Le mouvement des Gilets jaunes a marqué la société française par son ampleur, sa durée et les violences qui l'ont émaillé. La question de la violence, tant du côté des manifestants que des forces de l'ordre, est devenue un enjeu central dans le débat public. Cet article propose une analyse de cette violence, en s'appuyant sur différentes perspectives et études.
La Perception et la Représentation de la Violence
Dès le début du mouvement, la violence a été un thème dominant dans les médias et le discours politique. Christophe Castaner, alors ministre de l'Intérieur, s'est dit « sidéré » par les accusations de violences policières. Pourtant, ce thème hantait les « gilets jaunes » de longue date et est même devenu central.
Une analyse des 200 publications les plus populaires de la « jaunosphère » a révélé que trente-deux posts, partagés 1,17 million de fois, avaient pour sujet ces violences. Il s'agissait avant tout de vidéos de violences policières. Bien que l'interprétation de telles scènes soit délicate, les vérifications ont montré que la grande majorité des vidéos et images les plus partagées étaient authentiques et avaient bien été tournées lors de rassemblements des « gilets jaunes ».
Dès le 17 novembre, une vidéo d'un « gilet jaune » frappé d'un coup de pied par un CRS lors d'une interpellation a été reprise et relayée plus de 110 000 fois. Dans les groupes de « gilets jaunes », on criait son inquiétude pour un manifestant qui s'effondrait en arrière-plan d'un reportage, on faisait des gros plans sur un « gilet jaune » frappé par surprise, et on relayait abondamment, sans information sur le contexte, la photo d'un lycéen interpellé le visage en sang. Autant d'images qui discréditaient les forces de l'ordre auprès de la jaunosphère.
Les casseurs et les violences contre les CRS n'étaient en revanche jamais évoqués, ou alors discrédités par diverses théories à l'accent conspirationniste, accusant l'Etat de mise en scène. Couvrant samedi après samedi les actes successifs du mouvement des « gilets jaunes », les chaînes d'actualité en continu comme BFM-TV faisaient la part belle aux images de débordements, voire de « guérilla urbaine ».
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À partir du début de décembre, le phénomène a franchi un nouveau cap chez les « gilets jaunes ». L'indignation de principe a laissé place à une émotion plus vive face à des images toujours plus dures, comme celles tirées d'un reportage vidéo du Monde sur un adolescent au plancher de l'orbite fracturé et au visage tuméfié après un passage à tabac. Une nouvelle séquence a débuté, plus crue, plus choquante, celle de la mise en avant des victimes de « l'Etat policier », et tout particulièrement des lanceurs de balles de défense (LBD). Ces images, chaque fois très fortes, difficiles à recouper, étaient lâchées sans contexte ni contradiction.
On comprend mieux, dans ces conditions, la réception faite par les « gilets jaunes » aux coups portés par le boxeur de Christophe Dettinger à des CRS, le 5 janvier sur un pont parisien. Alors que la classe politique fustigeait une agression des forces de l'ordre, la jaunosphère idéalisait son intervention. En quelques heures, le nom de « Jérôme » s'est ajouté à la longue liste des « martyrs » de la cause.
L’Analyse Sociologique de la Violence
Laurent Mucchielli, spécialiste de la délinquance, des violences sociales et politiques et des politiques sécuritaires, rappelle que la violence « n'est pas une catégorie d'analyse, ni un ensemble homogène de comportements. C'est une catégorie morale ». Il souligne que la concentration des discours politiques et journalistiques sur « la violence » est un obstacle à l'analyse de la situation et un moyen de délégitimer globalement les manifestants.
Il est important de noter que, dans ce genre d'événements, les circonstances sont déterminantes et tel manifestant par ailleurs « bon père de famille » peut se retrouver en comparution immédiate pour avoir jeté un pavé sur des CRS alors qu'il n'était pas venu manifester pour ça et que c'est la première fois de sa vie que ça lui arrive.
Camille Peugny, spécialiste de la stratification sociale, estime que « le mouvement des « gilets jaunes » signe un retour des clivages de classes », tout en mettant en garde contre les « grilles de lecture trop simplistes ». Il rappelle que les classes sociales n'ont jamais disparu, mais que les transformations de l'emploi les ont rendues invisibles. Aujourd'hui, on assiste chez les acteurs du mouvement à « une prise de conscience de difficultés et d'intérêt communs ».
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François Dubet, directeur d'études à l'EHESS, analyse le mouvement des gilets jaunes comme la manifestation du passage du « régime des classes sociales » à un « régime des inégalités multiples ». Pour lui, les sentiments d'injustice résultent désormais de l'addition d'une myriade de « petites » inégalités.
Alexis Spire, spécialiste en sociologie de l'impôt, met en évidence le fort sentiment d'injustice fiscale parmi celles et ceux qui se trouvent en bas de l'échelle sociale qui contraste avec l'adhésion au système fiscal des membres des classes supérieures.
Samuel Hayat, chercheur en science politique, a recours au concept d'« économie morale » pour interpréter le conflit des gilets jaunes. Il souligne l'extrême cohérence du mouvement, qui « articule, sous forme de revendications sociales, des principes d'économie morale ».
Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach cherchent à mettre en évidence les bases politiques, sociologiques et territoriales du mouvement des gilets jaunes, en exploitant des sondages d'opinion et des données du Ministère de l'Intérieur. Ils soulignent que le soutien au mouvement est d'abord « clairement indexé sur le degré de dépendance à la voiture dans la vie quotidienne », et qu'il « fait apparaître un très net clivage de classe ».
Benoît Coquard, spécialiste des classes populaires en milieu rural, constate la forte composante populaire et territoriale, mais aussi féminine, du mouvement. Il relève que, derrière la contestation de la hausse des taxes sur les carburants, s'expriment des revendications liées aux « conditions matérielles d'existence » et aux conditions de vie et de travail qui ont rendu ces populations très dépendantes de la voiture dans leur vie quotidienne.
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La Violence Visuelle et sa Délégitimation
Le mouvement des Gilets jaunes a sans cesse été associé à la violence, bien davantage qu’à ses revendications ou à la nature inédite de son organisation. Plusieurs études ont montré combien le traitement médiatique s’était traduit par une surreprésentation des violences contestataires et « spectacularisées » à la télévision, dans la presse nationale et étrangère.
Une analyse d'un corpus de 847 articles de presse a permis de comprendre comment la violence des Gilets jaunes a été visuellement représentée dans les médias et dans quelle mesure cela a participé à délégitimer le mouvement.
La représentation visuelle de la violence semble d’abord découler d’une sorte de loi du genre journalistique. La violence s’inscrit dans un récit émotionnel stéréotypé qui met en scène le « hors du commun » et des « images-symptômes ». Par exemple, 20 % des images étudiées contiennent du feu et/ou de la fumée.
Même si l’image, à l’inverse du texte, se donne (faussement) comme un tout instantanément interprétable, son sens est renforcé, voire imposé par les éléments qui l’accompagnent. Ici, ces prises de vue sont accompagnées d’une titraille performative qui ne peut laisser planer de doutes sur le caractère violent des scènes captées. De fait, excepté La Croix et L’Humanité, tous les journaux emploient une rhétorique guerrière qui homogénéise la signification attribuée aux éléments visuels et à la violence.
Le prisme de l’affrontement spectaculaire est un invariant journalistique, loin d’être spécifique au mouvement des Gilets jaunes et à ce qui serait leurs excès de violence. Preuve en est la façon dont les médias étudiés employaient déjà une rhétorique du conflit (souvent armé) avant même que le premier rassemblement national ait lieu à Paris le 17 novembre.
Dans les représentations visuelles, la dimension sensible de la violence a pris le pas sur la dimension sociale. Le « fait divers » a masqué le « fait social » et a servi une désocialisation des enjeux : la violence événementialisée ayant compensé la faiblesse des analyses sur les inégalités sociales, le manque de représentation politique et même la nature des actes violents revendiqués par une partie des Gilets jaunes.
Aux procédés graphiques hyperboliques d’une violence prise sur le vif s’ajoutent donc des images de violences qui restent et laissent des traces. La violence se constate après coup dans le paysage photographié souvent comme un décor vide.
Si la violence dans les médias a été exagérée et surreprésentée, elle n’a toutefois pas été créée de toutes pièces par le champ journalistique. La mise en scène de la violence par le mouvement était un moyen de livrer des images « formatées » pour les médias et un « dispositif de sensibilisation » pour le public. Plus globalement, la violence est ce qui permet d’atteindre des formes de mise en visibilité et de monter dans la hiérarchisation de l’information, en vigueur dans les rédactions.
Ensuite, cette stratégie s’est surtout développée en réaction au répertoire répressif de l’État, comme une forme d’« antiparastase ». Autrement dit, une façon d’enfoncer le clou en assumant le caractère violent du répertoire d’action.
La Répression et ses Conséquences
Le politiste Xavier Crettiez analyse les mécanismes de la violence lors des manifestations. Il souligne que la radicalité du mouvement des « gilets jaunes », c'est son rapport à la démocratie. En démocratie, le recours à la violence physique est considéré au mieux comme une erreur, au pire comme un travers.
Il note que les chaînes d'information en continu produisent un effet de loupe sur le mouvement, un cadrage médiatique qui donne l'impression d'une violence extrême et très importante qui réduirait presque le mouvement à cela. Elles ont un grand pouvoir émotionnel et peuvent entraîner de la peur, de la révolte…
Xavier Crettiez souligne le paradoxe de la modernité : on a complètement perdu notre rapport à la violence. Nous vivons dans une société où la violence physique politique a énormément diminué. Quand on la voit réapparaître, on y est beaucoup plus sensible.
L’écrivaine Sophie Divry a recueilli la parole de cinq hommes qui ont eu la main arrachée par une grenade lors du mouvement des Gilets jaunes. Elle s'interroge sur la façon dont, en France, pays démocratique, des personnes manifestant pour une vie plus décente peuvent-elles se retrouver infirmes du fait de l’action et des armes des forces de l’ordre.
Elle souligne que c’est l’horreur absolue qu’un citoyen, en France, ait la main arrachée alors qu’il manifestait et qu'on n’a pas encore intégré ce que tout ça signifie. Elle a fait ce livre davantage par devoir civique et pour donner une place à cette parole.
Elle constate que le niveau de violence a changé et qu'on terrorise, on mutile pour faire peur. C’est une politique de démocratie autoritaire, pour décourager la contestation.
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