Éric Ruf, figure emblématique du théâtre français, a marqué de son empreinte la Comédie-Française, tant comme comédien et metteur en scène que comme administrateur général. Son parcours, riche et diversifié, témoigne d'une passion dévorante pour les arts de la scène, héritée en partie d'un environnement familial stimulant.
Enfance et origines
Éric Ruf a passé son enfance à Belfort. Son père, d'origine allemande et de confession protestante, était cardiologue, passionné de clavecin et adhérent du Front national. Cet héritage familial complexe, mêlant rigueur scientifique, sensibilité artistique et engagement politique, a sans doute contribué à forger la personnalité d'Éric Ruf, à la fois humble et réservé, mais aussi ouvert aux autres et aux idées nouvelles.
Débuts à la Comédie-Française
Éric Ruf entre à la Comédie-Française en tant que pensionnaire en 1993, la même année que Jeanne Balibar. Il devient le 498e sociétaire en 1998, puis sociétaire honoraire lors de sa nomination aux fonctions d’administrateur général en 2014. Ses débuts sont marqués par des rôles prestigieux, comme Don Carlos dans le Don Juan de Jacques Lassalle, qu'il interprète à Avignon, lors de la dernière venue de la troupe dans cette ville.
La noblesse de ses traits et sa puissance de jeu font de lui un Hippolyte idéal dans le « Phèdre » de Patrice Chéreau en 2003, un Christian rêvé dans le « Cyrano de Bergerac » de son ami Denis Podalydès, qui lui vaut un Molière en 2007, un parfait Don Alphonse dans « Lucrèce Borgia », en 2014.
Un artiste aux multiples facettes
Comédien, metteur en scène et scénographe, Éric Ruf explore toutes les facettes du métier de théâtre. Il met en scène aussi bien au théâtre qu’à l’opéra, dirigeant notamment Le Pré aux clercs à l’Opéra Comique, Pelléas et Mélisande au Théâtre des Champs-Élysées (Grand prix de la critique, 2017) ou, pour la Comédie-Française, La Vie de Galilée (Salle Richelieu, 2019), Bajazet (Théâtre du Vieux-Colombier, 2017), Roméo et Juliette (Salle Richelieu, 2015), Peer Gynt (Grand Palais, 2012 - Grand Prix du syndicat de la Critique et Prix Beaumarchais du Figaro), spectacles pour lesquels il réalise également la scénographie.
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Au-delà de ses propres scénographies, il crée les décors, au théâtre, à l’opéra et au ballet, de mises en scène de Denis Podalydès, Clément Hervieu-Léger, Valérie Lesort et Christian Hecq, Véronique Vella, Jean-Yves Ruf, Hervé Pierre, Julie Deliquet, Guillaume Gallienne ou encore Christine Montalbetti.
En tant qu’acteur, il travaille au théâtre sous la direction de Jacques Lassalle, Patrice Chéreau, Alain Françon, Denis Podalydès, Christian Schiaretti, Anatoli Vassiliev, Yves Beaunesne, Jean-Yves Ruf, Éric Vignier, Jean-Pierre Vincent, Jean-Luc Boutté, Jean Dautremay, Jérôme Savary, Clément Hervieu-Léger… Au cinéma et à la télévision, on a pu le voir dans des réalisations d’Yves Angelo, Nicole Garcia, Arnaud Desplechin, Nina Companeez, Josée Dayan, Valéria Bruni-Tedeschi, Emmanuel Bourdieu, Yvan Attal, Roman Polansky… Plus récemment, il a incarné le cardinal Richelieu dans les deux volets des Trois mousquetaires de Martin Bourboulon et joue un père militaire et rigide dans le film Cassandre réalisé par Hélène Merlin.
Administrateur général de la Comédie-Française : une révolution de velours
En août 2014, Éric Ruf est nommé administrateur général de la Comédie-Française. Lorsqu'il a pris possession, il y a dix ans, de son bureau d'administrateur, Éric Ruf l'a d'abord débarrassé de son décorum. Les fauteuils à accoudoir et le bureau « de consul napoléonien » ont été dégagés et les tapisseries antédiluviennes simplement remplacées, aux murs, par les portraits des membres de la troupe dont il a fait partie pendant vingt ans : soixante visages qui ne quittent désormais plus des yeux celui qui préside à leur destinée. Molière est là, aussi, en portrait, cadre d'or, robe de chambre écarlate, surplombant les vivants du haut de ses 400 ans, royal à jamais.
Il entreprend alors une véritable « révolution de velours » pour dépoussiérer l'institution, en ouvrant sa programmation à des metteurs en scène contemporains et en diversifiant les esthétiques. Il confie des mises en scène au cinéaste Arnaud Desplechin, à la star des « Tuche » Isabelle Nanty ou à la jeune Marie Rémond, qui a branché les comédiens du Français sur des guitares électriques pour reconstituer une session de studio de Bob Dylan. Pour « les Damnés », l'histoire d'une famille allemande rongée par la montée du nazisme, il a décroché le chouchou des scènes publiques européennes, le Belge Ivo van Hove.
