Introduction

La question de la distance, tant physique que sociale, s'avère un prisme pertinent pour analyser les relations familiales et les modes de vie, notamment en ce qui concerne les minorités sexuelles. Les travaux de Michael Pollak et Marie-Ange Schiltz dans les années 1980 ont mis en lumière l'importance de la prise de distance dans les trajectoires de vie des hommes gays, notamment en ce qui concerne la conjugalité et les relations familiales. Ces études ont révélé une moindre systématicité de la cohabitation et un éloignement fréquent de la parenté, en particulier des parents.

L'enquête Famille et logements (EFL, Insee, 2011) permet d'examiner ces spécificités à partir de données quantitatives. Elle met en évidence l'importance de la conjugalité « à distance » chez les personnes déclarant un conjoint de même sexe. La distance semble également caractériser davantage leurs trajectoires individuelles, au sens où elles vivent moins souvent à proximité de lieux de référence tels que leur lieu de naissance ou le lieu de résidence de leurs parents. Cet article explore ces aspects, en s'interrogeant sur ce que la distance révèle des modes de vie gays et lesbiens, et en particulier, comment ces dynamiques influencent leur fécondité et leur épanouissement au travail.

I. Questions de Méthode et Présentation des Groupes Étudiés

1. Apports de l’Enquête Famille et Logements (EFL)

L’étude quantitative des populations gaies et lesbiennes se heurte à des difficultés méthodologiques, notamment en termes d’indicateurs, de représentativité et d’effectifs. L'enquête EFL pallie certaines de ces limites en associant au recensement de la population un questionnaire complémentaire qui permet de recueillir des informations sur la situation conjugale des personnes, y compris les couples de même sexe.

Le questionnaire EFL comprenait les questions suivantes :

  • Êtes-vous actuellement en couple ? (Oui, avec une personne qui vit dans le logement ; Oui, avec une personne qui vit dans un autre logement ; Non, mais vous avez déjà été en couple par le passé ; Non, vous n’avez jamais été en couple.)
  • La personne avec qui vous êtes en couple (conjoint(e), ami(e)) : Quelle est sa date de naissance ? Votre conjoint(e), ami(e) est : □ Une femme □ Un homme

L'association au recensement, enquête obligatoire, limite la sous-déclaration. De plus, l'enquête envisage explicitement la conjugalité entre personnes de même sexe, ce qui favorise sa déclaration. Réalisée auprès de 359 770 personnes de 18 ans et plus, l'enquête comprend des effectifs relativement élevés d'enquêté.e.s se déclarant en couple de même sexe (730 femmes et 660 hommes).

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2. Présentation des Groupes Étudiés

Quatre groupes sont constitués pour l’analyse : les femmes en couple de même sexe, les hommes en couple de même sexe, les femmes en couple de sexe différent et les hommes en couple de sexe différent. Leur description met au jour des caractéristiques distinctes.

Un premier contraste apparaît clairement entre les deux types de couple indépendamment du sexe. En effet, le pourcentage des personnes en couple de même sexe est relativement plus élevé dans la classe d’âges la plus jeune et dans la classe intermédiaire (36-45 ans) pour les femmes comme pour les hommes. Il est relativement faible dans la classe la plus âgée (13 % des femmes et 12 % des hommes en couple de même sexe ont entre 56 et 75 ans, contre 29 % des femmes et 33 % des hommes en couple de sexe différent). On peut faire l’hypothèse que ces différences ont à voir avec les transformations de la perception et de l’acceptation sociale de l’homosexualité. Les générations les plus anciennes ont été davantage socialisées dans un contexte hostile, voire répressif. Le vécu même de l’homosexualité dans ces générations a été plus complexe, celle-ci n’ayant pas toujours été un mode de vie possible, a fortiori sous une forme conjugale susceptible de créer une visibilité complexe à gérer dans un contexte réfractaire. De ce point de vue, ces disparités seraient le signe d’une évolution sociale plus large et d’aspirations au couple plus récentes (Adam, 1999), liées à un contexte moins défavorable.

