L'accouchement masculin, autrefois un mythe relégué aux contes populaires, est devenu une réalité contemporaine, soulevant des questions complexes sur le genre, la fertilité, la loi et les normes sociales. Cet article explore l'évolution de cette réalité, en se basant sur des histoires récentes et des analyses historiques.
Un accouchement historique en Finlande
Récemment, la Finlande a été le théâtre d'un événement inédit : un homme transgenre, officiellement reconnu comme tel, a donné naissance à un enfant. Cette situation est d'autant plus remarquable que la législation finlandaise exigeait auparavant la stérilité pour qu'une personne puisse changer de sexe sur les papiers d'état civil. L'homme en question, qui avait entamé une transition en 2015 avec un traitement à la testostérone, avait choisi de ne pas subir la chirurgie de réassignation sexuelle complète et avait décidé de concevoir un enfant avec son mari.
Le père a déclaré à Lannen Media que le bébé pesait près de 4 kg et mesurait 53 cm à la naissance. Il a également confié que sa grossesse s'était déroulée normalement, malgré les incertitudes des médecins quant aux conséquences possibles du traitement hormonal qu'il avait suivi. Il a pu bénéficier d'un congé paternité.
Cette naissance a mis en lumière les contradictions de la loi finlandaise. Bien que la loi exige la stérilité pour changer de sexe, les centres de soins considèrent généralement qu'un traitement prolongé à la testostérone rend une personne transgenre de facto stérile. Cependant, si l'hormonothérapie est interrompue, la fertilité peut être rétablie.
L'homme transgenre avait affirmé lors de sa grossesse dans un entretien avec le plus grand quotidien finlandais, Helsingin Sanomat : « Est-ce que je veux que la société me dicte ce que je peux faire de mon corps et de ma vie ? Rien ne peut m'arrêter. Je suis un homme libre ».
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Trystan Reese : Un père transgenre face à la médiatisation
Avant l'histoire finlandaise, Trystan Reese, un Américain transgenre, avait déjà attiré l'attention du monde entier en tombant enceint. Né de sexe féminin, Trystan s'est toujours senti homme. En couple avec Biff, ils avaient déjà adopté deux enfants. Trystan a alors cessé de prendre ses hormones masculines et est tombé enceint.
Trystan Reese a raconté comment il a vécu cette surmédiatisation, qui n'a pas été toujours rose. « Pour nous, il n'y avait rien de si spécial à être un homme enceint, mais le reste du monde voyait la chose différemment », écrit-il sur le Huffington Post. « En gros, du jour au lendemain, “l'homme enceint” est apparu partout. Mais tout n'était pas aussi simple, et Trystan Reese s'est aussi confronté à l'incompréhension, voire la haine des gens. On me disait que je n'étais pas un homme, juste une femme moche et poilue, et que j'allais accoucher d'un monstre. (…) Toutes ces histoires ont commencé à s'insinuer en moi. Après un accouchement chaotique, Trystan Reese a finalement donné naissance à un petit garçon en parfaite santé. « Sa voix a résonné en moi, et là, tout cet espoir que je croyais avoir perdu est revenu d'un coup. Parce qu'un bébé est synonyme d'espoir. (…) A ce moment-là, je me suis rendu compte qu'il aurait pu être un monstre. Il aurait pu avoir deux têtes, une langue fourchue et une queue, et je l'aurais aimé quand même. Trystan a accouché d'un petit Leo. L’Américain de 34 ans a accouché samedi de Leo, un beau bébé "en bonne santé" de 4,35 kilos mesurant 54,6 centimètres, après une trentaine d’heures de travail. Dans une vidéo postée en mars, Trystan expliquait qu’il ne détestait pas son corps et n’avait jamais souhaité le modifier drastiquement."Je pense que mon corps est génial. C'est comme un cadeau qu'on m'aurait offert à la naissance, et j'ai ensuite fait les changements nécessaires pour pouvoir continuer à vivre dedans, avec à la fois des hormones et d'autres modifications de mon corps", décrivait-il."Nous avons contacté la meilleure équipe médicale que nous avons pu trouver pour savoir s'il était possible d'accoucher en toute sécurité", avait-il confié à CNN en juin.
