Qu'y a-t-il de commun entre le prédateur narcissique et arriviste sur lequel s'ouvre le film et le protecteur humble et généreux sur lequel il se clôt ? Le premier est l'œil aux aguets, à la fois séducteur et dominateur ; le second a le regard brouillé par les larmes qu'il verse au nom des vies qu'il n'a pas pu sauver. Quel cheminement intérieur a conduit Oskar Schindler, membre du parti nazi, à la rencontre de l'autre qu'est la personne juive ? Cette question s'éclairera peut-être de la réponse à une autre question, très proche : qu'y a-t-il de commun entre Oskar Schindler, à qui le Conseil du Yad Vashem en 1958, décerna le titre de Juste et l'invita à planter un caroubier dans l'avenue dite des Justes, et Amon Gœth qui mourra pendu pour crime contre l'humanité ? L'histoire d'Oskar Schindler, popularisée par le film de Steven Spielberg, est une histoire de transformation, de rédemption et de l'impact profond qu'une seule personne peut avoir en des temps de cruauté extrême. Cet article explore le parcours d'Oskar Schindler, en mettant en lumière l'influence de sa femme, Émilie Schindler, souvent oubliée, et en analysant les facteurs qui ont conduit à sa métamorphose d'opportuniste nazi à sauveur de plus de 1 100 Juifs pendant la Shoah.
Le Contexte Historique et la Figure d'Oskar Schindler
Au cœur de la Seconde Guerre mondiale, Oskar Schindler, industriel allemand et membre du parti nazi, a initialement profité de la situation pour s'enrichir. Cependant, il a évolué pour devenir un sauveur improbable, utilisant sa position et ses ressources pour protéger des Juifs des camps de concentration et de l'extermination. Le film de Spielberg, "La Liste de Schindler", a contribué à faire connaître l'action de cet homme auprès du grand public.
Les Débuts d'un Opportuniste
La suffisance initiale de Schindler se dit, au tout début, dans le travelling avant qui le suit, alors qu’il entre dans un restaurant réputé : avant même que l’on ait découvert son visage, l’on sait que cet homme ne vit que d’être au centre de toutes les attentions. Au début, Schindler ignore l’autre. En effet, une seule motivation l’anime : la réussite ; et, plus encore, le besoin de reconnaissance. Son univers est centré sur lui-même, donc exclut tout autre. Écoutons-le affirmer à Émilie : « Ils n’oublieront pas de si tôt le nom de Schindler ici. Il a fait quelque chose d’extraordinaire, quelque chose que personne n’a fait. Il est arrivé ici avec rien, avec une valise. […] Il est reparti avec deux malles-cabines pleines d’argent. Toutes les richesses du monde ».
Au début de sa carrière à Cracovie, Schindler était motivé par le profit. Il utilisait des travailleurs juifs, moins chers, pour faire fonctionner son usine. Il ne semblait pas se soucier de leur sort, tant qu'ils contribuaient à son enrichissement. C'est sans nul scrupule que le nazi donc tout-puissant Schindler s'installe dans un confortable appartement qu'a dû abandonner une famille juive : « Ce ne pourrait être mieux », lance t-il sans état d'âme en essayant le lit encore tiède. Au même moment, la famille expulsée dont il vient de s'approprier les biens se tasse dans un taudis immonde et glacé du ghetto et l'un des membres a cette litote : « Ce pourrait être pire ».
La Transformation : Un Processus Graduel
La transformation de Schindler n'a pas été instantanée. Elle s'est produite progressivement, à mesure qu'il était témoin des atrocités commises contre les Juifs. Après la liquidation du ghetto de Varsovie, à laquelle Schindler assiste dans un effroi sans nom (on le redira), et le déplacement des Juifs travaillant à la manufacture dans le camp de Plaszow, plus rien n’est comme avant. Son contact avec Itzhak Stern, son comptable juif, a également joué un rôle crucial dans son évolution. Stern, avec sa sagesse et son humanité, a ouvert les yeux de Schindler sur la réalité de la situation et l'a encouragé à agir.
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Progressivement, Schindler va accepter de vivre avec autrui, autrement dit le considérer comme une personne et non plus comme un simple moyen. Une usine ne travaille qu’avec des travailleurs. Et un travailleur spécialisé, compétent, ne peut être remplacé par un autre. Lorsqu’il embauche des ouvriers, l’industriel ne rencontre pas des listes de noms, mais des individus réels, en chair et en os. La caméra étourdissante et créative de Spielberg oppose méthodiquement les objets (chaises, tables, listes, tampons, etc.) mis en place par les nazis pour additionner les juifs comme des choses - aux visages inquiets, très individualisés des personnes attendant dans ces longues files, l’humour chevillé au corps (« Le ghetto, c’est la liberté »). », demande-t-il avec colère et sans regarder celui qui partait sans doute vers la mort. L’utilité de l’entreprise prime l’intérêt de ses travailleurs. Toutefois, Schindler vient chercher une personne même s’il la réduit encore à sa fonction de comptable astucieux.
