Depuis plusieurs semaines, un sentiment d'inquiétude grandit chez certains parents au moment de déposer leurs enfants à l'école. Les révélations récentes concernant des violences et agressions sexuelles commises dans le milieu périscolaire, notamment à Paris, ont suscité l'émoi et ébranlé ce secteur. Au-delà de la capitale, ce phénomène est observé à l'échelle nationale.
Un phénomène systémique : témoignages et alertes
Le collectif SOS Périscolaire tire la sonnette d'alarme concernant les violences qui se produisent dans ces structures gérées par les collectivités locales. Depuis sa création en 2021, l'association a recueilli 400 témoignages provenant de toute la France, y compris les territoires d'Outre-mer. Élisabeth Guthmann, co-créatrice du collectif, souligne la nature systémique de ces violences, allant des humiliations répétées au harcèlement, en passant par les violences physiques, les agressions sexuelles et les viols.
Malgré une prise de conscience progressive ces dernières années, notamment suite à l'affaire Bétharram qui a mis en lumière les violences sexuelles dans l'enseignement privé catholique, la libération de la parole reste difficile. La parole de l'enfant est encore trop souvent remise en question, et les agresseurs utilisent la menace pour les faire taire.
Failles dans le recrutement et le contrôle des animateurs
Comment de telles dérives ont-elles pu se produire ? Le recrutement des animateurs périscolaires et le manque de contrôles de ces structures sont pointés du doigt. Le secteur est confronté à une pénurie de personnel, avec plus d'une collectivité sur deux rencontrant des difficultés de recrutement en 2023, selon une enquête de l'Association des maires de France (AMF). La précarité de ces emplois, avec des horaires fragmentés, n'attire pas les candidats.
Élisabeth Guthmann souligne que les pédocriminels sont conscients du manque de contrôle dans l'animation, ce qui en fait un lieu où ils peuvent opérer plus facilement. Aucun diplôme n'est exigé pour devenir animateur périscolaire, pas même le Bafa. De plus, la vérification du casier judiciaire des candidats, bien qu'obligatoire, n'est pas toujours effectuée.
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Selon une étude de l'AMF datant de 2023, 40 % des municipalités ne déclarent pas leur accueil périscolaire à l'État, notamment les petites communes, faute de pouvoir respecter les normes (quotas, casier judiciaire…). Frédéric Leturque, co-président de la commission éducation de l'AMF, assure que les collectivités ne sont pas irresponsables et mettent en place un autocontrôle.
Mesures envisagées et recommandations
La ministre déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes, Aurore Bergé, préconise une vérification systématique et annuelle du casier judiciaire des personnes en contact avec des enfants. Cette mesure devrait figurer dans un projet de loi-cadre contre les violences faites aux femmes et aux enfants.
Le collectif SOS périscolaire va plus loin et réclame une nationalisation des rapports d'incidents, notamment pour les infractions sexuelles. L'objectif est d'éviter que des animateurs ayant commis des actes répréhensibles dans une région puissent être embauchés dans une autre.
Statistiques et ampleur du phénomène
Aucune statistique officielle n'existe concernant spécifiquement les agressions sexuelles dans le secteur périscolaire. On estime à 160 000 le nombre d'enfants victimes de violences sexuelles chaque année en France, dont environ 10 % seraient commises en milieu institutionnel. Selon la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), les violences institutionnelles ont lieu à 40 % dans des établissements scolaires, à 28 % dans des institutions de loisirs et à 24 % dans des institutions religieuses.
La Ciivise a formulé 82 recommandations en 2023 pour lutter contre les violences sexuelles sur les enfants. Thierry Baubet, membre du collège directeur, souligne qu'il est temps de les appliquer.
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Selon les données de la mairie de Paris, le nombre de signalements de cas d'agressions sexuelles en milieu périscolaire reste stable d'année en année. En 2025, 19 animateurs de la Ville de Paris ont été suspendus pour des signalements à caractère sexuel, tandis que le parquet de Paris a ouvert 15 enquêtes pour des faits d'agressions sexuelles dans des écoles maternelles sur des enfants de moins de 5 ans.
