L'œuvre d'Annie Ernaux, notamment à travers Les Armoires vides et L'Événement, offre une analyse poignante de l'avortement, non seulement comme une expérience intime mais aussi comme un fait social révélateur des inégalités et des tabous de son époque. Ces romans, bien que séparés par vingt-six ans, mettent en lumière l'évolution des peurs féminines, du risque de grossesse non désirée à celui du SIDA, tout en témoignant de la maturation d'une écriture qui place la question sociale au cœur de la vie.
L'Avortement : Un Sujet Tabou en Littérature
Malgré la légalisation de l'avortement en France en 1974 grâce à Simone Veil, le sujet est resté étonnamment discret dans la littérature autobiographique. Si des mentions d'avortements existent dans divers textes, elles demeurent souvent anecdotiques, servant de rappel historique des épreuves endurées par les femmes avant la loi Veil. Rares sont les œuvres qui abordent frontalement l'avortement comme une expérience centrale et complexe.
Annie Ernaux, consciente de cette lacune, s'est emparée du sujet avec Les Armoires vides et L'Événement. Ces œuvres, bien que rares, sont remarquables pour leur exploration de ce sujet brûlant dans l'espace public de la littérature. L'auteure y confronte le lecteur à la réalité crue de l'avortement clandestin, défiant le tabou et offrant une lecture qui dépasse la dimension intime pour toucher aux conditions historiques et sociales qui l'entourent.
L'Avortement comme Fait Social et Marqueur de Classe
Dans Les Armoires vides, l'avortement est présenté comme la conséquence d'une situation où s'entrecroisent de multiples interdits : sexualité libre, transgression des préceptes religieux et des valeurs familiales. La narratrice, Denise Lesur, issue d'un milieu modeste de commerçants, perçoit sa grossesse comme une fatalité, un échec social qui la ramène à sa condition d'origine.
Pour Denise, les études représentent l'unique espoir d'échapper à ce milieu. La grossesse, perçue comme la faillite de ses aspirations, engendre un violent sentiment de haine envers ses parents, mais surtout envers elle-même. Elle se sent coupable d'avoir cru pouvoir s'affranchir de son milieu, d'avoir expérimenté le plaisir et d'être entrée dans le monde étudiant. Cette colère se manifeste par une formule révélatrice : elle « revient à la place du sang », établissant un lien organique entre la révolte et le lieu du corps où se fabrique l'échec. La nausée due aux hormones se confond avec une nausée sociale généralisée, l'impression que l'espoir de migration sociale a été une imposture.
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L'Événement confirme cette lecture de classe en termes dépassionnés : « Ni le bac ni la licence de lettres n'avaient réussi à détourner de la fatalité de la transmission d'une pauvreté dont la fille enceinte était, au même titre que l'alcoolique, l'emblème. J'étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi, c'était, d'une certaine manière, l'échec social. »
Solitude et Fondation : Une Relecture de l'Avortement
Si Les Armoires vides offrent une lecture amère et révoltée de l'avortement, L'Événement adopte une perspective différente, suggérant qu'il a été pour Annie Ernaux un épisode biographique à la fois dramatique et fondateur. L'auteure assume l'évidence du non-désir d'enfant, l'absence de culpabilité, posant que l'aspiration à la maternité n'est pas immanente.
Pour la jeune étudiante de 1963, il n'est pas question de garder l'enfant, ni d'accepter les mots « grossesse » ou « enceinte », car ils impliquent « l'acceptation d'un futur qui n'aurait pas lieu ». La nouvelle signifie un arrachement brutal à l'univers de promesses et de liberté ouvert par les études, une faillite qui est presque une mort à soi-même. Son corps lui-même, travaillé par les nausées, les envies alimentaires intempestives et les malaises, la ramène sans cesse à cet affolant compte à rebours ; le temps joue contre elle, il est devenu « cette chose informe qui avançait à l'intérieur [d'elle] et qu'il fallait détruire à tout prix. »
Dans le même temps, le regard de ceux qu'elle informe de son état change : elle devient l'une de ces « filles qui a couché » et attise chez les hommes un désir trouble et lubrique, sous couvert de camaraderie. Auprès de ses camarades féminines, l'étudiante éprouve un sentiment de gêne et de déchéance.
Les Armoires Vides : Genèse d'une Auteure et Fatalité Sociale
Les Armoires vides contient en puissance plusieurs des œuvres à venir d'Annie Ernaux. Dans ce texte d'inspiration autobiographique, l'autrice relate son enfance et son parcours de transfuge, du café-épicerie de ses parents à l'université, au travers du personnage de Denise Lesur. L'œuvre ne livre pas le récit victorieux d'une ascension sociale permise par l'école, mais expose plutôt les contradictions et les violences d'un tel parcours.
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Le roman est structuré par le flux de conscience de Denise, prisonnière de l'attente et de l'incertitude après un avortement clandestin. Les souvenirs affluent, la ramenant dans le café-épicerie de ses parents, où elle essaie de faire le tri, de retrouver ce qu'il y avait, avant la haine. Elle se remémore la joie de la petite enfance, le dégoût et la fascination pour les clients omniprésents, le plaisir des mains plongées dans les bocaux de bonbons et les récits de femmes collectés sous le comptoir.
La petite fille prend alors conscience du fait qu'existent plusieurs mondes, aux frontières infranchissables, et la faille qui les sépare devient le lit de l'humiliation, de la honte, puis de la haine et de l'horreur. Le rejet est double, il s'exerce aussi bien à l'endroit des parents, progressivement jugés, accusés de tous les gestes et les mots qui trahissent ses origines, qu'à celui de ses camarades détestées, qui se moquent et méprisent.
