Le féminisme en Amérique latine a pris de l'ampleur ces dernières années, bouleversant les structures sociales et politiques de la région. Face à des inégalités hommes-femmes persistantes et à une augmentation des violences faites aux femmes, les mouvements féministes se sont mobilisés pour défendre l'égalité et les droits des femmes. L'un des enjeux majeurs de cette lutte est le droit à l'avortement, un sujet sensible qui suscite des débats passionnés et des mobilisations massives à travers le continent.
Féminisme en Amérique latine : un mouvement en pleine expansion
Le féminisme en Amérique latine est un ensemble de mouvements et d'idées politiques, sociales et culturelles qui visent à promouvoir l'égalité hommes-femmes et à défendre les droits des femmes. Il s'est imposé comme une force omniprésente dans la région, transcendant les frontières et résonnant à travers le monde.
Cependant, malgré les efforts déployés, les progrès restent insuffisants. Les inégalités hommes-femmes persistent, les violences sexistes sont banalisées et les droits des femmes sont souvent bafoués. C'est dans ce contexte que les mouvements féministes se mobilisent pour faire entendre leur voix et revendiquer des changements concrets.
Bolivie : une lutte acharnée contre les violences sexistes
En Bolivie, où le taux de féminicide est l'un des plus élevés d'Amérique latine et où le niveau de violence sexiste demeure important, la lutte féministe est acharnée et pleine d'ambition. De nombreux organismes féministes sont actifs dans le pays, mais le plus important d'entre eux est sans aucun doute le collectif bolivien Mujeres Creando.
Ce mouvement féministe, artistique et politique utilise le graffiti comme moyen d'expression et la rue comme espace d'expression. Ceci afin de rappeler à la population bolivienne la nécessité d'établir l'égalité des sexes. Mujeres Creando réalise ses interventions créatives dans la rue pour réunir le peuple et gagner en poids et en importance. Ceci pour demander au gouvernement de prendre des mesures concrètes contre la sexualité violente et machiste.
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Le gouvernement bolivien semble prendre conscience de l'urgence de la situation. Luis Arce a présenté 2022 comme l'année de la révolution culturelle pour la dépatriarcatisation de son pays. Il déclare vouloir que son pays promeuve des politiques pour que les femmes jouent un rôle important dans le pays ou encore pour que l'égalité des chances en matière d'éducation soit assurée pour les filles. Cette volonté a donné lieu à des actions concrètes, même si le plus gros reste à venir. On peut notamment penser à la promulgation de la Ley de Protección a las Víctimas de Feminicidio, Infanticidio y Violación, destinée à prendre soin de la vie des femmes boliviennes.
Argentine : la vague verte et la légalisation de l'avortement
En Argentine, les féministes ont réussi à faire entendre leur voix et à obtenir des avancées significatives en matière de droits reproductifs. L'exemple parfait est la réussite du mouvement Marea Verde (en faveur de la dépénalisation de l'avortement). C'est un mouvement qui a pris beaucoup d'ampleur, puisque le séisme de la légalisation de l'IVG en Argentine a provoqué des remous dans tout le continent sud-américain.
La loi qui autorise l’avortement en Argentine, votée le 30 décembre 2020, est sans conteste le fruit de l’imposante mobilisation des féministes de ce pays. L’interruption volontaire de grossesse devient légale jusqu’à la quatorzième semaine de la grossesse. Après Cuba, l’Uruguay, le Guyana et Puerto Rico, l’Argentine devient le cinquième pays d’Amérique latine à autoriser ce droit fondamental aux femmes.
Cependant, la légalisation de l'avortement n'est qu'une étape. Un grand chemin reste encore à parcourir, car la liste des revendications est longue. Il faut encore promouvoir le droit d'accéder aux méthodes contraceptives et à l'éducation sexuelle. Écrire est aussi un moyen efficace pour se faire entendre et défendre le droit des femmes.
Depuis les rangs des manifestations jusqu'aux rondes des militantes, l'Argentine est en ébullition. Depuis 2015, des militant·e·s féministes argentin·e·s se réunissent sous la bannière NiUnaMenos (pas une de moins). Poing levé contre le viol et le féminicide et pour le droit à l'avortement, elles sont devenues le symbole de la lutte féministe dans toute l'Amérique latine et au-delà, comme en France où leurs consœurs reprennent avec force leurs chants et slogans, offrant une caisse de résonance à l’activisme latino-américain.
