Introduction
La perte d'un enfant pendant la période périnatale, qu'il s'agisse d'une fausse couche tardive, d'une mort in utero ou d'un décès néonatal, est une expérience profondément douloureuse et potentiellement traumatisante pour les parents. Le deuil périnatal peut entraîner des séquelles psychologiques durables, telles que la dépression, l'anxiété et, dans certains cas, un état de stress post-traumatique (ESPT). L'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) est une approche psychothérapeutique qui a démontré son efficacité dans le traitement des traumatismes psychiques. Cet article explore l'application du protocole EMDR dans le contexte spécifique du deuil périnatal, en mettant en évidence ses fondements théoriques, cliniques et méthodologiques, ainsi que son potentiel pour aider les parents à surmonter cette épreuve difficile.
Traumatismes Psychiques en Périnatalité: Un Défi Thérapeutique
Les traumatismes psychiques en périnatalité, souvent consécutifs à des fausses couches tardives ou des morts in utero, posent un défi majeur en matière de prise en charge psychothérapique. Ces événements tragiques peuvent survenir dans un contexte hospitalier, confrontant les équipes de maternité à la détresse et à l'effondrement des patientes. Il est crucial de reconnaître que le deuil périnatal ne peut se résumer à une simple "étape à franchir" et que l'empathie seule ne suffit pas à accompagner les parents endeuillés.
Des études récentes ont révélé que les mères conservent des séquelles psychologiques significatives après une fausse couche tardive ou une mort in utero, avec des taux de dépression et d'anxiété atteignant 25% six à quatorze mois après l'événement. De plus, des crises conjugales peuvent survenir, le couple étant confronté à un choc émotionnel qu'il n'est pas préparé à affronter.
Au-delà de l'écoute attentive et de la prise en compte des ressentis émotionnels et physiques des femmes, les séquelles peuvent évoluer vers un ESPT aux formes variées. Dans certains cas, la personne est incapable de se défaire du souvenir traumatique, revivant l'événement à travers des symptômes intrusifs tels que des cauchemars, des crises d'angoisse, des flash-backs ou des idées obsédantes. Dans d'autres cas, la personne ne peut vivre avec ce souvenir et développe des comportements d'évitement, tels que l'isolement social, l'anesthésie émotionnelle ou l'abus de médicaments, conduisant à une dissociation. Malheureusement, ces mécanismes de survie psychique ne protègent pas la personne contre les symptômes associés au traumatisme.
L'EMDR: Une Approche Thérapeutique Prometteuse
L'EMDR est une psychothérapie qui vise à traiter les traumatismes ayant un impact durable sur la vie d'une personne. Fondée sur le modèle du traitement adaptatif de l'information, l'EMDR semble avoir une action biologique sur le système nerveux, permettant de constater la réversibilité des effets des traumatismes.
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L'efficacité thérapeutique de l'EMDR est largement documentée par de nombreuses publications scientifiques internationales. Depuis 1989, des études, des essais cliniques randomisés et des méta-analyses ont mis en évidence ses résultats positifs dans le traitement des traumatismes psychiques. Des recommandations internationales officielles, émanant d'organismes tels que l'Inserm, l'American Psychiatric Association, le National Institute for Clinical Excellence au Royaume-Uni et la Haute Autorité de Santé en France, préconisent l'utilisation de l'EMDR.
Bien que l'EMDR se concentre spécifiquement sur le passé traumatique d'une personne, elle prend également en compte tous les autres aspects individuels, familiaux et sociaux. La connaissance de l'histoire du patient est essentielle pour identifier les ressources propres à chaque personne, facilitant ainsi la thérapie.
Un suivi en EMDR est un processus de guérison neurophysiologique, similaire à la cicatrisation d'une plaie. La plaie est considérée comme une information dysfonctionnelle causant une souffrance émotionnelle, physique et cognitive. L'effet thérapeutique de l'EMDR demeure encore mystérieux quant aux mécanismes cérébraux impliqués, mais les recherches récentes suggèrent un mécanisme de retraitement de l'information similaire à celui observé pendant la phase de sommeil paradoxal (REM).
