Le monde arabe se rassemble autour de chansons pro-palestiniennes, exprimant à la fois la solidarité et l'engagement politique malgré la censure persistante. Ces chansons, anciennes et nouvelles, reflètent l'histoire complexe de la Palestine et la lutte continue de son peuple.
Introduction : La Chanson, Une Arme de Résistance
Dans un contexte de conflit israélo-palestinien persistant, la musique émerge comme un puissant outil de résistance et d'expression culturelle. Les chansons palestiniennes, ou celles qui "parlent de Palestine", transcendent leur rôle de divertissement pour devenir des actes de résistance, des "preuves de vie" et de créativité d'une population qui refuse de se laisser détruire. Cet article explore l'histoire et la signification de ces chansons, en mettant en lumière leur impact émotionnel, leur rôle dans la préservation de l'identité palestinienne et leur contribution à la lutte pour la justice et la paix.
"Ya Falastiniya" : Un Chant d'Exil et de Résistance
"Ya Falastiniya" ("O, Palestinienne !") est une chanson ancienne, créée il y a plus d'un demi-siècle, à l'occasion de la défaite arabe de 1967. Cette mélodie mélancolique, portée par le son du oud, l'instrument à corde emblématique des mélopées arabes, évoque l'exil et la résistance. Elle réapparaît à chaque conflit entre Israël et les Palestiniens, résonnant dans les radios, les télévisions, les cafés et les soirées du monde arabe, de Bagdad au Caire, d'Alger à Riad.
L'Évolution des Chants de Palestine : De la Mélancolie à la Revendication
Les playlists intitulées "Chants de Palestine" ou "Palestine toujours" connaissent un grand succès sur les réseaux sociaux arabes. Chanteurs et rappeurs de toute la région s'emparent de ce thème sensible. Les artistes égyptiens, en particulier, se sentent investis d'une mission : celle de porter la voix des Palestiniens. Des chansons comme "Canaan" du rappeur Ganainy et "Telk Qadeya" du groupe de rock Cairokee rendent un hommage poignant au peuple palestinien. Le ton de ces chansons a évolué par rapport à "O Falasteeniya" : il est plus revendicatif, plus politique et plus violent.
Chanter la Palestine, c'est Parler de Liberté
Chanter la Palestine et les Palestiniens est une manière détournée de parler de liberté, de résistance et de politique, tout en échappant à la censure sévère qui sévit dans certains pays arabes, comme l'Égypte. Les dictatures arabes ne peuvent interdire les manifestations publiques de solidarité avec la Palestine, ni empêcher ces raps et ces chansons pro-palestiniennes. En Égypte, où le président Al-Sissi a été réélu avec 90 % des voix et où l'on compte un nombre record de prisonniers d'opinion, parler de Palestine, c'est aussi parler de soi.
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La Chanson, un Acte de Résistance et une Preuve de Vie
Dans un tel contexte, les chansons palestiniennes, ou celles qui "parlent de Palestine", en plus de participer à la lutte proprement dite, constituent en elles-mêmes des actes de résistance, des "preuves de vie", des preuves de créativité d'une population qui ne se laisse pas détruire.
Les Débuts (1948-1967) : L'Écho des Sentiments Populaires
Dès la Nakba (la catastrophe) de 1948, des chansons populaires expriment les sentiments des artistes vis-à-vis de la Palestine, faisant écho à ceux des populations arabes. "Ya Zayer Mahda Issa" ("Oh visiteur du berceau de Jésus"), chantée par Najah Salam, et "Filastin" (Palestine), composée par Mohammed Abdel Wahab, témoignent de cet engagement précoce. Abdel Wahab, qui a révolutionné la musique arabe, met en musique de nombreux textes politisés de poètes égyptiens. À Birzeit, Kamal Nasser écrit des poèmes qui seront mis en musique par les frères Ahmad et Mohammad Fleifel, comme "Ya Akhi al-Laje'" ("Oh, mon frère le réfugié"), un appel au soulèvement contre l'injustice.
Fairuz et les Frères Rahbani : La Voix du Liban pour la Palestine
Au Liban, les frères Assy et Mansour Rahbani composent pour la jeune chanteuse Fairuz des chansons qui vont faire connaître la musique libanaise dans le monde entier. Leur premier album sur la Palestine, "Rajioun" ("Nous reviendrons"), date de 1957. Les arrangements musicaux des frères Rahbani sont influencés par la musique classique occidentale et dominés par les violons. Au début des années 1960, Abdel Wahab continue de composer des chansons nationalistes qui incluent des appels à la libération de la Palestine.
L'Occupation s'Installe (1967-1992) : Une Nouvelle Source d'Inspiration
La défaite des armées arabes en 1967 et l'occupation de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie et de Gaza sont vécues comme des tragédies et deviennent une nouvelle source d'inspiration. Abdel Halim Hafez chante "Al-Massih" ("Le Messie"), dont la trahison est mise sur le compte des Juifs, métaphore de l'occupation de Jérusalem. Les frères Rahbani continuent leur production de chansons consacrées à la Palestine, principalement chantées par Fairuz, comme "Al-Quds Fil Bal" ("Jérusalem dans mon cœur"). Le poète Mahmoud Darwich dira des frères Rahbani qu'ils étaient les véritables auteurs des hymnes nationaux palestiniens.
