Introduction

Frida Kahlo, née en 1907 et décédée en 1954, est une figure emblématique de l'art mexicain du 20ème siècle. Son œuvre, profondément personnelle et émotionnelle, est le reflet de sa vie tumultueuse, marquée par la souffrance physique et psychologique. Cet article se propose d'explorer la signification de l'avortement dans la peinture de Frida Kahlo, en tenant compte de son parcours personnel, de son engagement politique et de son identité culturelle.

La Figure Maternelle dans l'Art : Une Évolution Historique

Au fil des époques et des mouvements artistiques, la représentation de la mère a connu une évolution significative. Initialement divinisée pour sa fertilité et glorifiée à travers la Vierge Marie, elle a ensuite été idéalisée comme un symbole de douceur et de dévotion. Cependant, à partir du 20ème siècle, cette image a été remise en question, ouvrant la voie à des revendications et des libérations.

De la Vierge Marie à la Mère Charnele

La Vierge à l'enfant, sujet le plus représenté dans l'histoire de l'art chrétien, symbolisait la protection, la douceur et la dévotion. Cette image, dénuée de tout caractère érotique, était toutefois inatteignable pour toute femme, puisqu'il s'agissait d'une mère vierge. En parallèle, les représentations de femmes enceintes étaient rares, considérées comme trop sexualisées.

Le 18ème siècle a marqué un tournant, avec l'émergence d'une mère moins divinisée et plus charnelle, comme en témoignent les autoportraits d'Élisabeth Vigée-Lebrun accompagnée de sa fille. Le 19ème siècle a poursuivi cette évolution, avec des peintres comme Mary Cassatt, Paul Cézanne et Joaquin Sorolla représentant la maternité sous un jour joyeux, délicat et tendre.

Le 20ème Siècle : Un Tsunami de Revendications

Le 20ème siècle a été marqué par un "tsunami de revendications", avec des artistes comme Gustav Klimt, Frida Kahlo, Louise Bourgeois, Annie Leibovitz et Annette Messager cherchant à faire évoluer les représentations de la maternité dans l'art. Annette Messager a mis en lumière l'injonction à la maternité, tandis qu'Annie Leibovitz a choqué en photographiant Demi Moore enceinte et nue. Louise Bourgeois a abordé la maternité avec un regard novateur, explorant la bonne et la mauvaise mère, l'accouchement douloureux, l'angoisse de la maternité et le rapport mère-enfant.

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Frida Kahlo : Une Vie de Douleur et de Résilience

La peinture de Frida Kahlo est le reflet intime et émotionnel de sa vie, marquée par des blessures psychiques, physiques et psychologiques. À l'âge de 6 ans, elle contracte la poliomyélite, qui la laisse avec des séquelles permanentes. Plus tard, un grave accident de bus la laisse gravement blessée et immobilisée pendant de longs mois.

La Peinture comme Stratégie de Survie

La peinture devient pour Frida Kahlo une stratégie de survie, un exutoire et un échappatoire lui permettant d'échapper à l'emprisonnement de son corps. Elle se jette à corps perdu dans cet art, dès le moment où elle découvre ce chevalet que ses parents lui ont fait créer sur mesure.

"Ma vie bascule… Jaune du soleil, blanc de l’acier, noir de la douleur, rouge du sang. Les quatre couleurs des points cardinaux des anciens Mayas sont là, présentes pour célébrer la mort de Frida l’Insouciante."

Clouée dans son lit, incapable de se tenir debout, Frida Kahlo devient son propre modèle, grâce à un miroir installé au-dessus de sa couche. Ce que ses jambes lui refusent, ses mains vont le lui donner : l'évasion.

Le Double et la Dualité dans l'Œuvre de Frida Kahlo

L'évocation du double prend racine dès l'enfance de Frida Kahlo. Elle s'échappe dans un monde de fantaisies et de rêves, rejoignant une amie imaginaire parée de qualités et de grâce kinesthésique qu'elle ne possède pas. Le double devient le fil conducteur dans ses peintures, lui permettant de reconstruire son image et de passer de la victimisation à l'action.

