L'œuvre de Simone de Beauvoir, notamment Le Deuxième Sexe, a profondément marqué la pensée féministe en analysant la construction sociale et culturelle de la féminité. Un aspect souvent négligé de cette analyse est la manière dont les menstruations, un phénomène biologique intrinsèquement lié au corps féminin, sont perçues et vécues dans la société. Cet article explore comment Simone de Beauvoir aborde la question des menstruations dans son œuvre, en la replaçant dans le contexte plus large de la déconstruction du mythe de l'éternel féminin et de l'émancipation des femmes.

L'Histoire des Perceptions Médicales et Sociales des Menstruations

Depuis longtemps, les médecins se sont intéressés au phénomène de la menstruation, qui renvoie au mystère de l’» éternel féminin ». À la fin du XIXe siècle, le discours médical sur les règles recoupe encore sur bien des points les préjugés populaires, notamment en ce qui concerne l’impureté du sang menstruel. Les médecins toutefois ne sont pas unanimes : perçue par certains comme un garant de l’équilibre féminin, une « saignée naturelle » indispensable à la bonne santé de la femme, la menstruation est stigmatisée par d’autres comme un état pathologique induisant chez la femme indisposée des troubles aussi bien physiologiques que psychologiques. Cette opinion révèle la profondeur des préjugés contre les femmes : les médecins ne faisaient que donner un fondement soi-disant scientifique à ce qui était communément pensé.

« La menstruation est un sujet aussi vieux que le monde ». Les premiers mots de la thèse d’Aimé Schwob sur les psychoses menstruelles attestent de l’intérêt des productions médicales pour ce phénomène récurrent et régulier inévitablement lié à celui de la conception. L’étude du mystère du flux menstruel ramène évidemment à celle du plus grand mystère féminin et donc à la « mission spéciale » de la femme. C’est par le biais du sang, associé aussi bien à la vie qu’à la mort, à l’impureté qu’au rachat, que les médecins, ces hommes qui parlent des femmes, partent à la recherche d’un ordre scientifique et naturel : celui de la fonction de la femme.

Le tournant du XIXe et du XXe siècle constitue sans doute à ce sujet la période la plus originale et la plus aisée à appréhender en ce qu’elle recèle toutes les incertitudes et contradictions de la profession, un moment où les vieilles théories héritées de l’Antiquité et du système des humeurs craquent de toutes parts sans être pour autant remplacées par aucune autre cohérence. Il ne faudrait pas croire pour autant que les savoirs médicaux s’opposent aux « préjugés » et aux « superstitions » ; au contraire, les croyances populaires sont parfois intégrées et confirmées par les médecins comme l’ont montré les anthropologues. Les atermoiements scientifiques de cette période transitoire avant les découvertes capitales de l’entre-deux-guerres, révèlent également une des fonctions de la science : la naturalisation du social, la rationalisation des comportements en fonction du prisme des rôles sexués dont on ne peut s’affranchir. Ainsi le cycle lunaire est-il mobilisé pour ancrer la femme et son cycle menstruel dans une cosmogonie impossible à dépasser. La nature parle en elle et la science est là pour le prouver et pour le lui rappeler.

Tabous et Périphrases : Le Langage des Menstruations

« Être indisposée », « avoir ses ours », « ses Anglais », « ses culottes françaises », « voir » : très anciennes pour la plupart, les périphrases ne manquent pas pour désigner les quelques jours du mois pendant lesquels la nature biologique des femmes se rappelle à elles, non sans douleur quelquefois. Depuis l’Antiquité au moins, traditions et superstitions ont tenté de canaliser ce phénomène. Car la femme indisposée fait peur, et on lui attribue sinon des pouvoirs maléfiques, en tout cas une forte capacité de nuire. Elle inquiète d’autant plus que la médecine a longtemps ignoré les origines de la menstruation : les médecins ont ainsi énoncé, à propos des règles, des hypothèses physiologiquement erronées, et peiné à en donner une définition cohérente.