La spécificité de l'EMDR réside dans sa capacité à débloquer cette situation par des stimulations sensorielles alternées bilatérales (visuelles, auditives, tactiles). Les stimulations bilatérales alternées (SBA) les plus courantes sont visuelles, mais un thérapeute peut utiliser d'autres modalités, voire les trois simultanément. Ces stimulations sont appliquées à des moments précis d'un protocole en huit étapes principales, de manière très ciblée. Il est donc réducteur de considérer l'EMDR comme une simple technique de SBA, car il s'agit d'une approche complexe qui prend en compte le passé traumatique, le présent (déclencheurs potentiels) et le futur du patient. La guérison passe par un travail de reconnaissance dans le présent et le futur de ce qui pourrait à nouveau confronter le patient à une situation similaire.
EMDR et Deuil Périnatale: Protocole Spécifique
Bien que les principes généraux de l'EMDR s'appliquent au traitement du deuil périnatal, il est essentiel d'adapter le protocole aux spécificités de cette expérience. Le deuil périnatal implique souvent des émotions complexes et contradictoires, telles que la tristesse, la colère, la culpabilité et l'impuissance. Les parents peuvent également éprouver des difficultés à se séparer de l'enfant décédé et à accepter la réalité de la perte.
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Le protocole EMDR pour le deuil périnatal comprend généralement les étapes suivantes:
- Anamnèse et évaluation: Recueil de l'histoire du deuil, identification des souvenirs traumatiques, des émotions et des cognitions négatives associées à la perte.
- Préparation: Information du patient sur le processus EMDR, développement de stratégies de gestion émotionnelle et de relaxation.
- Évaluation: Identification de l'image cible la plus perturbante liée à la perte, de la cognition négative associée à cette image, des émotions ressenties et des sensations corporelles.
- Désensibilisation: Application des SBA tout en se concentrant sur l'image cible, la cognition négative et les sensations corporelles. Le patient est invité à observer ce qui se passe en lui sans jugement ni intervention.
- Installation: Renforcement d'une cognition positive alternative qui contredit la cognition négative initiale.
- Scan corporel: Vérification de l'absence de tensions ou de sensations désagréables dans le corps lors de l'évocation du souvenir.
- Clôture: Mise en place de stratégies de stabilisation émotionnelle pour la fin de la séance.
- Réévaluation: Évaluation des progrès réalisés et planification des séances suivantes.
Il est important de noter que le protocole EMDR pour le deuil périnatal doit être adapté aux besoins individuels de chaque patient. Le thérapeute doit faire preuve de sensibilité et d'empathie, en tenant compte des spécificités culturelles et religieuses du patient.
Illustration Clinique: Le Cas de Mme S
Pour illustrer l'application du protocole EMDR dans le contexte du deuil périnatal, prenons le cas de Mme S, adressée par la psychologue de la maternité après une fausse couche tardive. Mme S exprime une lutte constante contre la dépression depuis dix mois, suite à la perte de son bébé 24 heures après une visite du sixième mois. Elle a également ressenti des crises d'angoisse qui ont cessé depuis.
Lors du premier entretien, Mme S se présente sans expression de tristesse ou d'anxiété apparente. Elle décrit son mari comme distant par rapport à cette première grossesse et aux préparatifs concernant l'enterrement du bébé. Les souvenirs de Mme S restent lointains et peu détaillés.
Dix mois après la fausse couche tardive, Mme S a subi une fausse couche spontanée. Elle affirme avoir vécu cette deuxième fausse couche plus douloureusement que la première, bien que son récit soit tout aussi rapide et distant.
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La passation de l'échelle PCLS révèle un impact traumatique de la fausse couche tardive, avec un score de 45 (seuil à 44). Ce score est probablement minimisé par des symptômes dissociatifs, les items liés directement au souvenir étant rarement considérés comme perturbants. En dehors de l'événement, Mme S obtient des scores élevés en termes de perturbation: sentiment de distance ou de coupure avec les autres, perte d'intérêt pour les activités habituelles, difficultés d'endormissement, irritabilité ou bouffées de colère.
L'hypothèse diagnostique d'un trouble dissociatif est vérifiée lors de la première séance d'EMDR, où Mme S passe d'une perception dissociée de la fausse couche à une reviviscence de l'expulsion du fœtus avec de fortes abréactions associées à des sensations physiques.
Un travail préalable a permis à Mme S de se familiariser avec les SBA en travaillant sur un souvenir agréable et rassurant. Cette étape est essentielle pour éviter une décompensation émotionnelle si l'on aborde trop rapidement des souvenirs traumatiques. Dans le cas de Mme S, elle dispose de ressources et d'un équilibre émotionnel suffisant pour aborder assez rapidement le souvenir de la maternité.