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Colombie : dépénalisation de l'avortement et nouveau paysage politique
En Colombie, le projet Estamos Listas (« Nous sommes prêtes ») soutient des candidates féministes à des postes de responsabilité politique. Il s'engage à mettre fin à la violence exercée à l'encontre des femmes en Colombie. Les militantes d'Estamos Listas mènent des campagnes de lutte contre les violences faites aux femmes dans toutes les sphères de la société.
La Cour constitutionnelle a voté la dépénalisation de l'IVG, qui a été effectivement mise en place le 21 février 2022. Une explosion de joie et une déferlante verte ont suivi dans toute la Colombie, qui devient ainsi le cinquième pays d'Amérique latine à dépénaliser l'avortement. Une nouvelle ère commence par ailleurs avec l'apparition d'un nouveau paysage politique. Ce dernier est fondé autour de la figure de Gustavo Petro et de sa vice-présidente afro-colombienne, féministe et écologiste, Francia Márquez.
Si des avancées législatives significatives ont été conquises en Colombie pour les droits des femmes, ces dernières sont encore victimes de violences, d'assassinats. Elles sont toujours confrontées à de multiples formes de discriminations sociales et économiques. Cela amène Kelly Echeverry, membre de l'association Vamos Mujer, à déclarer que la situation des femmes en Colombie est très grave à l'heure actuelle. Plus de 90 % des cas de violence domestique contre les Colombiennes ne dépassent pas le stade de l'enquête policière. Et seuls 7 % des cas passent devant les tribunaux. Dans le même esprit, malgré des quotas instaurés par la loi, la participation des femmes à la vie politique peine à s'affirmer. En 2015, elles représentent 17 % des députés et 10% des maires.
Chili : un gouvernement féministe et des luttes persistantes
Au Chili, Gabriel Boric appartient à une génération qui considère le féminisme comme étant bel et bien une réalité contemporaine. Les convictions féministes du nouveau Président chilien se reflètent par ailleurs dans la composition du gouvernement. Cette flambée féministe n'arrive pas par hasard. Elle est le fruit de longues années de luttes et de combats. Notamment celui du collectif féministe Las Tesis. La performance Un violador en tu camino, réalisée par des femmes de tous âges (les yeux bandés avec des tissus noirs et un foulard vert au cou), visait à dénoncer le harcèlement de rue, les abus sexuels et le manque de justice. On peut aussi penser dans la même veine au projet Más que Juanitas, qui a réuni une vingtaine d'organisations féministes chiliennes.
Un gouvernement composé d’une majorité de femmes ministres constitue une avancée importante. Pourtant, malgré les nombreux obstacles qui demeurent et la profonde incertitude qui règne, le mouvement féministe chilien a d’ores et déjà réussi à repousser les limites du débat politique.
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Cuba : entre féminisme d'État et cyberféminisme indépendant
À Cuba, si l’on parle de féminisme, il faut nécessairement tenir compte de la Federación de Mujeres Cubanas (FMC). Il s’agit d’une organisation qui a vu le jour en 1960 et qui est à l’origine un outil politique créé par Fidel Castro. Elle a pour but de développer des politiques et des programmes. Son objectif premier est la pleine égalité des genres. Aujourd’hui demeure l’idée que la FMC est sous le joug du pouvoir. Cela a amené de nouvelles associations féministes indépendantes du gouvernement cubain à se développer.
Ces dernières années, des plateformes nouvelles et indépendantes du pouvoir ont ainsi émergé au nom du droit des femmes. La Red femenina de Cuba et la plateforme Yo Sí Te Creo en sont deux exemples. Elles visent à offrir un accompagnement aux femmes victimes de violence de genre. Ainsi, l’activisme féministe cubain s’empare progressivement de ce nouvel espace à sa disposition : Internet. La montée en puissance du féminisme à Cuba découle de la montée du cyberféminisme qui se veut plus informel et, dans le cas cubain, totalement détaché du pouvoir politique. Les nouvelles organisations féministes répondent au critère de la transparence. En 2017, Cuba a été le pays où l’utilisation des réseaux sociaux a connu le plus gros pic.
Venezuela : absence de progrès et avortement interdit
Au Venezuela, Girl Up Venezuela est une organisation féministe qui lutte pour pallier le déséquilibre des opportunités offertes aux filles par rapport aux garçons. Todxs Podemos Ser est une organisation qui sème la conscience féministe en manifestant et en réalisant des podcasts. Mais ce ne sont que des noms parmi d’autres, car ces organisations se comptent par dizaines.