Un deuxième contraste tient au niveau d’études : femmes et hommes en couple de même sexe apparaissent relativement plus diplômés que les femmes et les hommes en couple de sexe différent. Ceci résulte en partie de la structure différente par âges des groupes - les générations les plus récentes, en particulier nées dans les années 1980, ayant eu davantage accès aux études supérieures que les précédentes. Ces différences demeurent néanmoins après un contrôle par l’âge (non présenté).

Plusieurs hypothèses peuvent être formulées à propos de cette spécificité. Dans une première optique, inspirée des travaux de Pollak et Schiltz (1994), on peut penser que celle-ci est étroitement liée à l’homosexualité. En d’autres termes, le fait même de se découvrir une orientation homosexuelle minoritaire et stigmatisée avant la fin des études pourrait aller de pair avec un investissement fort de la scolarité comme manière de se constituer un capital de ressources permettant de créer les conditions d’une autonomisation matérielle et relationnelle. Dans une autre perspective, on peut penser que cette spécificité est liée à la conjugalité : avoir accumulé un certain capital scolaire constitue une ressource facilitant la vie en couple de même sexe, ou du moins sa déclaration. L’enquête ne permet pas d’aller plus loin pour trancher entre ces possibilités.

En partie du fait de la structure par âges, les personnes en couple de même sexe sont plus souvent en emploi ou en études et moins souvent à la retraite. Un écart supplémentaire attire l’attention sur l’activité des femmes : il est nettement moins fréquent pour les femmes en couple de même sexe d’être « au foyer ». C’est l’expression d’une conjugalité qui, parce qu’elle n’est pas traversée par la différence des sexes, offre moins de prise à des rôles sociaux distincts et à une division du travail forte au sein du couple (Dunne, 1998).

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De manière attendue, on observe dans le prolongement de ces scolarités distinctes des distributions différentes dans les catégories socioprofessionnelles : femmes et hommes en couple de même sexe sont un peu plus fréquemment dans la catégorie « cadres, professions intellectuelles supérieures » que celles et ceux en couple de sexe différent (21 % contre 10 % pour les femmes, 27 % contre 18 % pour les hommes). Les autres contrastes sont liés au sexe : les hommes en couple de même sexe sont plus souvent employés (21 % contre 11 %) et moins souvent ouvriers (15 % contre 33 %). Chez les femmes, les différences se situent au niveau des professions intermédiaires, plus fréquentes chez les femmes en couple de même sexe (32 contre 23 %), la part des employées étant plus faible (26 % contre 39 %). Ces différences ne renvoient que très partiellement à des origines sociales distinctes. Les femmes et les hommes en couple de même sexe sont un peu plus souvent issus des classes moyennes ou supérieures ; surtout, elles.ils ont connu une mobilité sociale plus marquée que les autres (Rault, 2016a). Ces disparités dissimulent d’autres contrastes : indépendamment de leur niveau de diplôme, femmes et hommes en couple de même sexe exercent plus fréquemment des activités dans les catégories socioprofessionnelles mixtes ou dominées numériquement par l’autre sexe. En définitive, la ségrégation professionnelle sexuée est moins marquée chez ces couples (Rault, 2017). Les trajectoires individuelles semblent ainsi façonnées en partie par une orientation sexuelle minoritaire. Ceci invite d’autant plus à prendre au sérieux l’hypothèse de trajectoires marquées par des prises de distance distinctes.