Lors des séances d'EMDR, l'aspect le plus douloureux du souvenir pour Mme S est identifié, ainsi que la cognition négative associée: "Je suis seule et abandonnée". Une peur est présente en elle, et elle ressent une sensation gênante dans l'œsophage. Son niveau de perturbation est de 5 sur 10, indiquant que les informations liées à la fausse couche sont stockées de manière inappropriée dans un réseau de mémoire bloqué.
Le travail de désensibilisation avec les SBA amène Mme S à retrouver les lieux et les personnes présentes lors de son arrivée aux urgences. Elle revit toute la complexité de la situation, jusqu'à une abréaction très forte lorsqu'elle se revoit expulser son bébé en salle de naissance. La fin de la séance et la suivante lui permettent de retrouver une plus grande sérénité et un niveau de perturbation égal à zéro. Elle ne ressent plus les mots "je suis seule et abandonnée" comme vrais en repensant à l'événement. Les mots "je suis entourée de personnes qui m'aiment" lui semblent plus justes, et elle ne ressent ni peur ni sensation physique gênante à l'évocation du souvenir.
Une fois libérée de cette détresse, Mme S parvient à parler de la mort de son enfant en l'associant à ses croyances religieuses. Ses propos ne reflètent plus de perturbation émotionnelle, et la confiance en une future grossesse se renforce progressivement. Cette première étape du travail est prolongée en amenant Mme S à se projeter dans une situation future où elle serait amenée à retourner à la maternité. Les aspects perturbants qui ressortent alors sont l'occasion de terminer le travail thérapeutique.
Discussion et Commentaires
L'expérience traumatique d'une fausse couche tardive peut entraîner un ESPT, impliquant une réaction de l'entourage similaire à celle observée dans d'autres cas d'ESPT. Après une phase initiale de sympathie et de compréhension, l'entourage peut tenter de calmer et de dédramatiser la situation. Si les symptômes persistent, l'impatience et l'irritation peuvent apparaître.
Dans le cas de Mme S, le vécu de détresse et d'impuissance au moment de l'expulsion du fœtus a été le noyau central du souvenir traumatique. L'absence de possibilité de lutter ou de fuir a laissé place à la peur et à la douleur.
Rendre le contrôle à la personne dans ce genre de situation consiste à l'amener à considérer ses réactions comme normales face à une situation anormale. Cette phase de stabilisation nécessite parfois une approche psychopédagogique, expliquant le fonctionnement cérébral pour aider la personne à comprendre l'impuissance et la paralysie ressenties. Le travail thérapeutique sur un trauma nécessite donc plusieurs étapes avant de cibler les événements traumatiques eux-mêmes. Contrairement à une idée reçue, le travail en EMDR sur ces événements implique un temps préalable pour renforcer la relation patient-thérapeute et assurer une stabilisation émotionnelle.
Conformément aux résultats de plusieurs études contrôlées, Mme S a connu une rémission de l'ESPT en trois séances. Ces résultats nécessitent des procédures et des protocoles standardisés permettant de traiter les informations sensorielles, cognitives et émotionnelles à la base du souvenir traumatique. Une fois repérées et prises en charge par les SBA, ces informations peuvent se déplacer, créant des changements physiques, émotionnels et cognitifs. Les troubles dissociatifs de Mme S auraient pu entraîner un temps de stabilisation plus long, mais son environnement social et familial soutenant lui a permis d'appeler à l'aide en cas de besoin.
Sophrologie et EMDR-DECEMO: Deux Approches Complémentaires
La sophrologie et l'EMDR-DECEMO sont deux approches complémentaires et puissantes pour accompagner les femmes et les couples confrontés à une fausse couche, une interruption médicale de grossesse (IMG) ou un deuil périnatal. Ces événements douloureux peuvent laisser des séquelles émotionnelles profondes, comme le choc traumatique, la culpabilité, la tristesse, l'angoisse ou encore la perte de repères. Ces marques sont encore plus profondes quand elles sont vécues dans la solitude.
La sophrologie, en tant que méthode psycho-corporelle, permet un apaisement durable du stress et de l'anxiété, une libération des tensions corporelles, et une reconnexion à soi et à ses émotions grâce à la respiration, la détente musculaire et la visualisation positive. Elle est une ressource douce, qui vous accompagne même en dehors des rendez-vous avec le thérapeute, grâce à l'enregistrement de la voix du thérapeute.
