Le hip-hop et les comics, deux formes d'art nées dans les rues et les esprits créatifs, partagent une histoire riche et complexe tissée de parallèles, d'influences mutuelles et d'une rébellion commune contre le statu quo. Des battles épiques aux personnages hauts en couleur, en passant par les valeurs de bravoure et de loyauté, plongeons au cœur de ce crossover de choc qui dure depuis plus de quatre décennies.

Les Racines Communes : L'Émergence dans les Années 1980

Dans les années 1980, les jeunes du Bronx et de Harlem cherchaient des moyens d'échapper à la nuit qui enveloppait leurs quartiers et leurs familles. Les comics, déjà bien établis depuis un demi-siècle, étaient devenus un divertissement populaire pour les classes moyennes et pauvres des États-Unis, et gagnaient même en popularité auprès des adultes.

Bien que la censure planait encore sur ces publications colorées destinées à la jeunesse, les parents ne s'inquiétaient plus autant de voir leurs adolescents plongés dans les aventures des super-héros. Ces derniers véhiculaient des valeurs positives telles que l'honneur, la bravoure et la loyauté. La seule chose qui pouvait rivaliser avec l'attrait des comics était la musique qui émanait des block parties et des rassemblements improvisés : le hip-hop.

Ces événements n'étaient pas initialement destinés aux enfants, jusqu'à ce que l'industrie du disque s'empare du phénomène. Le hip-hop commençait à se faire entendre sur les ondes radio, qui n'étaient plus réservées à l'autorité parentale. La platine familiale diffusait peut-être de la soul ou du funk, mais les jeunes écoutaient d'autres artistes comme les Cold Crush Brothers, Stetasonic et bientôt Grandmaster Flash and the Furious Five.

La Formation des Équipes : DJing, MCing et Super-Héros

L'art du DJing était déjà impressionnant en soi, mais la formation initiale du hip-hop, associant un DJ et un ou plusieurs Master(s) of Ceremony (MC), évoquait immédiatement les équipes de super-héros telles que les X-Men, les Fantastic Four, les Avengers et la Justice League. Ces équipes pouvaient même se former occasionnellement à travers des crossovers, des histoires croisant deux ou plusieurs univers de super-héros indépendants.

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Le logo de Public Enemy, créé par Chuck D lui-même, le MC « sérieux » du groupe, est un exemple frappant de cette esthétique. Flavor Flav, avec son horloge démesurée autour du cou, incarnait un véritable personnage de comics, apportant une touche de folie à la scène. De même, le logo du Wu-Tang Clan, dessiné par le DJ Allah Mathematics, est devenu aussi emblématique que les symboles de Batman ou de Superman.

L'influence des comics se retrouve également dans le graffiti et le tag, des éléments essentiels du hip-hop. L'aspect graphique est évident, et il suffit de quelques exemples pour s'en convaincre.

L'Extravagance Artistique : Rammellzee et le Streetwear Super-Héroïque

En matière d'extravagance artistique, Rammellzee, rappeur, graffeur et sculpteur actif à New York dans les années 1980, se distingue particulièrement. Son nom était chargé de significations ésotériques et mystiques, et il créait des costumes inspirés à la fois des samouraïs et d'Iron Man.

Parallèlement à cet underground obscur, les « combinaisons » des rappeurs se sont rapidement traduites en une multitude de vêtements streetwear et d'accessoires, adoptés par le public pour rejoindre une sorte d'équipe super-héroïque. Les Adidas de Run DMC en sont un exemple typique.

Le Surhomme et la Société : La Haine du Vigilant

La première interaction du super-héros avec la société se déroule dans son quartier, sa ville : comment imaginer Superman sans Metropolis, Batman sans Gotham ou Spider-Man sans New York et ses gratte-ciel ? Et que seraient Orly-Choisy-Vitry sans Ideal J, la Seine-Saint-Denis sans NTM ?

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En décrivant la violence et la brutalité du quotidien, les comics et le rap ont tous deux été confrontés à une forme de contrôle, voire de censure. La Comics Code Authority a été créée en 1954, suite à la publication d'une étude du psychiatre Fredric Wertham, « Seduction of the Innocent », qui dénonçait l'influence néfaste des comics sur les jeunes.

La musique hip-hop a connu sa propre autorité de salubrité avec le sticker Parental Advisory Explicit Content, mis en place par l'industrie du disque américaine (Recording Industry Association of America) en 1990. Bien que ce soit une chanson de Prince (« Darling Nikki ») qui ait déclenché les procédures, le rap est rapidement devenu une cible de choix pour les censeurs, en raison de sa violence, de sa vulgarité et de sa pornographie supposée.