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La dualité est omniprésente dans la peinture de l'artiste. Le soleil et la lune symbolisent la dualité de son être, le corps mutilé étant attribué au soleil et la Frida fortifiée à la lune. Cette dualité se retrouve également dans la peinture "Les Deux Frida", où deux femmes assises côte à côte se tiennent par la main, leurs deux cœurs apparents unis par une même artère.

L'Avortement dans l'Œuvre de Frida Kahlo : Une Douleur Exorcée

L'œuvre "Henry Ford Hospital" est la première œuvre de l'artiste à reprendre le style, la thématique et l'échelle des ex-votos mexicains. Dans cette peinture à l'huile sur métal, Frida Kahlo exorcise sa peine, liée à sa stérilité suite à l'avortement thérapeutique enduré.

Les Symboles de la Perte et de la Souffrance

Les symboles présents dans "Henry Ford Hospital" - fœtus, moulage et os du pelvis - font allusion aux fractures de l'âme, à l'enfant perdu. L'absence de perspective et de proportions réalistes relègue le petit corps nu à l'arrière-plan, comme réduit à une ombre de lui-même.

L'artiste californien d'origine mexicaine Julio Salgado souligne que cette œuvre est une manière pour Frida Kahlo de traduire sa douleur et de la soulager par la thérapie. Il emploie le mot "art" comme thérapie, permettant d'exprimer la colère et la douleur.

La Peinture comme Digue Contre la Souffrance

Frida Kahlo est l'une des premières artistes à peindre la grossesse sous son angle pathologique, exprimant la douleur de la perte, du deuil, notamment d'un enfant à venir, et plus généralement des souffrances potentielles liées à la grossesse. Dans la période qui suit la réalisation de la peinture Henry Ford, les arrière-fonds de ses autoportraits renvoient à la stérilité.

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La peinture apparaît comme une tentative de se consoler de ces multiples tentatives de grossesses avortées, comme une métaphore d'une digue qui contient ses souffrances et lui donne des limites pour ne pas déborder. Le processus créatif est cathartique.

Frida Kahlo et la Maternité : Entre Désir et Culpabilité

L'article explore l'engagement politique et le rapport d'identification de Frida Kahlo avec des figures féminines fortes de la culture mexicaine, qu'elles soient légendaires ou historiques. Ce phénomène, retranscrit dans ses peintures, lui a permis d'explorer des thématiques telles que le corps des femmes, la condition des femmes ou encore le patriarcalisme oppressant. Elle a exprimé la souffrance des femmes lors de la perte d'un enfant, les femmes désespérées, les différentes sortes de blessures (celles du corps et celles des sentiments) à travers de nombreux autoportraits.

Frida Kahlo et la Malinche : Identification et Trahison

Dans sa peinture "La Mascara", Frida Kahlo choisit de porter le masque populaire de la Malinche, une figure mythique de la culture mexicaine, analysée à la fois comme la première "traîtresse" du peuple indigène et comme la mère originelle du peuple mexicain. Cette identification pourrait venir du fait que Frida Kahlo n'a jamais eu d'enfant et n'a donc pas pu accomplir le rôle social attribué moralement aux femmes.

En portant ce masque, elle laisse filtrer ses sentiments, se cachant pour se révéler. Ce jeu pictural est une clé de lecture importante pour analyser non seulement l'œuvre en question, mais aussi l'ensemble de ses réalisations. Le masque sert à dévoiler les états d'âme de Frida Kahlo, qui livre avec "La Mascara" un sentiment d'impuissance.

Le Désir de Maternité : Un Sentiment Ambigü

Le désir de maternité de Frida Kahlo fut, certes, ambigu. On constate pourtant dans sa peinture un phénomène d'identification récurrent à une figure maternelle mythique de la culture populaire mexicaine : la Llorona, c'est-à-dire littéralement "la femme en pleurs".

Frida Kahlo a peut-être réellement voulu avoir un enfant à une période de sa vie, afin de se conformer aux attentes de la société catholique exigeant d'une femme qu'elle soit avant tout mère.

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