Introduction: Un Voyage à Travers le Temps et la Folie

La Fête de la Folie, un événement aux multiples facettes, oscille entre festivités contemporaines et profondes racines historiques. Cet article propose une exploration de cette thématique, en s'appuyant sur l'exemple de la Fête de la Folie de Couches et en retraçant l'évolution de la perception et de la représentation de la folie à travers les âges, notamment au Moyen Âge et à la Renaissance.

La Fête de la Folie de Couches: Un Événement Local Ancré dans l'Histoire

Les 17 et 18 juin, le village de Couches a vibré au rythme de la première édition de la Fête de la Folie, une immersion au cœur du Moyen Âge. Dès le samedi matin, la place de la mairie s'est métamorphosée en une foire artisanale, où métiers d'art et saveurs locales ont enchanté les visiteurs de tous âges. Une randonnée, proposant trois parcours de 6, 12 et 16 km, a invité les participants à découvrir les paysages enchanteurs de la région, agrémentée d'un jeu de piste pour les enfants. Le dimanche, la cavalcade médiévale des moines a créé l'événement, accompagnée de la distribution de boissons et de fromage fort.

Cette première édition de la Fête de la Folie a été rendue possible grâce au travail acharné et à l'engagement des membres du Comité des Fêtes de Couches. Leur dévouement, leur créativité et leur passion ont permis de faire de cette fête un succès. Face à l'enthousiasme suscité, une nouvelle édition est déjà prévue pour juin 2025. La Fête de la Folie est un avant-goût des festivités qui se profilent à l'horizon en 2028 avec la Fête de la Vivre.

La Légende de la Vivre: Un Monstre Fabuleux au Cœur de l'Histoire Locale

Depuis 1888, Couches fait revivre tous les 20 ans "La Légende de la Vivre", un animal fabuleux qui, au Moyen Âge, semait la terreur dans la région. Un magicien nommé "Yoata" réussit à envoûter le monstre grâce au son de sa flûte et à le conduire jusqu'au four spécialement construit pour le rôtir. La Vivre périt dans un brasier au lieu-dit "La Creuse", où l'avait emmenée le mage Yoata. Depuis, la tradition se perpétue et la Vivre se réveille tous les 20 ans.

La Folie au Moyen Âge et à la Renaissance: Représentations et Significations

Avec le développement de l’imprimerie et de la gravure, une culture visuelle commune s’impose. L’objectif n’est pas d’écrire une nouvelle histoire de la folie dans sa dimension pathologique, mais plutôt d’observer le contexte de la représentation du fou et les thématiques qu’elles renvoient. À la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, le personnage du « fol » a plusieurs facettes qui supposent de multiples significations. Dans une approche allégorique, il figure, l’insensé, celui qui nie Dieu, en marge de la Création. Il est aussi une personnification de la luxure. Il s’identifie par ses attributs : capuchon, marotte, grelots et oreilles d’âne, associés notamment au carnaval, au charivari. Par contraste avec les « fous naturels », faibles d’esprit, on distingue des « fous artificiels », bouffons et comédiens. Le fou de cour, habile, est alors un personnage historique. En certains cas, il se montre moralisateur pour dénoncer la folie. Bosch et Bruegel peignent un monde tout entier fou.

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La Pensée Médiévale et la Folie: Entre Ordre et Désordre

La pensée médiévale questionne le sens de l’univers, entre ordre et désordre. « Ceux du dehors », selon la formule de saint Paul dans l’Épitre aux Corinthiens, « Dieu les jugera ». Dans les manuscrits gothiques, des créatures occupent les marges. Ces êtres étranges, parfois hybrides, répugnent ou fascinent, inspirant des saynètes parodiques, comiques, ou occasionnellement scatologiques. Ce monde inversé, retourné, des marginalia, conçu par des clercs et réalisé par des enlumineurs, foisonne dans les manuscrits mais se transpose aussi sur les sculptures des miséricordes et les jouées des stalles de chœur.