La Battle : Exploits, Superpouvoirs et Vertu

Le cœur du sujet, le feu de la battle : le parallèle entre les rappeurs et les super-héros (ou vilains) devient évident. En dehors de la scène, le MC ou le DJ sont des individus ordinaires, ce qui renforce leur authenticité. Mais une fois face à la foule, face au MC à vaincre, au DJ à surpasser, la bête se réveille. La double personnalité des artistes, semblable à celle de Batman, Superman, Spider-Man et autres, peut même atteindre la fureur de Hulk : une fois transformé, l'individu sur scène devient incontrôlable.

Le rap, en particulier celui axé sur les battles, regorge de métaphores simples où le MC adopte les caractéristiques d'un super-héros pour affirmer sa supériorité. Dans « Raise the Roof » de Public Enemy (1987), Chuck D se compare à Thor, faisant pleuvoir la foudre sur ses adversaires, ou au Prince Namor, « qui est craint sur les deux côtes », c'est-à-dire la East Coast et la West Coast des États-Unis. Snoop Dogg, quant à lui, s'imagine en Batman dans « Batman and Robin », avec Lady of Rage en Robin et RBX en Commissioner X, l'alter ego du Commissaire Gordon.

Comment ne pas mentionner les membres du Wu-Tang Clan qui incarnent une partie du catalogue Marvel ? Ghostface Killah se fait surnommer Ironman, Captain America ou Tony Starks, Method Man Johnny Blaze (aka Ghost Rider), et le producteur et MC RZA s'est créé son propre personnage, Bobby Digital. Tous font référence à leurs super-héros préférés.

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En 1999, The Last Emperor imagine « Secret Wars », un freestyle de 5 minutes 30 qui reprend le titre d'une célèbre série Marvel des années 1984-1985, la première à pratiquer le crossover en masse. Dans son freestyle devenu culte, il convoque les super-héros et vilains face à ses MCs préférés : KRS affronte le Professeur X, et Dr. Slim Shady posséderait un exemplaire d'Amazing Fantasy #15, où l'on découvre Spider-Man.

Pour de nombreux rappeurs, le super-héros était un modèle de vertu, au milieu de la pauvreté, du crack et de l'immobilier qui étranglait les habitants des quartiers défavorisés. En adoptant, parfois malgré eux, le rôle de modèles, les artistes incarnaient un comportement plus sage que la voie de la criminalité. À l'inverse, la référence aux super-vilains pouvait servir à incarner ce qu'il fallait combattre. Venom, DJ, producteur et MC fondateur du label Marvel Records, n'a pas adopté l'identité du personnage de comics doté d'un symbiote en vain.

Le Marketing et le Dénigrement : Quand le Hip Hop se Vend aux Comics

Longtemps perçu comme une musique réservée aux jeunes, le rap s'est retrouvé associé à des opérations commerciales visant à s'assurer les faveurs des moins de 13 ans et le portefeuille de leurs parents. On peut citer la contribution de Vanilla Ice, le rappeur blanc créé de toutes pièces par les maisons de disques, et son « Go Ninja » destiné à la bande originale du film Tortues Ninja (1990). Les films Batman Forever (1995) et Batman & Robin (1997) ont également fait appel au hip-hop dans leurs bandes originales, particulièrement diversifiées.

Au sein des studios de cinéma, la recette n'a pas vraiment changé : Ghostface Killah a ainsi composé un titre, « Slept with Tony », pour la BO du premier Iron Man, et a même fait une apparition dans le film, relativement inutile et coupée au montage.

La Remise en Question : L'Ère du Gangsta Rap et des Super-Vilains

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, le rôle du hip-hop a été remis en question. Les super-héros, dans leur toute-puissance, leur justice parfois aveugle et leur ingérence, ont peu à peu perdu la confiance de ceux qu'ils étaient censés protéger. « Batman : Dark Knight » et « Watchmen », publiés chez DC Comics, ont semé le doute dans l'esprit des surhommes. Dans le hip-hop, le rôle d'éducateur que l'on confiait souvent aux rappeurs a disparu, au profit du gangsta rap ou, simplement, d'une expression artistique plus personnelle.

MF Doom, rappeur extrémiste, faisait référence au Dr. Doom (Docteur Fatalis) des comics Marvel. Il expliquait que la façon dont les comics étaient écrits permettait de voir la dualité de la réalité, de sorte que le méchant n'en était plus vraiment un si l'on considérait les choses de son point de vue. C'est ainsi qu'il a créé son personnage et qu'il a commencé à brouiller tous ces éléments, donnant naissance au Vilain.

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