La Militarisation de la Résistance : Des Chansons Plus Combatives
À la défaite succède la militarisation de la résistance palestinienne, et les chansons s'en ressentent. Les Rahbani écrivent une comédie musicale, "Jibal al-Sawan" ("Les montagnes de silex"), qui appelle à la révolte. Cheikh Imam et Ahmed Fouad Najm, les enfants terribles de la chanson égyptienne, composent "Ya Falastiniyya" ("Oh Palestiniens"), un appel à la lutte armée. Abdel Wahab compose "Asbaha indi al-Ana Bunduqiyyah" ("Maintenant je me suis procuré un fusil"), sur un poème du Syrien Nizar Kabbani, chantée par Oum Kalthoum.
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Les Palestiniens Chantent Leur Révolution
Il faut attendre la guerre des six jours et le renouveau de l'OLP pour voir se diffuser des chansons révolutionnaires interprétées par les Palestiniens eux-mêmes. À la chanson traditionnelle palestinienne "Mawtini" ("Ma Patrie") succède "Biladi" ("Mon Pays"), beaucoup plus combative et à la gloire des Fedayin. Des groupes d'anonymes exilés ou réfugiés, tel que Al-Firqah al-Markaziyyah, affilié à l'OLP, composent des chansons aux titres explicites : "Ana Samid" ("Je résiste"), "Fidaiyyeh" ("Fedayin"), "Al-Assifa" ("La tempête") ou "Kalachnikov".
L'Extension de la Cause Palestinienne dans le Monde Arabe
Avec les exploits de l'OLP et le demi-succès de la guerre de Kippour en 1973, la popularité de la Palestine s'étend dans le monde arabe. Des chansons simplement appelées "Filastin" (Palestine), écrites par les groupes marocains Jil Jilala et Nass El Ghiwane, ou "Falastini" (Palestinien), par l'Irakien Jaafar Hassan, témoignent de cet engouement. Au Liban, une nouvelle génération de chanteurs libanais met en musique des poèmes palestiniens. Ahmad Kaabour transforme "Ounadikom" ("Je vous appelle"), de Tawfiq Ziad, en un hymne militant. Marcel Khalife mettra en musique de nombreux poèmes de Darwich et contribuera à diffuser massivement le thème de la Palestine dans la culture populaire du monde arabe et au-delà.
L'Influence Mondiale : Des Artistes de Tous les Horizons S'Engagent
Après 25 ans d'occupation, la cause palestinienne a fait le tour du monde et commence à influencer des artistes des quatre coins de la planète. On trouve des allusions à la Palestine dans des chansons de Peter Tosh, Ray Charles, Elvis Costello, Renaud, Francis Cabrel, Niagara ou Zebda. La guerre d'Israël sur le Liban et le massacre de Sabra et Chatila (1982), ou l'Intifada de 1987-1992, galvanisent certains artistes qui y consacrent des chansons entières, comme Special AKA, Nass El Ghiwane ou Bérurier Noir.
La Complexité des Textes Palestiniens : La Vie Quotidienne Sous l'Occupation
En Palestine, on commence à rencontrer des textes plus complexes, souvent écrits par des poètes palestiniens, qui ne sont pas exempts d'une actualité politique mais qui s'enrichissent de la vie au quotidien sous une occupation qui dure. C'est le cas du groupe Sabreen de Jérusalem qui, dans les années 1980, mettra en musique des poèmes de Abed al-Latif Akel, Samih al-Qasim ou Mahmoud Darwich. Pendant la première Intifada, plusieurs compositeurs palestiniens produiront des cassettes de chants révolutionnaires qu'ils diffuseront clandestinement.
La Désillusion Post-Oslo (1993-2003) : Une Normalisation Paradoxale
Après la première guerre du Golfe et les accords d'Oslo de 1993, le "processus de paix" annonce une ère nouvelle. Le groupe Sabreen sort un album intitulé "Jay al-Hamam" ("Les colombes arrivent"). Par un phénomène peu abordé dans l'historiographie récente, la normalisation d'Israël conduit à une forme d'effacement de la question palestinienne dans le monde arabe.
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La Deuxième Intifada (2000-2005) : Un Renouveau de l'Engagement
La deuxième Intifada marque un tournant et un renouveau de l'engagement artistique en faveur de la Palestine. Des artistes du monde entier se mobilisent pour dénoncer l'occupation et soutenir le peuple palestinien.
Le Rap Palestinien : Une Nouvelle Voix de la Résistance
L'émergence du rap palestinien dans les années 2000 marque une nouvelle étape dans l'histoire de la musique engagée. Des groupes comme DAM utilisent le rap pour exprimer la colère, la frustration et l'espoir de la jeunesse palestinienne. Le rap palestinien se distingue par ses paroles incisives, ses rythmes percutants et son engagement politique sans compromis.
La Campagne BDS : Le Boycott Culturel comme Outil de Résistance
La campagne Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) lancée en 2005 a un impact significatif sur la scène musicale. De nombreux artistes internationaux choisissent de boycotter Israël en signe de solidarité avec le peuple palestinien. Le boycott culturel devient un outil de résistance et de pression sur l'État israélien.
La Musique Palestinienne Aujourd'hui : Un Témoignage de Résilience
Aujourd'hui, la musique palestinienne continue de témoigner de la résilience et de la créativité du peuple palestinien. Des artistes de tous horizons utilisent la musique pour exprimer leur identité, leur souffrance et leur espoir. La musique palestinienne est un témoignage vivant de la lutte pour la liberté et la justice.
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