L’ensemble de ces initiatives n’aboutit pour l’instant à rien de concret. Le premier problème majeur demeure la dépénalisation de l’avortement. Une question sensible, dans laquelle les idées religieuses et morales continuent de prévaloir. L’avortement est encore interdit, alors que les avortements non médicalisés causent près de 20 % des décès maternels dans le pays, selon un rapport réalisé en 2019. Le deuxième problème majeur repose sur l’absence de chiffres officiels concernant la situation des droits des femmes vénézuéliennes. Malheureusement, les faibles actions du gouvernement en la matière n’aident pas à avancer. Le plan national de Guaidó ne mentionne même pas le problème de la violence à l’égard des femmes. Il ne propose pas non plus de mesures pour résoudre les problèmes spécifiques de genre dont souffrent les femmes aujourd’hui.
Pérou : un mouvement discret et des obstacles religieux
Le Pérou se fait discret dans cette explosion féministe sud-américaine. Pourtant, les violences y sont nombreuses. Dans le pays, une femme disparaît toutes les trois heures. Arlette Contreras a porté plainte suite à cet épisode. Elle a d’ailleurs tenté de fonder la version péruvienne du mouvement Ni una menos suite à cette justice sexiste. Tentative qui n’a pas fonctionné, car les gens ne l’ont pas suivie. C’est notamment dû à l’importance de la religion pour Pedro Castillo. Il refuse toute avancée majeure pour les droits des femmes en raison de ses convictions religieuses évangélistes. Cela réprime aussi les intentions féministes du peuple. Il existe malgré tout quelques initiatives (qui peinent à se développer).
Nicaragua : répression des ONG féministes et reculs pour les droits des femmes
Cela fait 15 ans que Daniel Ortega est de retour au pouvoir. Et cela fait 15 ans qu’il y a eu de nombreux reculs, tant pour les femmes que pour la société. Son gouvernement a notamment interdit 267 ONG depuis 2018, dont 40 ONG féministes (selon la Mesoamerican Initiative for Women Human Rights Defenders). Pour te donner un exemple précis, l’un des premiers groupes féministes à fermer fut le Collectif des femmes de Matagalpa (Colectivo de Mujeres Matagalpa, CMM). Pendant des décennies, le CMM a fourni à plus de 10 000 femmes par an des services de santé reproductive et mentale, ainsi qu’un soutien juridique et une protection contre la violence. Selon María Teresa Blandón, sociologue et féministe de premier plan qui coordonne l’un des groupes concernés (La Corriente), les autorités savent qu’il y a un esprit critique, une défense des droits de l’homme et une vocation démocratique dans les organisations féministes. Mais il n’y a pas que les groupes féministes qui sont touchés. L’activisme social et la défense des droits diminuent plus généralement au Nicaragua.
Mexique : féminicides impunis et mobilisation féministe
Le groupe de hackers Guacamaya a récemment fait fuiter des documents classifiés de l’armée mexicaine. Ces derniers révèlent que les organisations féministes font l’objet d’une haute surveillance militaire. AMLO se contente de belles paroles, à défaut d’actions concrètes. Son plan en 10 points pour « respecter les femmes » n’a pas du tout été appliqué dans la réalité. Onze femmes sont assassinées chaque jour dans ce pays. 97 % des féminicides sont impunis.
Le féminisme mexicain a été en pleine ébullition et expansion au cours des cinq dernières années. Les réseaux sociaux ont notamment permis aux féministes de s’exprimer sous le prisme des hashtags #Justiciaparatodas (Justice pour toutes), #Niunamas (Pas une de plus) et #Somosunavoz. Des initiatives individuelles ont aussi été menées, comme pour la chanson « Cancion sin miedo » de Vivir Quintana : « Nos sembraron miedo, nos crecieron alas. Les actions sociales et artistiques sont donc un moyen efficace pour sensibiliser le peuple et le gouvernement au féminisme.
En septembre 2023, le Mexique a dépénalisé l’avortement dans tout le pays. La « marea verde » (nom donné aux manifestations en faveur de l’avortement initiées par l’argentine en 2020) poursuit sa course en en Amérique latine.