Harcèlement scolaire : une autre forme de violence
Une nouvelle étude de l’association e-Enfance et de la Caisse d’Épargne révèle que plus d’un tiers des 6-18 ans sont victimes de harcèlement. Le phénomène affecte les plus jeunes de manière inquiétante. D’après cette étude, 37 % des 6-18 ans sont victimes de harcèlement ou de cyberharcèlement, soit près de deux sur cinq. 71 % des cas de harcèlement ont lieu au sein de l’établissement scolaire. 35 % des jeunes ont été impactés dès l’école primaire.
Les violences psychologiques les plus fréquentes sont les insultes ou moqueries (41,9%), les mises à l'écart (41,1%) et les vols (40,2%).
Le cas de l'établissement Notre-Dame de Bétharram
L’éclatement de l’affaire « Bétharram » au début de l’année 2025 a entrainé un déferlement de témoignages d’anciens élèves victimes de violences de tous ordres par des personnels encadrants de leur établissement. Le scandale des violences systémiques perpétrées de façon plus ou moins continue pendant au moins un demi-siècle au sein de l’établissement scolaire Notre-Dame de Bétharram, a constitué le point de départ de la demande d’attribution à la commission des pouvoirs d’enquête, ainsi que des travaux des rapporteurs.
Derrière cette façade, des élèves, et plus particulièrement les plus jeunes et donc plus vulnérables d’entre eux, des écoliers de niveau CM1 et CM2 et des collégiens, ont pourtant été victimes pendant des décennies d’un véritable déchaînement de violences. Ce type de violences visant spécifiquement les enfants était encore considéré comme un outil éducatif efficace et parfaitement admis en droit comme dans la plupart des familles, au moins jusque dans les années 1970-1980. Les témoins relatent en premier lieu des violences physiques caractérisées par leur arbitraire, leur gravité et leur systématicité, accompagnées de violences psychologiques intensifiées par l’atmosphère diffuse de silence et de crainte qui régnait dans l’établissement : coups de pied, passages à tabac, coups à la tête occasionnant percements tympaniques et pertes d’audition définitives, humiliations et traitements dégradants, par exemple par l’isolement des élèves des heures entières à genoux, notamment sur le désormais fameux « perron », dehors, en plein hiver et en petite tenue, parfois jusqu’au sang sur une règle carrée, souvent sans que le moindre fait générateur soit identifié par la victime ou les témoins. Des témoignages rapportent également des traitements assimilables à de la torture, tels que des piqûres sous-cutanées à l’eau ou à l’alcool, des coups de batte, des orties frottées contre des parties dénudées du corps ou encore des cheveux et ongles arrachés. De très nombreux élèves ont également subi des violences sexuelles dans l’établissement, qui n’étaient pas davantage tolérées en principe à l’époque des faits qu’à l’époque actuelle, et qui ne relevaient pas non plus de dérives individuelles d’un prédateur isolé.
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Au total, au jour de la publication du présent rapport, on dénombre environ 250 plaintes couvrant une période allant de 1957 à 2004, qui viseraient au moins vingt-six auteurs présumés.
Violences commises par des adultes : des chiffres préoccupants
Interrogé par la députée Renaissance Violette Spillebout sur le « pilotage annuel spécifique aux violences commises par des adultes en position d’autorité sur des enfants », Christophe Peyrel, l’adjoint à la défense et de sécurité du secrétaire général de l’Education nationale, a révélé le 31 mars dernier que pour l’année 2023-2024, environ 1.200 cas de violences « impliquant des personnels » sur des élèves ont été signalés à l’administration. Parmi ces 1.198 cas, il y aurait 24 % de violences sexuelles, 38 % de violences physiques et le même pourcentage de violences verbales. Les remontées ont été effectuées via l’application « Faits établissements », qui enregistre tous les « faits préoccupants » et les transmet aux services départementaux et académiques de l’Education nationale.
En regard, le nombre de sanctions peut paraître faible. Il y aurait pour l’année 2023 environ 202 sanctions prises à ce titre, pour les trois catégories suivantes : « incorrections, violences et insultes », « violences sexuelles et sexistes » et « mœurs », sans que l’on sache précisément ce qui est mis derrière ces catégories.
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