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Dans sa thèse soutenue en 1926, Georges Houlnick reconnaît que l’explication des phénomènes menstruels « a donné jour à des théories sans nombre ». Sans remonter à Hippocrate, on peut noter que de Graaf, promoteur au XVIIe siècle de la théorie oviste, évoque le principe d’un ferment peut-être secrété par l’ovaire, et qui serait à l’origine de la menstruation ; mais c’est seulement deux siècles plus tard, au milieu du XIXe siècle, que l’on découvre le phénomène de l’ovulation et que l’on commence à lui assigner un rôle dans l’apparition des règles. À la fin du XIXe siècle, les médecins s’accordent pour définir la menstruation comme « un écoulement sanguin qui se produit périodiquement chaque mois sous l’influence de l’ovulation », sans toutefois que la nature de cette influence soit clairement définie. La principale incertitude réside dans le moment de l’ovulation : jusqu’à la fin du XIXe siècle, on croit qu’elle a lieu pendant la menstruation ; au milieu des années 1920, la plupart des médecins pensent encore qu’elle se produit juste avant ou juste après les règles.

Préjugés et Superstitions : La Femme Indisposée et son Influence Néfaste

Face à ces atermoiements médicaux, les préjugés populaires ont la vie dure, d’autant plus qu’ils sont souvent partiellement relayés par le discours médical. Bien des thèses de médecine consacrées à la menstruation font une large part aux traditions, aux croyances superstitieuses, voire aux interdits religieux entourant la femme indisposée. Il est frappant de constater que les préjugés médicaux rejoignent les préjugés sociaux, et que les médecins entérinent le plus souvent les injonctions des théologiens. Consacrant la deuxième partie de sa thèse à « la menstruation dans ses rapports avec les religions et les mœurs », Georges Houlnick énumère l’attitude des différentes religions face au problème de la menstruation, et note que toutes les prescriptions religieuses recouvrent en fait « des préoccupations d’hygiène ». Une femme qui a ses règles est impure, elle doit donc se purifier par une toilette quotidienne tandis que l’homme doit fuir à tout prix son contact. La femme qui a ses règles doit se laver localement, mais aussi prendre un bain complet ; pendant cette période, elle doit être isolée, et « il est interdit à l’homme de reposer avec elle dans le même lit ». À l’inverse, Houlnick déplore certains manquements à l’hygiène qui lui paraissent relever de « préjugés invétérés » et préconise, pendant les règles, une toilette locale pratiquée plusieurs fois par jour. Le docteur Pierre Duhazé quant à lui affirme que « les règles d’hygiène prescrites dans les textes les plus anciens s’accordent avec celles que peut prescrire la science moderne ».

À côté des principes d’hygiène, il est un domaine où les affirmations médicales viennent renforcer les préjugés populaires : il s’agit de tout ce qui se rattache à la nocivité de la femme indisposée, et à l’influence prétendument néfaste qu’elle exercerait, à ce moment particulier du mois, sur le monde qui l’entoure, notamment sur la nourriture, les animaux et les plantes. Certains médecins n’hésitent pas à justifier scientifiquement les superstitions concernant les règles, affirmant qu’» à les regarder de près, à les comparer aux données de la science moderne, on s’aperçoit […] que plusieurs d’entre elles suscitent des réflexions qui font revenir un peu des préjugés que l’on peut nourrir à leur égard, et on est bien forcé de leur accorder quelque valeur ».

