaires, mais ont fini par justifier le recours aux vaccins en l'absence d'alternatives et dans un contexte sanitaire dangereux.

Les médecins s'inquiètent de ce que les objections de certains proviennent en partie d'un manque de culture scientifique, car les vaccins ne contiennent pas directement des cellules de fœtus avortés.

L'utilisation de cellules fœtales dans l'élaboration de médicaments ne date pas d'aujourd'hui. Ces lignées ont d'ailleurs une origine bien précise et il est extrêmement difficile de leur trouver des alternatives. Pour produire des vaccins en masse, les fabricants ont besoin d'un moyen de produire d'énormes quantités d'éléments viraux.

La recherche s'est focalisée sur des cellules fœtales humaines pour produire des vaccins, car celles-ci contenaient rarement des virus contagieux.

Pour créer des souches fœtales, les scientifiques doivent isoler des millions de cellules sur de minuscules pans de tissu embryonnaire prélevé sur un embryon mort. Chaque cellule peut se diviser en deux près de 50 fois. On peut ensuite les congeler et parfois même les immortaliser ; les cellules utilisées aujourd'hui proviennent de tissus prélevés il y a des dizaines d'années.

Des cellules pulmonaires humaines sont actuellement utilisées pour produire des vaccins contre la varicelle, la rubéole, l'hépatite A et la rage. D'autres chercheurs ont modifié des cellules rénales et rétiniennes pour qu'elles deviennent immortelles et qu'elles se divisent à jamais.

Pfizer et Moderna ont utilisé une lignée immortelle, la HEK-293, qui provient du rein d'un fœtus avorté dans les années 1970. Ces cellules ont été utilisées lors de la phase de développement pour s'assurer que les instructions génétiques produisant la protéine spike fonctionnaient bien dans des cellules humaines. Par ailleurs, aucune cellule fœtale n'a été utilisée dans la production de ces deux vaccins à ARN messager.

Même si les futurs vaccins parvenaient d'une manière ou d'une autre à se passer de ces cellules fœtales, il est difficile d'ignorer leur rôle fondamental. La même chose vaut pour l'utilisation répandue de ces cellules dans l'étude et la recherche de traitements contre différentes maladies prévalentes comme le diabète ou l'hypertension.

Nouvel Atlas d’Anatomie Moléculaire du Développement

Des équipes françaises ont obtenu des images fascinantes qui permettent de tirer un nouvel atlas d’anatomie moléculaire de notre développement. Ces images proviennent d'embryons ou de fœtus humains morts, âgés de 6 à 14 semaines.

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