L'expérience de Trystan Reese souligne les défis auxquels sont confrontés les hommes transgenres enceints, à la fois sur le plan personnel et en termes d'acceptation sociale.
Thomas Beatie : Le pionnier de la grossesse masculine
Thomas Beatie, un transexuel américain, est souvent considéré comme le premier homme à avoir donné naissance à un enfant en 2008. Né femme, il avait subi des traitements hormonaux pour devenir un homme, mais avait conservé ses organes reproducteurs féminins. Sa grossesse avait suscité une curiosité internationale et avait ouvert un débat sur la possibilité pour les hommes transgenres de porter des enfants.
Thomas Beatie, qui porte une barbe, est devenu "l'homme enceint" après avoir été invité à l'émission de télévision très populaire d'Oprah Winfrey."Le désir d'avoir un enfant n'est ni masculin, ni féminin. C'est un besoin humain. Je suis une personne et j'ai le droit d'avoir biologiquement un enfant", a dit M. Beatie lors de ce show. Son épouse, Nancy, ne pouvait avoir d'enfant après une hystérectomie.
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Ali : Le premier homme enceint reconnu en France
En France, Ali est devenu le premier homme reconnu à l'état civil à être tombé enceint. Assigné fille à la naissance, Ali est un homme trans de 40 ans. Son état civil a été modifié en 2015. Il a gardé son appareil reproducteur et a eu le souhait avec son compagnon François d’avoir un enfant : leur fille Salomé est née. Une grossesse et une parentalité épanouies qui s’inscrivent dans le combat militant qu’Ali mène pour l’accès à la santé des personnes trans et à leur pleine et entière reconnaissance.
Ali revient sur sa grossesse et plaide pour une meilleure reconnaissance des “transernités”.
Evan : Une grossesse discrète
L'histoire d'Evan, un autre homme transgenre, illustre une autre facette de la grossesse masculine. Quand Evan m’envoya un texto pour m’annoncer sa grossesse, j’étais enthousiaste pour lui, mais j’avais peur aussi. J’ai tout de suite pensé à ce que les gens qui ne le connaissent pas allaient bien pouvoir dire à mon frère barbu avec son gros ventre, une fois que sa grossesse aurait atteint neuf mois. Evan, un homme trans dont les papiers d’identité portaient la mention «femme» à la naissance, a toujours voulu être père. Robuste, de taille moyenne et d’allure virile, à la barbe blonde finement taillée, il jouait avec les poupées quand il était plus jeune, tout comme les autres enfants, et peut-être même un peu plus longtemps. Quand Evan était ado, il faisait du baby-sitting. À l’âge de 19 ans, il fit son coming out et commença sa transition. Mais il ne s’est pas arrêté pour autant de noter à la fin de son journal intime ses noms préférés. Evan n’a jamais subi de chirurgie. Ni changement de sexe, ni masectomie: il est allergique à la plupart des antibiotiques, ce qui compliquait un peu les choses. Avant sa grossesse, il s’injectait, comme tous les hommes trans, des hormones masculines. Lorsqu’il a décidé d’avoir un enfant, en 2013, il a simplement arrêté de le faire. Evan vit avec une femme, il a donc eu recours à un donneur de sperme. L’équipe médicale qui l’a suivi, son employeur, et les rares personnes qui ont été mises dans la confidence ont toutes bien réagi à l’annonce de sa grossesse. «Et bien c’est une surprise, mais c’est super!», a répondu la responsable des ressources humaines de son entreprise. Quant aux autres, peu ont remarqué qu’Evan était enceint. «Même à la fin, il ressemblait juste à un type avec un ventre à bière, explique sa soeur. On raconte que les femmes enceintes reçoivent généralement beaucoup d’attention.
Son histoire souligne que tous les hommes transgenres enceints ne recherchent pas la médiatisation et que certains préfèrent vivre leur grossesse de manière discrète.
Le mythe de l'homme enceint à travers l'histoire
L'idée d'un homme enceint n'est pas nouvelle. Comme le prouve l'étude des contes folkloriques, la mémoire des peuples est remplie de récits mettant en scène des hommes en proie aux angoisses de la grossesse, voire aux souffrances de l'accouchement. Dans un ouvrage intitulé "L'homme enceint. L'homme, la femme et le pouvoir", Roberto Zapperi a exploré ce mythe à travers l'histoire de l'art occidental.
