Introduction
Emma Goldman, figure emblématique de l'anarchisme et du féminisme, a mené un combat acharné pour l'émancipation des femmes, notamment en défendant le droit à l'avortement et à la contraception. Son engagement s'inscrivait dans un contexte social et politique marqué par des lois répressives et des inégalités profondes. Cet article explore son rôle dans la lutte pour l'avortement légal, en mettant en lumière les obstacles qu'elle a rencontrés et les idées novatrices qu'elle a défendues.
Contexte Historique et Législatif
Lois Répressives et Contrôle des Naissances
À la fin du XIXe siècle, le mouvement pour le contrôle des naissances émerge comme un projet social révolutionnaire, visant à renverser l'ordre existant et à défendre les libertés fondamentales, y compris celles des femmes. Devant l'essor de ce mouvement, les forces conservatrices aux États-Unis et en France réagissent de manière intransigeante, mettant en place des lois répressives.
Aux États-Unis, l'adoption de la loi Comstock en 1873 marque un tournant. Cette loi, fruit de l'idéologie victorienne et puritaine d'Anthony Comstock, interdit l'envoi postal de tout matériel « obscène », y compris les contraceptifs. Elle proscrit également la diffusion de toute information relative à la contraception ou à l'avortement. Toute personne qui enfreint la loi est passible d'une peine maximale d'emprisonnement de cinq ans et/ou d'une amende allant jusqu'à cinq mille dollars. En pénalisant non seulement la distribution de moyens contraceptifs, mais surtout l'information anticonceptionnelle, l'objectif ultime de la loi Comstock est de bâillonner toute libre expression dans ce domaine.
Facteurs Socio-économiques et Démographiques
Plusieurs facteurs socio-économiques et démographiques ont contribué à l'adoption de ces lois répressives. Aux États-Unis, la crainte d'un déséquilibre de la population d'origine anglo-saxonne et puritaine au profit d'une population plus hétérogène, ainsi que les nouvelles pratiques procréatives, ébranlent le conformisme et éveillent la contre-attaque des moralisateurs. La population américaine de souche blanche est en voie de disparition. Dès 1857, l'American Medical Association (AMA) lance une campagne pour l'interdiction totale de l'avortement.
En France, les autorités sont alertées par les données démographiques alarmantes. Les recensements de la population indiquent un ralentissement de la croissance démographique à l'inverse de certaines nations européennes rivales. Entre 1800 et 1914, la fécondité se réduit de 40 %. Les natalistes français craignent que leur pays ne devienne une nation de métis et font également référence au suicide de la race.
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L'Engagement d'Emma Goldman
Influence et Idées
Emma Goldman, anarchiste, militante féministe et écrivaine d'origine lituanienne, exerce une grande influence sur la pensée de Margaret Sanger. Elle était engagée dans une bataille pour l'émancipation économique et sexuelle des femmes et prônait « la libération des femmes par l'affirmation de leur être et le refus du mariage et de la maternité si ceux-ci n'étaient pas voulus ». Goldman condamne le mariage et défend l'amour sans entrave dans Du Mariage et de l'amour.
Actions et Défis
Infirmière et sage-femme dans les quartiers d'immigrés les plus pauvres de New York, Goldman est confrontée à la détresse des femmes qui accouchent dans des conditions insalubres et qui la supplient de mettre fin à la vie de leurs nouveau-nés. Face à cette réalité, elle décide de distribuer des brochures sur les méthodes contraceptives lors de ses meetings, bravant ainsi la loi.
Elle brave d’innombrables emprisonnements, la clandestinité et des menaces de mort. Pendant près de deux ans, elle constate la misère de la population, l’incurie bureaucratique, la répression de toute opposition au pouvoir bolchévique, et elle proteste énergiquement, jusqu’à interpeller Lénine lui-même. Elle vit alors des années d’errance à travers l’Europe et au Canada, dénonçant le régime bolchévique et secourant les prisonniers et exilés russes. Son autobiographie, qu’elle écrit à Saint-Tropez, s’achève là, en 1928, mais elle ne cesse jamais de se battre.
L'Amour Libre et le Féminisme
Aujourd'hui cela peut paraître une banalité, mais à l’époque c’était une révolution d’affirmer qu’une femme avait le droit de choisir sa sexualité et sa maternité. Elle ne se reconnaissait pas dans le mouvement féministe d’alors, car il se limitait à revendiquer le droit de vote et l’égalité dans le salariat. En tant qu’anarchiste, contre l’État et l’exploitation par le travail, elle n’a pas rejoint ce combat. Pour elle, primait la liberté individuelle de toute femme de pouvoir faire ses choix.
