La consommation d'alcool pendant la grossesse est un sujet délicat et complexe, souvent entouré de tabous et de malentendus. Chaque année, en France, environ 15 000 bébés naissent avec des troubles causés par l'alcoolisation fœtale (TCAF), soit un toutes les trente minutes. Cet article explore les réalités de ces femmes, leurs luttes, les conséquences pour leurs enfants, et les solutions possibles.

La réalité méconnue des TCAF

La Journée mondiale de lutte contre les troubles causés par l’alcoolisation fœtale, le 9 septembre, est l’occasion d’évoquer une réalité qui touche 15 000 bébés par an en France. Les TCAF regroupent un ensemble de troubles neurodéveloppementaux et physiques résultant de l'exposition prénatale à l'alcool. La forme la plus connue est le syndrome d’alcoolisation fœtale (SAF), qui représente environ un cas sur dix de l'ensemble des TCAF. Le SAF se manifeste à la naissance par des malformations faciales, des atteintes à certains organes (cœur, reins, os), et un retard de croissance (taille, poids…).

Cependant, la majorité des TCAF sont moins apparents et se révèlent au moment de l’enfance. Ces troubles, essentiellement cérébraux, ne sont pas uniquement le fait de femmes alcoolodépendantes, mais aussi de mères ayant eu une consommation récréative ou régulière d'alcool pendant la grossesse. L’alcool est un produit tératogène, c’est-à-dire susceptible de provoquer des anomalies du développement du fœtus, et particulièrement du cerveau. Le cerveau se construit pendant toute la durée de la grossesse, et pas uniquement au cours des trois premiers mois, comme les autres organes. C’est donc zéro alcool pendant neuf mois.

Témoignages poignants

Caroline et Chloé : Un diagnostic tardif, un soulagement

Au début des années 2000, Caroline, âgée de 20 ans, découvre qu’elle est enceinte après trois mois. Durant les trois premiers mois de sa grossesse, Caroline a bu de manière anecdotique. Sa fille, Chloé, naît avant terme et présente en grandissant des difficultés : hyperactivité, une forte anxiété qui la conduit à se faire vomir à la moindre contrariété et des problèmes de mémorisation. La maison ressemblait à une salle de classe, se souvient Caroline. Et pour prévenir les crises, tout est ritualisé. Je ne comprenais pas ce qu’avait ma fille.

Bien que Chloé n'ait officiellement rien, le diagnostic de TCAF est posé par le Dr Denis Lamblin, le président de l’association SAF France. Un soulagement : Ma fille a cessé de se dire qu’elle était stupide.

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Florence : La dépendance et ses conséquences

Florence est venue témoigner au "Café des usagers" de l'hôpital de Bernay ce mardi. "Je suis tombée enceinte en 2017, et malheureusement j'étais dépendante de l'alcool à ce moment-là, et je n'ai pas voulu me soigner. J'ai accouché à huit mois de grossesse d'une petite fille qui faisait 1kilo 300, en grande souffrance, et qui a été hospitalisée au CHU de Rouen. Là ils ont fait tout un tas d'examens pour savoir pourquoi le bébé était en mauvaise santé.

Florence n'avait pas vraiment conscience des effets de l'alcool sur son bébé. "Je pensais que j'aurais un bébé en bonne santé. J'étais déjà dépendante de l’alcool quand je suis tombée enceinte. J'aurais dû prendre la décision d'arrêter l'alcool, et je ne l'ai pas fait. J'ai une fille aînée qui a 20 ans. À l’époque je buvais de temps en temps, donc elle est née en bonne santé. Mais elle a toujours été en échec scolaire, elle a du mal à compter. Je pense que tout cela est dû à l'alcool que j'ai consommé pendant ma grossesse.

Amélie : Un combat personnel

Amélie, 36 ans, a arrêté l’alcool il y a 3 ans, le 1er septembre 2021. Elle a toujours pensé qu’elle avait un rapport assez sain à l’alcool. Cependant, elle buvait quotidiennement. Quand elle a eu 30 ans, elle a rencontré son compagnon actuel. Ils avaient tous les deux très envie aussi de devenir parents. Rapidement, ils ont décidé d’avoir un enfant et par chance, Amélie est tombée enceinte très vite. Sauf qu’elle n’avait pas anticipé le fait que la grossesse impliquait un arrêt total de l’alcool.

Elle a appris sa grossesse à un mois et demi, ce qui fait qu’elle a donc continué à boire quotidiennement pendant cette période. Quand elle a su qu’elle était enceinte, c’est l’un des premiers sujets que son conjoint a abordés. Elle s’est rendu compte que quelque chose lui manquait. Elle était nerveuse, irritée, déprimée… Elle a tout de suite pensé que c’étaient les hormones, et que ça passerait avec la fin du premier trimestre.

Quelques jours plus tard, des amis sont venus dîner à la maison et avaient apporté des bouteilles de vin. Elle a trempé ses lèvres dans son verre pour “goûter”, puis a pris une gorgée, puis deux, puis trois… Et elle a finalement terminé son verre. Elle ne sait pas comment, mais elle a immédiatement senti qu’il se passait quelque chose. Son corps se détendait sous l’effet de l’alcool et elle ressentait du bien-être. Elle en a tout de suite parlé à son conjoint, car cela l'a paniquée. Lui n’était pas inquiet et lui disait que c’était normal d’avoir des envies quand on est enceinte.