II. La Distance dans le Couple : Un Rapport Différent à la Conjugalité Cohabitante ?

La conjugalité avec une personne de même sexe semble être un phénomène croissant au regard des enquêtes réalisées en population générale. Son essor peut s’expliquer en partie par l’évolution de l’acceptation de l’homosexualité. Jusqu’aux années 1980, celle-ci a été fortement stigmatisée, réprimée et discriminée. Plusieurs dispositions juridiques ont mis fin à l’inégalité des sexualités : les mesures votées au début des années 1980 qui prévoyaient une majorité sexuelle distincte selon qu’il s’agissait d’hétéro- ou d’homosexualité ; plus récemment, en 1999, la reconnaissance du couple par le pacs et l’ouverture du concubinage au couple de même sexe ; des dispositions contre l’homophobie dans les années 2000 ; et l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples gays et lesbiens en 2013. Cette reconnaissance progressive de l’homosexualité par le biais du le couple s’est accompagnée d’un changement de discours sur la conjugalité parmi les gays et lesbiennes, plus récemment sur le mariage. Le couple est devenu plus désirable (Adam, 1999) à mesure qu’il a semblé plus envisageable. Ce faisant, l’écart à la norme conjugale s’est réduit, la critique du couple comme forme d’organisation de la vie privée aussi. Pour autant, divers travaux invitent à considérer l’hypothèse d’un rapport au couple toujours différent. Les enquêtes de convenance déjà citées, réalisées auprès des hommes pour la plupart - à l’exception de l’enquête Presse gays et lesbiennes 2011 qui n’a pas encore été analysée sous l’angle des modes d…

III. La Filiation et la Parentalité chez les Hommes Gays

1. Désir de Parentalité et Recours à la PMA/GPA

L'évolution des mentalités et des droits a permis aux hommes gays d'envisager la parentalité de manière plus ouverte. Un sondage Ifop récent révèle un désir de parentalité important chez les LGBT, avec plus d'une personne sur trois (35%) ayant l'intention d'avoir des enfants dans les trois prochaines années. Les techniques de procréation médicalement assistée (PMA) et la gestation pour autrui (GPA) sont massivement privilégiées par les homosexuel(le)s souhaitant avoir un enfant.

Nicolas, porte-parole de l'Association des parents et futurs parents gays et lesbiens (APGL), souligne que la famille correspond à une norme sociale qui, pendant longtemps, a été rejetée par les homosexuels, mais que cela est en train de changer. En 2018, une étude de l'APGL a révélé que 52 % des couples homoparentaux souhaitent devenir parents.

2. Parcours de Parentalité : Témoignages et Défis

Sylvain et Benoît, parents d'Augustine et Ferdinand nés d'une GPA au Canada, témoignent de leur parcours. Ils ont d'abord envisagé l'adoption, mais ont rapidement opté pour la GPA, séduits par le cadre éthique et altruiste en vigueur au Canada. Ils ont pu être très présents pendant la grossesse et l'accouchement, et ont gardé le lien avec Jessica, la mère porteuse.

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L'un des principaux défis pour les couples homoparentaux reste la reconnaissance juridique de la filiation. En France, seul le parent biologique est reconnu, l'autre devant passer par une procédure d'adoption, qui peut prendre environ deux ans.

3. Évolution Législative et Droits des Enfants

La loi du 2 août 2021 relative à la bioéthique élargit la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes seules, et donne de nouveaux droits pour les enfants nés d'une PMA. Cependant, la transcription d'un acte d'état civil étranger d'un enfant né de GPA est limitée au seul parent biologique, le parent d'intention devant passer par une procédure d'adoption. La loi du 21 février 2022 ouvre l'adoption aux couples non mariés, facilitant ainsi la reconnaissance de la filiation pour les couples homoparentaux.

IV. Homosexualité et Acceptation de Soi

1. L'Homosexualité : Orientation et Non Choix

L'homosexualité n'est pas un choix, mais une orientation qui s'impose à la personne. Cette découverte est souvent un choc, car elle implique d'accepter l'éventualité de ne pas être accueilli par sa famille, de devoir porter un masque, de ne pas avoir d'enfants, d'être confronté à des discriminations sociales, et, pour un chrétien qui se veut fidèle à l'enseignement strict de l'Église, de ne jamais avoir droit à la tendresse d'un être aimé.