Évolution du Mouvement pour le Contrôle des Naissances
Soutien et Opposition
Entamant à peine son combat pour la légalisation de la contraception, Margaret Sanger rencontra très tôt de nombreuses résistances. Au début du 20e siècle, « les États-Unis faisaient face à un véritable déclin du taux de natalité, mais aussi à une augmentation de la population d’immigrants », explique Angeline Durand-Vallot. Ce contexte installa un véritable climat de peur face à la dépopulation, accentué en 1905 par un discours de Théodore Roosevelt, alors Président des États-Unis, dans lequel il exprima ses préoccupations face « au manque de fertilité de la population blanche américaine qui pourrait nuire à la prospérité et à la puissance de la nation ». Le président Roosevelt clamait alors vouloir « protéger les "races supérieures" et encourageait les familles blanches américaines à avoir plus d’enfants ». Ses propos furent plus tard repris par Lothrop Stoddard, écrivain et théoricien racial américain qui qualifia le déclin du taux de natalité de « suicide de masse » dans son livre, The Rising Tide of Color Against White World Supremacy (1920).
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Les actions de Margaret Sanger, furent aussi massivement réprouvées par les autorités religieuses qui le considéraient comme illégal. À l’époque, l’église, notamment la religion catholique, « exerçait une forte pression à la fois sur les législateurs et sur l’opinion publique », raconte l’historienne. « Elle tentait par tous les moyens de maintenir cette interdiction et de combattre toute idée progressiste ». De surcroît, Margaret Sanger « n’eut ni le soutien du corps médical, peu enthousiaste à l’idée de perdre un certain pouvoir médical sur les femmes, ni celui des féministes qui craignaient de nuire à la cause du droit de vote pour les femmes en se rangeant à ses côtés », ajoute l’historienne.
Victoires et Défaites
En 1914, elle fit publier son premier journal, The Woman Rebel, dans lequel elle défendait ouvertement le droit à la contraception et à l’éducation sexuelle. La même année, cette action lui valut d’être poursuivie en justice. Pour fuir la menace, elle laissa derrière elle mari et enfants pour partir en Angleterre, où les lois anti-contraception n’existaient pas. À son retour aux États-Unis en 1916, elle ouvrit sa première clinique de contrôle des naissances à Brooklyn, dans laquelle elle distribuait du matériel contraceptif. L’ouverture de sa clinique fut un véritable succès mais après seulement neuf jours, les autorités s’en mêlèrent, fermèrent la clinique, et arrêtèrent Margaret Sanger. C'est ainsi que commença l’affaire People v. Sanger. Cette dernière, à défaut d’être libre, attira l’attention du corps médical sur son combat. Alors que les médecins tenaient un discours plutôt conservateur au début du mouvement, l’ouverture de la clinique fit changer de camp quelques uns d’entre eux, plus réceptifs à sa cause. « En les impliquant activement dans son mouvement, elle a su rallier la profession médicale à sa cause », explique Angeline Durand-Vallot. En 1918, la cour suprême de New-York rendit une décision dans l’affaire People v. Sanger, favorable à la lutte pour le contrôle des naissances. Les médecins étaient dorénavant autorisés à fournir des informations sur la contraception et à prescrire des méthodes contraceptives à leurs patientes, en tant que soins médicaux légaux. Une victoire qui permettra à Margaret Sanger d’ouvrir à nouveau sa clinique, cette fois-ci, avec l’aide du corps médical.
L'Iowa et les Restrictions Actuelles
Le 28 juin, la Cour Suprême de l’Iowa a confirmé la légalité de la loi de l’Etat interdisant les avortements après six semaines de grossesse avec 4 voix contre 3. La Cour Suprême a réaffirmé qu’il n’existe pas de droit constitutionnel à l’avortement. Elle a considéré que « la loi sur les battements de cœur de l’embryon est rationnellement liée à l’intérêt légitime de l’État de protéger la vie des enfants à naître ». Le conseil médical de l’Iowa a défini des directives à suivre pour respecter la nouvelle loi. L’an dernier, la loi était entrée en vigueur après sa signature par le gouverneur républicain Kim Reynolds, mais elle a été contestée dans le cadre d’un recours engagé par l’American Civil Liberties Union of Iowa, Planned Parenthood North Central States et la clinique Emma Goldman (cf. L’Iowa interdit l’avortement après 6 semaines de grossesse). Les instructions au tribunal inférieur seront données sous 21 jours afin de lever le blocage. On ne sait pas encore quel délai il faudra ensuite au tribunal pour agir.
Depuis l’annulation de l’arrêt Roe v. Le Minnesota, le Wisconsin, le Kansas et l’Illinois, des Etats voisins de l’Iowa, autorisent l’accès à l’avortement au-delà de 20 semaines. Le Missouri et le Dakota interdisent, eux, presque totalement l’avortement, et le Nebraska l’interdit après 12 semaines.
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