Dans les manuscrits enluminés, la figure du fou apparaît dans l’initiale « D » qui ouvre le psaume 52, « Dixit insipiens in corde suo : non est Deus » (« L’insensé a dit en son cœur : il n’y a pas de Dieu »). L’auteur de l’article (Sylvain Piron) met en avant le travail de Jean-Marie Fritz, publié en 1992, Le Discours du fou du Moyen-Age, XI-XIIIe siècle, étude comparée des discours littéraire, médical, juridique, et théologique de la folie. La mélancolie et la manie (qui se traduit par de l’agitation) sont deux pathologies distinguées dans ces temps-là. Dans le discours théologique, la sagesse (sapientia) s’oppose à la folie ou la sottise (stultitia). Cette dernière émane du mépris de Dieu. En effet, Salomon dit « La crainte de l’Éternel est le commencement de la sagesse » (« Timor Domini principium sapientiae » - Pr 1, 7). Ainsi c’est l’imprévoyance des vierges folles à remplir leurs lampes à huile qui est mis en avant dans la parabole de l’Évangile selon Matthieu (Mt 25, 1-13).

S’écartant des convenances sociales de ses contemporains, François d’Assise se démarque par son comportement ostentatoire. Et quoi penser d’un certain Arnulf, un frère convers cistercien de l’abbaye de Villers-en-Brabant, contemporain de François d’Assise, qui est pris de fous rires pendant les offices, en ayant revêtu un vêtement fait de peaux d’hérisson retournées ! Pour confronter l’intelligence du souverain cultivé Salomon, la tradition populaire médiévale a créé un personnage de bouffon, Marcolf, paysan doué d’une sagesse populaire reposant sur la répartie, la ruse et l’astuce. Il est proposé de l’identifier sous la statue de Salomon au portail de la cathédrale de Chartres. Le psautier d’Ormesby au folio 72 montre à droite un dialogue entre le sage Salomon et le matois Marcolf qui semble répondre du « tac au tac ». Dans une vision plus moralisatrice, l’enseignement de l’Église oppose la sagesse à la folie, qui est considérée comme un vice. Certains enlumineurs identifient l’insensé à un juif. Sur le plan théologique, la folie suprême s’appelle l’athéisme au Moyen-Age.

L'Amour et la Folie dans la Littérature Courtoise

Dans cette section, Michel Zink convoque la littérature courtoise avec les figures de Tristan et Iseut, Yvain et Laudine, Lancelot et Guenièvre, Amadas et Ydoine. L’amour malheureux fait basculer dans la folie. Des réactions violentes et le retrait du monde par la recherche de la solitude dans la forêt (vers un retour à l’état d’homme sauvage), caractérisent les premiers temps du fou d’amour. A partir du XVe siècle, dans la gravure particulièrement (voir le Maître E.S.), apparaît la figure du fou dans le jardin d’amour. Sa gestuelle (contorsion, désarticulation, rire grimaçant) et ses vêtements sont distincts de l’univers courtois. L’amour est une folie que le fou dénonce. La représentation du fou surgit aussi dans le thème du Fils prodigue (chez les courtisanes) et dans les danses macabres.

Les Fous de Cour: Compagnons des Princes et Reflets de la Société

Au Moyen-Age deux catégories peuvent s’observer. Trouvés dans les campagnes, les « sots », des enfants simples d’esprit, sont amenés jeunes à la cour, pour y grandir et rester toute leur existence si leur comportement est agréable. Ils deviennent de fidèles compagnons des princes. Coquinet, le sot de Philippe le Bon et Triboulet celui de René d’Anjou sont documentés à la cour une trentaine d’années. Kunz von der Rosen, le sot de l’empereur Maximilien, une quarantaine d’années. Le fou de Jean le Bon, Jehan Ancemalle, suit son maître pendant les quatre années de sa captivité en Angleterre. Haincelin Coq, le fou de Charles VI, est la francisation du diminutif Hanslein, le petit Hans. La plupart du temps le fou porte des vêtements de cour, sauf lors de fête, bal, carnaval, et autres « mommeries ». Le célèbre Recueil d’Arras renferme le portrait de Coquinet, le sot du duc de Bourgogne, mort en 1454. Son nom est mentionné dans les sources comptables ducales depuis au moins 1425, s’il s’agit bien du même, car le sobriquet de Coquinet était fréquemment donné aux fous de cour, comme il y a eu trois Triboulet, celui de René d’Anjou, celui de Louis XI et celui de François Ier. Sa silhouette est celle d’un « fou naturel » quelque peu bossu, avec un visage disgracieux et microcéphale : bouche lippue, menton fuyant, chairs affaissées et rides. Le fou d’Henri VIII, Will Somers, était connu pour sa répartie.