Le droit à l'avortement dans le monde
Aux États-Unis, au Canada, en France, en Pologne, en Argentine, des vagues de protestations féministes ne cessent de se multiplier en soutien au droit à l’IVG. « L’avortement et les questions de santé reproductive, ce sont les problématiques des vagues féministes du 20e siècle. On s’était dit que c’était acquis. On sait très bien, depuis longtemps, que ce n’est pas parce que l’on interdit l’avortement que les femmes n'avorteront pas. Cela va juste forcer les femmes à le faire dans l’illégalité, en se mettant en danger. Très concrètement, il y a des femmes qui meurent parce que l’avortement est compliqué ou interdit. Ou alors, certaines s’endettent » déplore Diane, membre de la coordination de #NousToutes.Une pétition internationale a été lancée et de nombreuses personnalités y ont apporté leur soutien. C’est notamment le cas de Françoise Vergès, pour qui ces attaques contre le droit à l’avortement est enrageant « parce que ce sont d’abord les femmes noires, pauvres, autochtones, qui vont être les victimes de ces politiques. La lutte des femmes « aux foulards verts » a finalement porté ses fruits en Argentine, en Colombie, au Mexique. Après des années de combats acharnés, en février 2022, la cour Constitutionnelle de Colombie a dépénalisé l’avortement jusqu’à 24 semaines de gestation. À ce jour, il s’agit de la loi sur l’avortement la plus progressiste votée en Amérique Latine.
Bien que le droit à l’avortement soit acquis sans restrictions majeures dans quelques rares pays d’Amérique latine, le mouvement de la Vague Verte est loin d'être terminé. Le Honduras, qui interdisait déjà l'avortement, y compris en cas de viol, d'inceste ou de grossesse non-viable ou pouvant mettre en danger la vie de la mère, a approuvé en janvier 2021 une réforme constitutionnelle pour inscrire cette interdiction dans la constitution, qui ne pourra « être réformée que par une majorité des trois quarts des membres du Parlement. »
Au Brésil et en Bolivie, l'avortement n'est autorisé qu'en cas de risques pour la vie de la mère, pour sa santé, en cas de viol ou maladies congénitales. Au Paraguay, seul un risque pour la vie de la mère permet aux femmes d'accéder à l'avortement. En Amérique centrale, au Salvador ou en Haïti par exemple, l’avortement est toujours considéré comme un crime et des peines de prison sont prévues pour les femmes qui avortent ou pour les personnes qui les aident à avorter illégalement. Dans ces pays, aux yeux de la loi, une fausse-couche est considérée comme un homicide. « Les chiffres de l’OMS montrent que la santé des femmes et des petites filles est dans le monde entier […] menacée par l’intersection de plusieurs éléments. Il est urgent de se battre pour des programmes de santé publique, accessible à toutes et tous, où la dignité de chacun.e est respectée » indique la politologue et militante française.« L’État a toujours voulu gérer le ventre des femmes, décider qui a le droit de donner naissance et qui n’en a pas le droit » proteste Françoise Vergès. « Le droit d’avorter n’est absolument pas fondamental aux yeux de ceux qui sont au pouvoir. La vague réactionnaire ou d’extrême-droite qui se répand dans le monde est résolument opposée à la libération des femmes, mais elle n’est pas opposée au néolibéralisme qui accroît inégalités et injustices, attaque la dignité des peuples et des personnes et ravage l’environnement. »
En France, en réaction à l'annonce de la décision de la Cour suprême, le groupe parlementaire de la majorité présidentielle LREM reprend une proposition de la France Insoumise, refusée par deux fois lors du quinquennat précédent, pour consacrer le droit à l'avortement en l'inscrivant dans la Constitution, ce qui empêcherait le législateur d'y porter atteinte. Même si cette proposition faisait consensus au sein de l'Assemblée nationale - ce qui ne sera sans doute pas le cas - la loi devra, pour être entérinée, être validée dans les mêmes termes par le Sénat. Ensuite, le président de la République choisira de soumettre la question aux Français par référendum, ou de faire adopter cette modification de la Constitution à la majorité des trois cinquièmes des votants. Inscrire le droit à l'avortement dans la Constitution, en dépit du parcours législatif long et complexe requis, ferait de l'avortement un droit à part entière pour toutes les Françaises. La proposition de loi stipule que « nul ne peut être privé du droit à l'interruption volontaire de grossesse.
Obstacles et contestations
Plusieurs facteurs expliquent les oppositions et les contestations au droit à l'avortement en Amérique latine. La première raison est la religion. En effet, la plupart des latinoaméricains sont catholiques et évangéliques et l’Église condamne fermement l’avortement. Dans certains pays, les politiques gouvernementales et les établissements scolaires peuvent alors être influencés par les institutions religieuses et ainsi restreindre l’accès à l’éducation sexuelle. Deuxièmement, les sociétés latinoaméricaines sont encore très patriarcales et avorter entre souvent en contradiction avec une vision de la femme qui reste très archaïque.
Ainsi, malgré de beaux progrès réalisés depuis quelques années dans certains pays, la lutte pour la dépénalisation de l’avortement reste très complexe dans d’autres. Pourtant, chaque jour, 3 des 4 avortements réalisés en Amérique latine le sont de manière clandestine selon l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé).
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