Le Rôle Essentiel d'Émilie Schindler
Bien que souvent éclipsée par la figure de son mari, Émilie Schindler a joué un rôle essentiel dans le sauvetage des Juifs. Oubliée du réalisateur, sa femme a pourtant soutenu et participé activement au sauvetage des juifs. Elle a apporté un soutien moral et logistique indispensable, utilisant ses propres ressources et son courage pour aider les personnes en détresse. Selon Jean-Yves Le Naour, à travers le récit de cette dernière, petit bout de femme exilée en Argentine, on découvre un Oskar Schindler à la personnalité bien plus complexe celui de Spielberg.
La Liste de Schindler : Un Acte de Courage et de Sacrifice
La "liste de Schindler" est devenue un symbole d'espoir et de résistance face à la barbarie nazie. En établissant cette liste, Schindler a sauvé plus de 1 100 Juifs d'une mort certaine. Il a dépensé sa fortune pour les protéger, les nourrir et les loger, les considérant comme des êtres humains et non comme de simples travailleurs.
Schindler et Gœth : Un Contraste Moral
Le film établit un contraste saisissant entre Oskar Schindler et Amon Gœth, le commandant du camp de Plaszow. Tous deux sont membres du parti SS et arborent la croix gammée au revers de leur costume. Tous deux vivent de manière aisée, fréquentent volontiers la haute société. Hommes de convoitise, ils rêvent de richesses qui leur permettent de satisfaire tous leurs désirs (Gœth) ou de surpasser tout autre (Schindler). Hommes du plaisir, ils aiment la bonne chère, le vin raffiné et les jolies femmes. Hommes de pouvoir, ils veulent être aux commandes ; avides de réussite, ils veulent être du côté des vainqueurs. De ce fait, ils font passer systématiquement leur intérêt avant celui de l’autre et méprisent celui qui ne peut servir leurs desseins. Plus encore, ils vivent de la même réalité, la guerre, autrement dit du malheur des autres. C’est une évidence pour Amon, le militaire ; ce deviendra une certitude lorsqu’Oskar avouera à son épouse, Émilie (Caroline Goodall) : « Avant, il y avait l’échec. Mais il y avait une chose qui manquait. Ce n’était pas moi qui échouais. C’est cette chose qui fait la différence entre la réussite et l’échec. - La chance, essaie Émilie ? Voilà pourquoi Schindler et Gœth sympathiseront sans difficulté.
Cependant, malgré leurs similitudes initiales, ils divergent fondamentalement dans leur attitude envers les Juifs. Gœth les considère comme des sous-hommes, tandis que Schindler finit par les reconnaître comme des êtres humains égaux. Cette différence morale est cruciale pour comprendre la transformation de Schindler et son engagement à sauver des vies.
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Pour Gœth, le Juif n’est pas une personne. Quand il commandera la liquidation du ghetto, le 13 mars 1943, il dira aux soldats chargés de l’ignoble tâche : « Ce soir, ils [les Juifs] n’ont jamais existé ». Les qualités d’un Juif ne l’humanisent pas plus, qu’il s’agisse de la culture - « Ah, une juive cultivée », dit-il avec mépris de l’architecte contre-maître du camp de Plaszow, avant de commander son élimination - ou de la beauté - à Helena Hirsch (Enbeth Davidtz) qu’il convoite pour son charme, il affirme : « Je me rends compte que tu n’es pas une personne au sens strict du terme ». Et s’il confie : « J’ai de la compassion pour toi, Helena », l’instant d’après il se renie et la frappe en l’injuriant. Pour Schindler, en revanche, jamais le Juif n’est un sous-homme. Significatif est son premier échange avec Stern : « La loi m’oblige à vous dire que je suis juif, lui rappelle le comptable. - Et moi, rétorque Schindler, je suis allemand ». La différence de nationalité est interne à la commune humanité.
La Reconnaissance et l'Héritage d'Oskar Schindler
Après la guerre, Oskar Schindler a été reconnu comme "Juste parmi les Nations" par le mémorial de Yad Vashem. Son histoire continue d'inspirer et de rappeler l'importance de la compassion, du courage et de la résistance face à l'injustice. La tombe d'Oskar Schindler, située dans le cimetière protestant du Mont-Sion, se distingue de toutes les autres par les cailloux amoncelés sur la pierre tombale, érigée en 1974. Une coutume juive, selon laquelle on rend ainsi hommage au défunt, dont le souvenir demeure.
La Polémique Autour du Film "La Liste de Schindler"
La sortie du film "La Liste de Schindler" en 1994 a suscité une vive polémique en France. Certains critiques, comme Claude Lanzmann, ont reproché au film de trivialiser la Shoah et de se concentrer sur l'histoire d'un sauveur individuel plutôt que sur la souffrance collective des Juifs. D'autres, comme Alain Minc et Anne Sinclair, ont défendu le film, soulignant son efficacité à sensibiliser le public à l'Holocauste. Raul Hilberg, historien de la Shoah, a estimé que Spielberg avait recherché des vérités fondamentales et avait essayé de les décrire, sans relever d'erreur flagrante sur un plan factuel.
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