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Le Bal des Ardents: Une Tragédie Révélatrice de la Folie

Le 28 janvier 1393, l’épouse de Charles VI, Isabeau, donne un bal pour le mariage d’une de ses dames d’honneur. À l’occasion de cette union mal assortie, on organise un charivari avec six hommes nobles, dont l’un est le roi, masqués et déguisés en sauvages. Attachés les uns aux autres, ce défilé prend une tournure tragique. Les costumes fait de poix, d’étoupe et de poils de bête prennent feu lorsque la suite du duc d’Orléans (frère du roi) entre dans la salle et s’approche avec une torche. Quatre de ces jeunes hommes meurent dans d’atroces douleurs. Le roi qui n’était pas attaché, est sauvé par la duchesse de Berry qui le couvre d’un pan de sa robe.

La Folie comme Punition Divine: L'Exemple de Nabuchodonosor

Le livre du prophète Daniel relate un épisode de folie du roi Nabuchodonosor. Il est puni de son orgueil pendant sept ans. « Il fut chassé du milieu des hommes, il mangea de l’herbe comme les bœufs […] jusqu’à ce que ses cheveux crûssent comme les plumes des aigles et ses ongles comme ceux des oiseaux » (Dn 4, 30).

Les Fêtes des Fous: Inversion et Désordre dans la Société Médiévale

Le fou est intégré dans la société, il n’en est pas exclu, comme le juif ou le lépreux. Dans les villes et les villages, des manifestations collectives d’inversion reposant sur des rituels ordonnés installent le désordre. Des fêtes calendaires, entre la Saint-Nicolas (6 décembre) et l’Épiphanie (6 janvier), sont désignées comme un cycle de fêtes des fous. Les rituels d’inversion se font ici dans un cadre ecclésial. Des petits clercs appartenant à l’école-cathédrale prennent la place des chanoines dans les stalles. Le carnaval convie toute la population et les classes sociales, y compris les femmes.

Les Attributs du Fou: Un Langage Visuel de la Déraison

Le fou porte un bonnet à grelots, rappelant qu’il fait du bruit, tient des propos insensés ou risibles. Parfois, il s’agit d’un capuchon surmonté d’une tête de coq. Quand il n’est pas coiffé, il apparaît tonsuré, voire chauve, son crâne lisse est le réceptacle favorable d’idées déraisonnables. Il arrive que la tonsure prenne une forme de croix, signifiant l’infamie. Sa tête est vide, remplie d’air ou traversée de courants d’air. Il se gonfle d’air (bufare en latin signifiant « gonfler ses joues ») pour exprimer de la vantardise et des insanités. L’objet rond (une boule) que tient le fou, particulièrement représenté à la fin du Moyen-Age, fait écho au visage. Parfois, la boule, le pain ou le fromage devient pleine lune, associée déjà dans les temps médiévaux à une perturbation des comportements humains. La rayure est une spécificité vestimentaire. Le jaune et le vert sont les couleurs prépondérantes. La médecine médiévale basée sur les humeurs pourrait expliquer le choix du jaune. Le tempérament colérique, d’agitation du fol est le résultat d’un excès de fel (la bile jaune). Enfin, fréquemment, il regarde le spectateur d’un air moqueur. Dans l’espace germanique et néerlandais, la marotte peut être remplacée par la cuillère, associée au péché de gourmandise, et au fou. Löffel, la cuillère, désigne aussi le fou en allemand du XVIe siècle. Il en est de même pour le mot néerlandais pollepel signifiant la louche (polle, le fou). Les grelots évoquent une tête creuse percée, pleine d’air. En organologie, il s’agit d’un idiophone métallique. Une danse espagnole d’origine arabe, la mauresque devient très populaire dans les cours à la fin du Moyen-Age. Elle suggère l’équilibre dans le déséquilibre, rappelant ainsi l’ambivalence du fou.