2. Le Chemin de l'Acceptation

L'acceptation de soi est un travail plus ou moins long, qui peut être vécu comme une découverte de soi, mais aussi comme un travail de deuil, souvent douloureux. Il n'y a pas de « recette miracle » : tout dépend de son éducation, de sa famille, de son milieu social, de son propre vécu, de la peur du regard des autres…

S'accepter n'est jamais simple, car l'orientation affective engage bien au-delà de la simple question de la sexualité : se découvrir homosexuel implique de changer son regard sur sa vie entière. Mais si on passe sa vie sans reconnaître ce que l'on est, on passe à côté de quelque chose d'essentiel pour être heureux.

3. Le "Coming Out" : Annoncer son Homosexualité

Le "coming out" est une étape essentielle dans un travail de vérité avec soi. Parce qu'on aime ceux qui nous entourent, on a naturellement envie de leur partager ce qui est le plus intime de soi-même - mais ce n'est jamais une obligation.

Il faut prendre en compte les conséquences pour soi et pour les autres d'une telle révélation. La confidence sera-t-elle accueillie favorablement et permettra-t-elle de nouer des relations plus vraies et plus profondes ? Risque-t-elle à l'inverse de compliquer encore plus la situation, d'être incompris et rejeté ? Tout dépend du contexte familial, amical, professionnel et de la nature de ses relations avec les autres, de l'ouverture d'esprit et de cœur de chacun, des a priori et préjugés possibles vis-à-vis de l'homosexualité…

V. Discriminations et Violences au Sein de la Famille

1. Les Violences Familiales : Une Réalité pour les LGBT

Les orientations sexuelles et les identités de genre minoritaires peuvent faire l'objet d'incompréhension, de rejet, de discriminations ou d'attitudes malveillantes, même au sein de sa propre famille. Les homosexuel·le·s et bisexuel·le·s sont plus souvent victimes de violences familiales que les personnes hétérosexuelles. Environ un tiers des hommes homo/bisexuels sont confrontés à des violences familiales au cours de la vie, contre 13 % des hommes hétérosexuels. C'est le cas de la moitié des femmes homo/bisexuelles, contre moins de 20 % pour les femmes hétérosexuelles.

2. Que Faire en Cas de Discrimination ?

Si vous êtes victime de discriminations liées à votre sexe, votre ou votre identité de genre au sein de votre propre famille, vous pouvez :

  • en parler à une personne de confiance qui pourra vous soutenir et vous accompagner éventuellement dans vos démarches ;
  • contacter une association spécialisée dans la lutte contre les discriminations ;
  • signaler des actes LGBTphobes au travers de l'application FLAG! ;
  • porter plainte dans un commissariat de police, à la gendarmerie ;
  • saisir le défenseur des droits si vous êtes mineur ;
  • contacter le 119 pour toute violence sur mineur.

3. Témoin de Violences : Signaler

Vous êtes témoin de violences conjugales, de discriminations anti-LGBT ou de violences sur mineur ? Signalez-le !

VI. Hommes Gays et Carrière Professionnelle

1. Niveau d'Éducation et Catégories Socioprofessionnelles

Les hommes en couple de même sexe apparaissent relativement plus diplômés que les hommes en couple de sexe différent. Ils sont un peu plus fréquemment dans la catégorie « cadres, professions intellectuelles supérieures » que ceux en couple de sexe différent (27 % contre 18 %). Ils sont plus souvent employés (21 % contre 11 %) et moins souvent ouvriers (15 % contre 33 %).

2. Ségrégation Professionnelle Sexuée

Indépendamment de leur niveau de diplôme, femmes et hommes en couple de même sexe exercent plus fréquemment des activités dans les catégories socioprofessionnelles mixtes ou dominées numériquement par l’autre sexe. En définitive, la ségrégation professionnelle sexuée est moins marquée chez ces couples (Rault, 2017).

3. L'Impact de l'Acceptation sur l'Épanouissement Professionnel

L'acceptation de son homosexualité et le "coming out" au travail peuvent avoir un impact positif sur l'épanouissement professionnel. Se sentir libre d'être soi-même permet de se concentrer sur son travail et de développer des relations authentiques avec ses collègues. Cependant, il est important de prendre en compte le contexte professionnel et les risques potentiels de discrimination avant de faire son "coming out".

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