« J'essaie de faire des mariages fertiles, explique l'artiste-patron de 47 ans. Le théâtre n'a pas à choisir un camp. J'accepte les projets où je suis sûr qu'il y aura du spectacle. » Ouvert, mais pas militant : s'il n'y a jamais eu autant de femmes auteurs ou metteurs en scène au programme, ce n'est « pas fait exprès », jure Eric Ruf. « Je ne suis pas le héraut d'une cause mais le témoin d'un changement. »
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Son mandat est marqué par une volonté de faire rayonner la Comédie-Française au-delà de ses murs, en développant les tournées en France et à l'étranger, et en s'ouvrant à de nouveaux publics. Sous sa direction, la troupe retrouve également sa place au Festival d'Avignon, après une absence de plus de vingt ans.
Passions et inspirations
Éric Ruf est un homme de passions, cultivant un goût prononcé pour la musique, la littérature et les arts visuels. Il a en commun deux amours avec Claudel, Bach et Rimbaud : « Bach, c’est un amour forcé, car mon père restaurait des clavecins. C'était une sorte de hobby parce qu'il était cardiologue de profession, il voulait être chirurgien cardiaque. Et puis ses études n'avaient pas pu être poussées jusque-là, donc il s'exerçait au scalpel sur des tables d'harmonie de clavecins. C’est grâce à lui que je suis devenu fou de Bach. Rimbaud, c'est la figure de Claudel pour une certaine génération qui en garde le souvenir parce qu’il était académicien et consul. Pour beaucoup, Claudel et Rimbaud sont des figures contraires, mais qui s'épousent à un endroit qui est le théâtre de Claudel ».
Comme beaucoup de gens, Eric Ruf a une pratique de l'écriture un peu masquée : « Si vous me demandez d'écrire de la littérature, j'ai un tel respect pour elle, que ça me tétanise immédiatement. Mais par le biais de mon métier, en faisant des notes de service, en faisant des correspondances avec des artistes que je désirais inviter, en répondant aux courriers des spectatrices et des spectateurs, je me suis entraînée la plume, tout en me disant ce n’est pas tout à fait de la littérature, mais tout en essayant d'écrire le mieux possible. Et puis, j’ai passé beaucoup de temps dans cette maison assez exemplaire et singulière à travers mes diverses positions en tant que jeune comédien, comédien confirmé, puis sociétaire rentrant dans les arcanes administratives et stratégiques de cette maison, metteur en scène puis scénographe. J’y ai vu passer des équations intéressantes que j'ai pu regarder de points de vue différents, mais je n'ai jamais pris le temps de les mettre sur le papier et de les enrichir et j’aimerais beaucoup le faire ».
Il traverse depuis des années les jardins du Palais Royal et il sent les véritablement, les saisons changées. Les bourgeons, l'automne, la mélancolie qui vient, la renaissance ensuite. Et à chaque fois, il voit des gens quand il passe le matin qui s’assoit sur les magnifiques chaises vertes du palais royal et qui ouvrent un livre. D'après leur attitude, ils ont le temps d'aller jusqu'au dernier chapitre et ça l'a toujours fait rêver. Donc peut-être que dans quelques mois, il pourra se poser dans les jardins pour lire ».
Retour aux sources et projets futurs
Sociétaire honoraire et administrateur général de la Comédie-Française, Éric Ruf quittera la maison dans laquelle il fit son entrée il y a 32 ans, le 4 août prochain, date à laquelle lui succédera Clément Hervieu-Léger. Des colonnes de livres à lirePour occuper son temps après toutes ces années surchargées, Eric Ruf a fait le plein de livres pour prévoir le futur : « J’ai passé ces dernières années à lire beaucoup de liasses comptables, de rapports d'activités, ce qui est moins littéraire que mes premières amours. Dans mon poste, on reçoit énormément de livres d'art, de littérature, et je n’ai pas eu beaucoup le temps de lire. Effectivement, j’ai des colonnes doriques de livres chez moi en me disant que j'aurai le temps de les lire ensuite. »
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Il aspire à se consacrer davantage à l'écriture et à la mise en scène, tout en gardant un lien fort avec le théâtre et le monde de la culture.
Un homme de théâtre ancré dans son terroir
Malgré son parcours international et ses responsabilités prestigieuses, Éric Ruf reste attaché à sa région natale, la Franche-Comté. Il revient régulièrement à Belfort, où il a présenté sa mise en scène de « Bajazet » au théâtre Granit. Il se souvient avec émotion de son enfance dans cette ville, de la rivière Savoureuse qui la traverse, et du théâtre Granit où il a découvert le spectacle vivant.
L'été, il retrouve sa maison en Bretagne, un lieu de ressourcement où il aime bricoler et se retrouver en famille. C'est là, loin des projecteurs et desFastes de la capitale, qu'il puise l'énergie nécessaire pour mener à bien ses projets artistiques et personnels. Il rejoint sa femme, la comédienne Florence Viala, et leurs trois enfants de 9, 10 et 15 ans, dans leur maison bretonne de Penmarch, à la pointe du Finistère. Là, les gens se moquent de savoir qui il est, ce qu’il fait…