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Dans les semaines qui ont suivi, elle pensait à boire à longueur de journée. Elle regardait les heures défiler en se disant “tiens, c’est bientôt une heure décente pour boire là”, tout en sachant qu’elle ne pouvait pas boire. Elle s'est parfois retrouvée, bien contre son gré, à penser que son bébé était un cadeau empoisonné, car il l'empêchait de suivre ses envies, elle se sentait enfermée dans son corps et cette grossesse lui paraissait très très longue.

Un soir, elle devait être à 5 mois de grossesse, alors que son compagnon était en déplacement, elle a craqué, elle a ouvert une bouteille de vin de leur cave et elle en a bu un verre, en se disant que son bébé ne souffrirait pas d’un seul verre, et que le vrai risque était l’ébriété (elle avait regardé de nombreuses vidéos à ce sujet pour tenter de se rassurer ou de se déculpabiliser). Sauf que le premier verre s’est transformé en deuxième verre et en troisième verre… Elle s’est endormie sur son canapé et s’est réveillée en pleine nuit, paniquée. Elle avait un mal de crâne atroce et très très mal au ventre. Elle avait un tas de contractions et elle a paniqué.

Quelques heures plus tard, après toutes les vérifications, on lui annonce que son bébé va très bien, que ce n’étaient que des contractions de braxton-hicks et donc rien de grave. Mais ça a été le déclic. Et puis elle s'est refait toute l’histoire : cette envie irrépressible de boire, le fait d’y penser tout le temps, de n’oser en parler à personne, et ces trois verres, seule et enceinte… Elle avait honte. Et elle crois qu’à ce moment-là elle a réalisé qu’elle était plus accro que elle ne le pensais.

En fin de semaine, elle a vu sa sage-femme et lui a raconté ce qu’il s’était passé. Elle a explosé en larmes en lui en parlant. Comme si elle se soulageais d’un énorme poids. Elles sont toutes les deux arrivées à la conclusion qu’il fallait qu’elle en parle à quelqu’un. Elle a donc pris rendez-vous la semaine suivante avec un psy spécialiste des addictions qui l’a aidé à surmonter cette période jusqu’à son accouchement.

Depuis le milieu de sa grossesse donc, elle n’a plus retouché à un seul verre d’alcool. Ce n’est pas facile tous les jours, notamment parce que certains de ses amis n’ont pas compris cette décision, estimant (mais c’est leur avis hein) qu’elle n’avait pas un rapport malsain à l’alcool ou que “par rapport à eux ça allait” (c’est vous dire l’état d’esprit de cette bande d’amis, qu’elle aime pourtant de tout son cœur). Son compagnon lui a beaucoup soutenue et a arrêté l’alcool à son tour, en voyant l’effet que toute cette période avait eu sur elle.

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Les défis et les obstacles

Le tabou et la minimisation des risques

En France, l’alcool reste un sujet tabou. Nombre de professionnels de santé minimisent les risques ou ne savent pas comment les aborder. Chaque année, de l’ordre de 15 000 enfants naissent avec des troubles cognitifs et comportementaux, d’autant plus invalidants qu’ils sont généralement diagnostiqués tardivement.

Le manque d'accompagnement et de ressources

Les familles partent de zéro et doivent se débrouiller seules. L’association SAF France milite pour la création de centres ressources pour les parents, souvent démunis, et un accompagnement au long cours des personnes touchées.

La pression sociale et le jugement de l'entourage

En France, il est difficile de reconnaître qu’alcool et grossesse ne font pas bon ménage pour l’enfant à naître. Même si vous subissez une pression de la part de votre entourage, et parfois même de vos proches vous assurant par expérience que boire de l’alcool n’aura aucun impact sur votre enfant, ne craquez pas.

Prévention et accompagnement

Information et sensibilisation

Il faut continuer d’informer, car il y a encore des gens qui pensent qu’un verre pour un événement ce n’est pas important, et qu’on va passer à côté. Le syndrome d'alcoolisation fœtal va provoquer des retards de croissance et des malformations du fœtus qui peuvent être visibles avant la naissance.

Comme chaque année depuis 1999, la journée du 9 septembre est dédiée à la sensibilisation internationale du Syndrome de l’Alcoolisation Fœtale (SAF).

Dépistage et diagnostic précoce

Il est possible de détecter les TCAF dès la naissance de l’enfant, (dysmorphies faciales, retards de croissance, diminution du tonus musculaire).

Soutien et accompagnement

La grossesse est une période intense. Si vous apprenez que vous avec consommé de l’alcool pendant votre grossesse, ne culpabilisez pas. Il est important de pouvoir en parler librement avec un professionnel de santé (médecin traitant, gynécologue ou addictologue). Il vous conseillera et pourra proposer des examens complémentaires. La première étape c’est d’en parler. Ce premier pas peut vous sembler difficile, mais ne laissez pas la peur, ni la culpabilité prendre le dessus : vous avez le droit de vous exprimer et d’être écoutée. Prenez rendez-vous avec votre médecin traitant le plus tôt possible : il saura vous conseiller sans jugement et vous suivre régulièrement jusqu’à la naissance de votre enfant, que vous ayez une ou plusieurs conduites addictives.

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