La Folie au Service de la Critique: Thomas Murner et Érasme

Thomas Murner, un moine franciscain, exploite aussi la figure du fou, mais pour s’attaquer à Martin Luther, dans un pamphlet de 1522 intitulé Von dem grossen lutherischen Narren (Le Grand Fou luthérien). La Réforme est ici assimilée à un fou. La page titre de cet ouvrage montre un grand fou incarnant la doctrine luthérienne, vaincu par un chat en faisant sortir les nombreux petits fous de la bouche du grand personnage. En se représentant en chat, Thomas Murner se met en scène, jouant sur le sobriquet que ses ennemis lui ont affublé : Murmau (le chat). Il tient le rôle d’exorciste. Sur la banderole, on peut lire « Interdum similare stultitiam prudentia summa » (Parfois, feindre d’être fou est la plus grande des sagesses).

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L’ouvrage d’Érasme, L’Éloge de la folie, d’abord publié en latin (Moriae Encomium) en 1511, dénonce la décadence de l’Église à travers la figure du fou. Sur le ton de l’ironie, il vante les mérites de la folie. Il bouscule la conception théologique binaire, de la sapientia versus la stultitia. L’amour de soi garantit la santé. Le tableau des Proverbes flamands met en scène des fous en costume pour illustrer des comportements aveugles et insensés : « Il rase le fou sans savon (abuse ou moque quelqu’un) ; « Ils se tiennent par le nez » (ils se trompent mutuellement) ; « il regarde à travers ses doigts » (ferme les yeux sur une irrégularité ou un acte illégal comme l’adultère). L’incapacité au discernement de l’humanité, aveuglée par ses péchés, est montrée.

L'Évolution de la Perception de la Folie: Du XVIIe Siècle à l'Époque Moderne

Les représentations de fous dans l’art européen tendent à disparaître au XVIIe et au XVIIIe siècle, au temps de la raison cartésienne et des philosophes des Lumières. À partir du milieu du XVIe siècle, des figures exubérantes au comportement marginal, s’adonnant à des débordements et appartenant aux couches inférieures de la société, peuplent désormais les peintures et les gravures. Ce sont des paysans débraillés, des ivrognes, des gloutons, figurés dans un contexte de fête de village, de kermesse, de réjouissances domestiques ou encore de taverne. On y voit aussi des personnes infirmes et contrefaites. Alors que les fous frappés par des infirmités physiques caractérisent les royaumes d’Angleterre et de France ainsi que le monde germanique, les nains de cour précocement apparus dans l’espace méditerranéen (Espagne et Italie) germent dans l’Europe du Nord. Le bouffon joue désormais aussi un rôle diplomatique, à l’image de Pietro da Marano à la cour de Vérone au début du XIVe siècle. Au XVIIIe siècle, la figure du fou est remplacée par les personnages du théâtre italien.

Vers une Humanisation du Traitement de la Folie: Pinel et Esquirol

L’aliéniste et médecin Philippe Pinel (1745-1826) est considéré comme le précurseur de la psychiatrie. Le tableau de Charles Müller à l’Académie nationale de médecine de Paris, peint en 1849, montre Pinel faisant enlever les fers aux aliénés de Bicêtre en 1792. Par une humanisation du traitement des malades, il annonce l’asile comme thérapeutique, dépassant ainsi la simple séquestration des aliénés. Le médecin allemand naturalisé français, Franz Joseph Gall (1758-1828) propose une approche anatomoclinique pour localiser le siège de la folie dans le cerveau. Cette nouvelle « science de l’esprit » s’appelle la phrénologie. Considérée aujourd’hui comme une « pseudoscience », elle remporta toutefois un vif succès chez les aliénistes, à la recherche de bosses sur la calotte crânienne. La psychiatrie asilaire s’est appuyée dès ses débuts sur des portraits de fous comme outils cliniques. Esquirol défend l’étude de la physionomie des aliénés et fait dessiner par Georges-François-Marie Gabriel (1775-1836), à la mine de plomb, plus de deux cents portraits. Théodore Géricault peint plusieurs portraits de fous de la Salpêtrière (probablement une dizaine), dans les années 1820. Il en subsiste cinq. Messerschmidt est contraint de quitter la cour d’Autriche en raison de ses troubles mentaux. A Bratislava (Slovaquie), il produit soixante-neuf têtes d’expression qui reproduisent peut-être les mouvements de son propre visage affecté par ces troubles.