L'école apparaît bien vite comme un moyen de s'en sortir, mais elle creuse l'écart, confirmée dans ce choix par sa première communion, tentative désastreuse de rapprochement. La contradiction qu'elle ressent très vivement est alors que ses parents l'encouragent à travailler, à progresser dans la scolarité qui l'éloigne d'eux, qui rend progressivement le dialogue impossible avec eux.
Denise Lesur apprend donc à passer d'un monde à l'autre, de manière plus ou moins douloureuse selon les périodes. L'écriture rend compte de l'endroit de porosité qu'elle cherche à créer par le discours indirect libre, qui souligne la langue brute des clients et des parents, ou la langue lissée de l'école.
Dans cet écartèlement progressif, un penchant particulier s'affirme pour la littérature, qui apparaît comme un refuge, le seul endroit où Denise Lesur se sent à sa place, loin de ses parents et au-dessus de ses camarades. À mesure que l'élève progresse vers le bac et les études supérieures, les leçons apprises ne suffisent plus à faire illusion, le manque de culture devient criant.
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La jeune femme choisit alors le désir comme moyen d'émancipation, pour dominer les bourgeois à qui elle ne veut désormais plus ressembler, ceci malgré la condamnation de la religion, qui a contribué à son élévation sociale, et les menaces de ses parents, qui craignent de la voir devenir « bistrote » comme eux si elle déchoit.
Dans ces heures décisives avant l'expulsion du corps étranger, l'écriture se précipite pour tenter de tout dire. Le bouillonnement reste sans résolution, la seule conclusion possible est la condamnation à son milieu d'origine. Cette trajectoire remarquable, du café-épicerie aux bancs de la fac, est ramenée à la fatalité par cette grossesse non désirée : qui d'autre que Denise Lesur pour finir avec une sonde dans le ventre.
L'Événement : Un Film Individualiste ?
L'adaptation cinématographique de L'Événement par Audrey Diwan a suscité des débats quant à son positionnement idéologique. Certains y voient un film féministe qui rappelle l'importance du droit à l'avortement, tandis que d'autres critiquent son approche individualiste, qui minimiserait le contexte socio-politique de l'avortement clandestin.
Le film suit au plus près Anne, une jeune étudiante en lettres d'origine sociale modeste, décidée à braver le droit pénal pour se faire avorter et ne pas compromettre son avenir. Cette focalisation sur le personnage d'Anne a pour conséquence de l'extraire de son environnement. Si durant la première partie du film on la voit dans son milieu, sortir avec des garçons, aller au café, danser, se trouver parmi ses ami(e)s, quand vient l'heure du choix de l'avortement, Audrey Diwan opère un resserrement. Bientôt, on ne voit quasiment plus que son visage.
Ce détachement complet devient le corollaire de son parcours initiatique vers l'élévation de classe. Anne est montrée dorénavant le plus souvent de dos durant la seconde partie du film, manière comme une autre de signifier les territoires qu'elle quitte, ceux qu'elle entend gagner. Il lui faut bien franchir Le mur, son mur, ce roman de Sartre qu'elle vend pour obtenir les 400 francs de l'avortement, comme elle liquide ses affaires, une façon de se délester.
En détachant son personnage de son contexte, Audrey Diwan minimise l'aspect socio-politique de l'avortement clandestin. Son sujet serait autant la question de l'avortement que celle du transfuge de classe, qui occupe une place centrale dans l'œuvre d'Annie Ernaux.
À travers le parcours d'Anne/Annie Ernaux est investi un angle mort de la sociologie bourdieusienne, celui des cas exceptionnels, de ceux qui, enfants de milieux agricoles et ouvriers accèdent notamment aux grandes écoles. Audrey Diwan choisit d'isoler Anne des autres forces socio-politiques des groupes dans lesquels elle se trouve prise afin de la montrer comme force de vouloir : à mesure de sa volonté, Anne s'extraira de sa condition sociale comme elle avortera.
Annie Ernaux : Une Écriture Engagée
L'œuvre d'Annie Ernaux est profondément marquée par son parcours social et familial complexe, fait d'un mélange de fierté et de honte. L'écriture lui a permis de surmonter cette dernière, en interrogeant son statut et son rôle dans le monde.
Soucieuse d'écrire dans une langue « blanche », l'auteure défend un « je » collectif pour aller au plus près de « la chose ressentie ». Elle refuse la fiction et l'esthétisme, privilégiant une écriture non-fictionnelle, prosaïque et réelle.
Ernaux écrit sur ses parents, sur leur personnalité, leurs singularités, mais en replaçant leurs parcours individuels dans l'histoire collective. Elle réunit ainsi la petite et la grande Histoire, en montrant comment le rêve de ses parents de sortir de leur condition précaire d'ouvriers résonnait avec l'espoir partagé par tous les prolétaires d'une vie meilleure.
Le choix de l'« écriture plate » d'Ernaux, une langue qui paraît a priori très simple, sans images, sans fioritures littéraires, est un choix social. Elle pose clairement le problème : comment écrire quand on est issue d'un milieu populaire où la langue littéraire est une langue scolaire et étrangère, mais qu'en même temps on vit en enseignant et en expliquant cette langue ?
L'écriture blanche est donc bien loin d'être une écriture de la facilité. C'est un autre travail sur la langue. La langue romanesque cède le pas à la langue prosaïque et à la langue analytique qui ne veut pas embellir le réel, mais le nommer.
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