Les effets délétères que l’on attribue à la femme indisposée sont des plus divers : « Aux approches d’une femme dans cet état, les liqueurs s’aigrissent, les grains qu’elle touche perdent leur fécondité, les essaims d’abeilles meurent, le cuivre et le fer rouillent sur-le-champ et prennent une odeur repoussante […] ». Ces observations de Pline l’Ancien se retrouvent à des époques beaucoup plus récentes. Dans bien des régions de la France contemporaine en effet, on pense que la femme, pendant la menstruation, possède le pouvoir de faire pourrir la viande, notamment la chair du cochon : ainsi, « ces jours-là » du mois, c’est le mari qui descend au saloir, sous peine de mettre en danger la réserve de viande de toute une année. Parfois, ce n’est pas seulement le contact mais le regard même de la femme indisposée qui peut provoquer la catastrophe : en Limousin, au début du XXe siècle encore, aucune femme ayant ses règles n’approche les ruches car un essaim entier pourrait mourir d’un seul de ses regards. Ailleurs, dans le Nord de la France, ce sont les raffineries de sucre que l’on interdit aux femmes au moment de l’ébullition et du refroidissement du sucre, « car s’il s’en était trouvé une parmi elles ayant ses règles, le précieux produit aurait noirci » : en effet, « le sang menstruel est noir » et pourrait compromettre irrémédiablement l’opération de raffinage. Il arrive aussi a contrario que l’on utilise sciemment les propriétés néfastes de la femme indisposée, notamment quand il s’agit d’entreprendre une action de destruction à grande échelle : ainsi en Anjou, à la fin du XIXe siècle, « on faisait encore périr les chenilles qui infestaient un champ de choux en le faisant traverser à plusieurs reprises par une femme réglée, et dans le Morvan, on se protégeait ainsi des sauterelles ».

Les exemples comparables abondent, et on pourrait multiplier les récits qui témoignent de ces préjugés populaires sur la menstruation qui pérennisent l’opinion des Anciens. Ce qui est particulièrement frappant, c’est que le discours médical va relayer ces croyances traditionnelles en tentant de leur donner une explication scientifique. C’est en 1920 à Vienne qu’est élaborée par le docteur Bela Schick la théorie des ménotoxines, qui vient donner une justification médicale au prétendu pouvoir néfaste de la femme indisposée. Ayant un jour offert un magnifique bouquet de roses à une jeune fille de sa connaissance, le docteur Schick avait eu la surprise de constater que, dès le lendemain, les roses étaient fanées ; or la jeune fille avait ses règles, et avait eu elle-même plusieurs fois l’occasion de constater le phénomène lors d’occasions précédentes. À partir de cette observation et d’expériences ultérieures, Schick pose le principe de l’existence de ménotoxines, substances nocives éliminées par la peau de la femme indisposée et qui seraient responsables des différents phénomènes de pourrissement et de fanaison.

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La Persistance des Préjugés et le Lien avec la Sexualité

Les préjugés ont donc la vie dure, puisqu’on les retrouve sous la plume des médecins jusqu’à la fin des années 1930 mais également, toujours aussi vivaces, dans nombre de régions rurales de la France de la deuxième moitié du XXe siècle : les observations de l’anthropologue Yvonne Verdier et de ses collègues, dans le cadre d’une enquête du CNRS, ont été effectuées au sein du petit village de Minot en Châtillonais dans les années 1970. Yvonne Verdier constate par ailleurs que toutes les femmes n’ont pas le même pouvoir maléfique pendant leurs règles, et que certaines sont plus virulentes que d’autres : « Les femmes qui font facilement tourner les saloirs ou les mayonnaises sont aussi particulièrement marquées sur le plan sexuel […]. Tout se passe comme si faire tourner un saloir donnait la mesure de l’ardeur amoureuse. Les règles jouent le rôle d’affichage de la sexualité ».

Ce lien entre menstruation et sexualité, les médecins sont nombreux à le faire. Tout commence au moment de la puberté. Certains auteurs estiment que le climat joue un rôle dans la venue des premières règles : la première menstruation serait « d’autant plus précoce que l’on avance davantage dans le Midi » ; à l’inverse, « plus l’on s’éloigne de l’équateur, plus la première apparition des règles est tardive ». Et l’auteur d’invoquer l’exemple de l’Inde et de l’Amérique du Sud, où la puberté surviendrait à l’âge de dix ans environ, en l’opposant à celui de la Laponie, où les jeunes filles ne seraient réglées qu’à partir de seize ou dix-sept ans. C’est donc la chaleur qui déterminerait la précocité de la puberté ; logiquement, les femmes qui sont pubères plus tôt sont, plus que les autres, disposées à l’union sexuelle : « Dans les pays chauds, les femmes, plus tôt et plus abondamment réglées, sont généralement plus tôt et plus enclines aux plaisirs de l’amour que dans les pays froids et tempérés ». De même, « les femmes voluptueuses ont des règles plus abondantes […] que celles qui sont naturellement froides et indifférentes pour les hommes » : on trouverait donc d’un côté les femmes du Sud, précocement et fortement réglées, ayant besoin de relations sexuelles fréquentes - le docteur Lecat parle à leur sujet d’une « véritable inflammation érotique de l’utérus » -, de l’autre les femmes du Nord, à la puberté tardive, aux règles peu abondantes et aux besoins sexuels quasi inexistants.