La Folie dans l'Art et la Littérature: Drames Intérieurs et Réflexions Personnelles

Victor Hugo est affecté par la folie de son frère aîné, Eugène, interné à Charenton, qui meurt à l’âge de 36 ans. Habillé d’un costume qui fait penser aux fous du Moyen-Age, Courbet semble vaciller et livrer une sorte d’introspection, évoquant la folie et la mélancolie.

Foucault et la Folie: Une Analyse Philosophique et Historique

Foucault à Münsterlingen est un ouvrage collectif, dirigé par Jean-François Bert et Elizabetta Basso, respectivement sociologue et philosophe, spécialistes tous deux des archives, de la genèse et de la réception des œuvres de Foucault. Sept articles composent le volume, pour lequel d'autres philosophes spécialistes de Foucault (Luca Paltrinieri, Philippe Sabot), des historiennes des sciences intéressées aux médicaments psychotropes (Magaly Tornay), des historiens des religions (Yann Dahhahoui), des anthropologues attachés à Levi Strauss (Emmanuel Désveaux) et des spécialistes de littérature allemande médiévale (René Wetzel) apportent leur concours. Invoqué par de nombreuses archives inédites, Binswanger se retrouve également dans l'ouvrage, ainsi que Bachelard qui accompagne le psychiatre Roland Kuhn au cours d'une réflexion sur les masques.

Foucault n'est donc pas seul dans ce livre, loin de là, et il aurait sans doute apprécié ce volume et son humour qui, en inversant son projet d'écrire sur la vie des hommes infâmes, en vient à produire les mêmes effets intellectuels et affectifs. La clarté du sujet - Foucault - s'efface au fur et à mesure des pages pour laisser apparaître une expérience obscure : celle d'un événement au statut incertain dans une clinique suisse où quelques fous défilèrent masqués, sous les yeux d'un philosophe aussi méticuleux qu'inconnu et d'une jeune femme intéressée par les débuts de l'encéphalographie dont les photos captent quelques instants muets et sans suite des mouvements qui eurent lieu.

Les amateurs de recherches à faire tout autant que ceux de Foucault trouveront de quoi beaucoup réfléchir dans ce livre, qu'il faut s'approprier comme un cortège que l'on observe, où les gens se répondent et composent un mouvement, et non comme une série de jugements. Partant du carnaval de Münsterlingen, s'étendant à la psychologie des années 1950 jusqu'aux reformulations actuelles des Mad Pride, il faut lire les articles puis les croiser, entre eux et avec certains de leurs abords possibles.

Foucault à Münsterlingen: Un Événement Singulier et Relativisé

Foucault à Münsterlingen, c'est d'abord un temps, une personne et un lieu, la journée du 2 mars 1954 au cours de laquelle Foucault a pu assister, à l'asile de Münsterlingen, au Fastnachtsumzug (cortège de carnaval) des pensionnaires de l'institution. Foucault est revenu plusieurs fois sur ce genre de pratique, dans ses livres (Histoire de la folie), ses articles (par exemple « La folie et la société ») ou encore des émissions radiophoniques (« La folie et la fête »). Et il s'est référé parfois, plus de 20 ans après, au moment précis où il en fut, physiquement, le spectateur.

Ainsi situé, Foucault se trouve fortement singularisé, mais aussi considérablement relativisé, avec ses œuvres. Car c'est une constellation de connaissances et de questions de son temps qui le fait être là, à Münsterlingen, que les auteurs de l'ouvrage restituent avec soin et précision : L'histoire de la folie comme Le pouvoir psychiatrique ne sont pas sortis de rien, et surtout pas du seul fond de la bibliothèque suédoise d'Uppsala dans laquelle Foucault a travaillé dans la seconde moitié des années 50. Ils sont précédés d'une connaissance antérieure et extrêmement poussée de la psychologie de son temps.