L'EMDR-DECEMO, quant à elle, est une approche de désensibilisation des traumatismes émotionnels qui facilite le traitement des souvenirs douloureux et des émotions bloquées, même plusieurs années après l'événement. Elle va aider à inscrire ce qu'il s'est passé dans votre histoire, mais en arrêtant de ressentir aussi intensément les émotions qui y sont liés, et les comportements désagréables qui en découlaient.
Utilisées ensemble ou séparément, et associé à une écoute active; ces techniques offrent un soutien thérapeutique bienveillant, favorisent le travail de deuil, la reconstruction personnelle et aident à retrouver une sérénité intérieure, tout en respectant le rythme émotionnel de chacun. Vivre un arrêt de grossesse tel qu'une fausse couche ou une IMG c'est vivre énormément de choses, très intenses, dans un laps de temps très court. Il n'est pas toujours possible de pouvoir mettre des mots sur tout ça, de pouvoir ressentir et accueillir ses émotions, ou même ce que cela fait ressentir physiquement.
En reprenant tout cela ensemble via la sophrologie, il est possible de détricoter votre vécu et ainsi voir si des émotions sont restées bloquées. Comment envisager que notre bébé, celui que l'on a porté pendant des mois, ne restera pas en vie; ou est déjà mort dans notre ventre? Cette phrase est violente. Et pourtant, 3 grossesses sur 1000 en France se terminent par un deuil périnatal.
Au delà du vécu physique et émotionnel intense et douloureux à gérer, l'anxiété et les angoisses peuvent être très présentes. Mais aussi toute la difficultés de gestion de l'entourage, de la logistique… dès le début du deuil, mais aussi des mois après.
Le thérapeute est présent, sans jugement et à l'écoute pour vous apporter cet espace où vous pouvez tout dire, tout exprimer même ce que vous n'oser pas dire ou faire devant les autres. Chaque séance débute par un échange bienveillant pour comprendre vos défis et objectifs personnels en ce qui concerne votre situation d'infertilité ou votre parcours de PMA. Le thérapeute accompagne tout au long du processus, donnant des conseils personnalisés et un soutien constant pour favoriser une immersion profonde dans l'état de détente.
Des études ont montré que la pratique régulière de la sophrologie peut avoir un impact positif sur la fertilité en régulant le système endocrinien et en améliorant la qualité du sommeil. La fréquence des séances de sophrologie PMA peut varier en fonction des besoins individuels de chaque personne. Il est préconisé de participer à des séances régulières, généralement toutes les deux semaines, pour maintenir une pratique cohérente et progresser de manière constante. Le trio respiration - détente corporelle et visualisation permet de descendre à un niveau de conscience moins contrôlé et permet ainsi de laisser émerger des événements/faits non conscients qui pourraient entraver le parcours. Certains protocoles de sophrologie (issus de la formation hypnose et fertilité) permettent d'aller appréhender ce sujet.
Il est commun pour beaucoup de femmes d'être stressée pendant le premier trimestre de la grossesse, et même après! La sophrologie est alors une aide précieuse sur le chemin de la maternité.
EMDR: Sécurité et Efficacité Pendant la Grossesse
Il y a eu de nombreuses conversations sur les réseaux sociaux et ailleurs pour savoir si l'utilisation de l'EMDR est sans danger pendant la grossesse. Bien que la recherche ait été limitée, une petite étude a révélé que l'EMDR était sûr pour traiter les femmes enceintes ayant peur de l'accouchement. Mais sinon, il y a eu une pénurie d'études mesurant la sécurité non seulement de l'EMDR pendant la grossesse, mais aussi d'autres thérapies telles que la TCC et la psychothérapie interpersonnelle.
Cependant, nous disposons de nombreuses recherches sur l'impact du stress et des traumatismes antérieurs sur le fœtus et les issues de la naissance, ainsi que sur l'impact des complications de l'humeur périnatale chez les enfants. Étant donné que le traumatisme et ses hormones de stress corrélées se produisent déjà dans le corps d'une femme enceinte, la question n'est peut-être pas tant de savoir si l'EMDR est sûr pendant la grossesse que de savoir si nous pouvons nous permettre de ne pas utiliser l'EMDR pour traiter les femmes enceintes.
De plus, dans le cadre du déroulement normal de la thérapie et en accord avec un client, nous procédons toujours avec chaque client en fonction de ce dont il a besoin à ce moment-là. Par exemple, supposons que notre cliente était au début d'une grossesse précaire et très anxieuse.
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