D’autres médecins nuancent ce point de vue en faisant de la période des règles un moment de forte excitation érotique, quelle que soit par ailleurs la nature de la femme, voluptueuse ou plus froide ; la menstruation serait même, pour les femmes les moins ardentes, l’occasion d’un réveil périodique des sens : « Il y a des femmes naturellement froides, insensibles en tout autre temps aussi bien aux pensées, aux désirs qu’aux excitations génésiques, et qui, aux époques menstruelles, deviennent très fortement possédées d’inclination érotique ». Cette excitation génésique est comparable à celle des femelles animales, c’est un véritable rut. Que les médecins insistent sur ce fort appétit sexuel de la femme au moment des règles n’est pas étonnant à une époque où l’on croit encore que les règles sont le signe de l’ovulation : la femme ne ferait donc que répondre à l’appel de l’espèce.

Interdictions et Recommandations Médicales : Le Coït Menstruel

Pourtant, la plupart des médecins déconseillent formellement les rapports sexuels pendant les règles, rejoignant ainsi, à nouveau, les prescriptions des Anciens comme les préjugés populaires. Car l’interdiction des relations sexuelles au moment de la menstruation est universelle. Censé avoir été conçu durant les règles de sa mère, l’enfant roux subit l’opprobre lié à la transgression de l’interdit du coït menstruel. Les médecins justifient l’interdiction de façon scientifique, en invoquant deux raisons au moins. D’abord, pendant cette période particulière du mois, la femme est plus nerveuse, plus irritable : « Il y a donc tout intérêt à accorder aux femmes dans cette situation le repos le plus complet ». D’autre part, faire l’amour à une femme indisposée ne serait pas sans danger pour l’homme : en effet, « la flore microbienne du vagin, voire de l’utérus, se trouve exaltée pendant les menstrues, aussi le danger de contamination par ces microbes […] est-il plus grand que pendant la période intermenstruelle ». Pour certains auteurs comme le docteur Pinard, les rapports sexuels ne sont pas contre-indiqués pendant la menstruation, mais s’il les recommande c’est en priorité « à certaines femmes qui paraissent n’avoir de désir que pendant cette période » : il faut assurer avant tout en effet le renouvellement des générations.

Simone de Beauvoir et le Dégoût des Règles

Dans Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir exprime un certain dégoût à l'égard des règles : « Et passée la première surprise, le désagrément mensuel ne s’efface pas pour autant : chaque fois, la jeune fille retrouve le même dégoût devant cette odeur fade et croupie qui monte d’elle-même - odeur de marécage, de violettes fanées. » Cette citation révèle une perception négative des menstruations, considérée comme un désagrément mensuel associé à une odeur désagréable.

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La Menstruation comme Construction Sociale

L'analyse de Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe met en lumière comment la féminité est construite socialement et culturellement. Les menstruations, en tant que phénomène biologique propre aux femmes, sont également soumises à cette construction. Les tabous, les superstitions et les préjugés entourant les règles contribuent à définir la femme comme "l'Autre" par rapport à l'homme, l'inessentiel face à l'essentiel. En déconstruisant le mythe de l'éternel féminin, Simone de Beauvoir invite les femmes à se libérer de ces constructions sociales et à revendiquer leur liberté et leur autonomie.

L'Évolution de la Perception des Règles dans la Société Contemporaine

Aujourd'hui, on observe une évolution de la perception des règles dans la société. De plus en plus de femmes osent parler ouvertement de leurs menstruations, brisant ainsi le tabou qui les entoure. Des artistes utilisent les menstruations comme moyen d'expression, remettant en question les normes sociales et culturelles. Cette évolution témoigne d'une prise de conscience collective autour du corps féminin et de la nécessité de déconstruire les préjugés et les discriminations liés aux menstruations.

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