Les Sources de la Pensée de Foucault: Psychologie, Psychanalyse et Anthropologie

Au mitan des années 1950, en plus de la philosophie, Foucault est nourri d'au moins trois autres champs de recherche, la psychologie, la psychanalyse existentielle et l'anthropologie - pas encore d'histoire donc - où se croisent d'une manière qu'on pourra trouver étrange Piaget et Mauss, Binswanger et Skinner, un stage en électroencéphalographie et la pratique des tests de Rorschach, un projet de thèse sur le monde dans la phénoménologie et de thèse complémentaire sur « La psycho-physique du signal et l'interprétation statistique de la perception ». Les articles de Philippe Sabot, « Entre psychologie et philosophie. Foucault à Lille, 1952-1955 », et de Luca Paltrinieri, « De quelques sources de Maladie mentale et personnalité », permettent de prendre la mesure des compétences poussées de Foucault dans le domaine de la psychologie, qui vont bien au-delà de la licence exigée des étudiants de philosophie de l'époque ou de ce qui ressort de son premier livre, Maladie mentale et personnalité. Enseignant en psychologie expérimentale et en psychopathologie à l'université de Lille à partir de 1953, c'est l'année suivante qu'il publie Maladie mentale et personnalité conjointement à l'introduction et à la traduction, avec Jacqueline Verdeaux, de Le rêve et l'existence de Binswanger. Tout en parcourant de multiples branches de la psychologie, où il manifeste contre toute attente un intérêt marqué pour le behaviourisme de Watson et Skinner, Foucault consacre donc aussi ses recherches à la psychanalyse existentielle de Binswanger, auxquelles est consacré l'article d'Elizabeth Basso, « Le rêve et l'existence, histoire d'une traduction ».

Cet assemblage hétéroclite n'est pas une curiosité pour érudits, ni ne peut-être réduit au simple reflet de l'éclatement des perspectives « psy », psychologiques, psychiatriques, psychanalytiques, psychothérapeutiques. L'attention aux documents dont Foucault à Münsterlingen offre de larges échantillons, également au déroulé des recherches de Foucault, déjoue les filets sociaux et biographiques qui semblent se disposer au fur et à mesure des énumérations.

La Fête des Fous de Münsterlingen: Un Événement Énigmatique

Dès lors, comment juger de la signification qu'eut pour Foucault la fête des fous de l'asile de Münsterlingen, sur laquelle il revint des années plus tard ? La rémanence de cette fête fait incontestablement de celle-ci un événement. Mais deux difficultés se posent à son sujet. La première est de saisir d'une part ce qui revient aux forces d'un moment et d'un lieu, d'autre part ce qui a nourri, dans la durée, la présence de ce moment et de ce lieu. La seconde est celle de savoir ce qu'a été précisément cette fête.

À s'en tenir aux informations sur le Fastnachtsumzug de l'asile de Münsterlingen données dans le recueil, celui-ci serait apparu (ou réapparu ?) entre 1907 et 1911, tandis que Rorschach était le directeur de l'établissement, et on en trouve encore une trace en 1979 sans qu'on sache s'il s'est poursuivi ensuite. Ce carnaval, qui avait lieu le jour du Mardi Gras, suivait un déroulement assez simple : les pensionnaires de l'hôpital défilaient déguisés, certains conduisant des chars, et la journée s'achevait par une fête qui mêlait fous et médecins. Il n'est pas facile d'en savoir plus. Il semble, d'après la légende des photos prises de l'événement par Jacqueline Verdeaux que ce carnaval ne sortait pas de l'enceinte de l'asile, qui était fort vaste, bien que des personnes extérieures à l'hôpital, voisins ou familles, aient pu être présentes ; en se basant sur la sélection des photos reproduites, on peut reconstituer le trajet du cortège des fous qui allait, traversant une voie ferrée, des bâtiments administratifs vers les logements - ou l'inverse.

Cérémonial intemporel, re-création, création contemporaine ? Moment exceptionnel d'inversion et de retour aux mystères communs de la folie, impossibilité, ou bien encore pièce rare de procédés thérapeutiques ? Il est très difficile de trancher absolument. En ce que tout semble se dérouler à l'intérieur de l'hôpital, au relâchement organisé s'allie une normalité paradoxale, partagée entre les médecins et les fous. Ils sont un instant égalisés dans une normalité de l'anormal, qui dépend de ce que les médecins fassent les fous. Mais si l'anormalité peut faire exceptionnellement norme, si l'on peut cohabiter pendant une journée avec la folie sans chercher à la modifier, c'est aussi à condition que les fous fassent les fous, se mettant à distance de leur folie en la redoublant, en faisant donc preuve de guérison dans la manifestation festive de ce qu'ils veulent être en se déguisant.

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