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Zapperi montre que la symbolique de la grossesse masculine dans la tradition chrétienne européenne a été mise en image, à partir du XIe siècle, dans la sculpture et la mosaïque. Alors que dans la Bible, il est écrit que "Dieu créa l'homme et la femme", ces représentations présentent la naissance de la femme comme une sorte d'accouchement costal. Cet Adam allongé, qui engendre Eve, symbolise la domination de l'homme sur la femme. Le clergé grégorien, qui était soucieux d'étendre son contrôle jusque dans la sphère de la vie privée, a largement diffusé ce thème de l'accouchement costal au sein de la population chrétienne.
Les contes mettant en scène l'homme enceint - dont on retrouve de nombreuses versions depuis le Xlle jusqu'au XIXe siècle - peuvent donc être vus comme une transposition populaire du message religieux qui sanctionnait la position d'infériorité des femmes. Mais les recherches de Roberto Zapperi montrent que, dans ces contes folkloriques, le mythe de l'homme enceint a aussi été utilisé comme une forme de résistance populaire contre l'arrogance des prêtres et des seigneurs. L'Église de ce temps voulait contraindre les fidèles à un usage codifié et très restrictif de la sexualité, ce qui allait à l'encontre des pratiques et des comportements très répandus dans l'Europe rurale et semi-païenne du haut Moyen Âge. Voilà pourquoi, dans ces contes folkloriques, l'homme enceint est souvent un moine, un curé ou un pasteur. Dans d'autres cas, pour dénoncer le rapport de domination exercé par les maîtres sur leurs serviteurs, le conte met en scène un seigneur ou un notable dans le rôle de l'homme enceint. Il s'agit généralement d'un personnage ridicule, en butte au mépris et aux brutalités des autres acteurs du conte. Dans certaines versions, l'homme enceint est trompé par ceux qui lui font croire qu'il attend un enfant. Parfois, il est battu par ceux qui veulent le faire avorter. Il arrive même que l'un de ces contes folkloriques évoque le "fils" de l'homme enceint, souvent un animal qui s'enfuit avant d'avoir reçu un nom chrétien.
Selon Zapperi, le mythe de l'homme enceint a été utilisé à la fois pour renforcer et pour contester les rapports de pouvoir.
Les enjeux contemporains
Aujourd'hui, la possibilité pour un homme transgenre de porter un enfant soulève de nombreuses questions.
Les questions juridiques
La loi finlandaise, qui exigeait la stérilité pour changer de sexe, est un exemple des obstacles juridiques auxquels sont confrontées les personnes transgenres qui souhaitent fonder une famille. Bien que cette loi ait été critiquée et que des changements soient en cours, elle illustre la nécessité d'adapter les lois aux réalités de la vie transgenre.
Les questions médicales
La grossesse masculine soulève également des questions médicales. Les médecins doivent être informés des traitements hormonaux suivis par les hommes transgenres et des conséquences possibles sur la grossesse. Il est également important de s'assurer que les hommes transgenres enceints reçoivent les soins médicaux appropriés.
Les questions sociales
Enfin, la grossesse masculine remet en question les normes sociales et les perceptions culturelles. Lorsqu’en 2008, Thomas Beatie a posé avec un ventre rond comme un ballon pour le magazine People, des commentaires agressifs ont fleuri de tous les coins du monde. Depuis, de nombreux pères ont accouché aux États-Unis. En 2010, Andy Inkster a porté plainte contre une clinique qui refusait de le suivre, le trouvant «trop masculin». La clinique spécialisée à Boston où se rend Evan affirme prendre en charge 2.000 personnes dans cette situation, soit deux fois plus qu’il y a dix ans. «Les Américains commencent tout juste à s’ouvrir à l’idée que l’on puisse être né dans le mauvais corps. Mais que penseront-ils lorsqu’ils réaliseront que des personnes nées dans un corps de femme et qui savent qu’elles sont au fond des hommes désirent malgré tout participer au rite traditionnel qui jusque-là était exclusivement réservé aux femmes? L’histoire d’Evan et des milliers d’hommes comme lui constituent un vrai défi pour nos sociétés, parce qu’elles bousculent les normes de genre et les perceptions culturelles. Il est important de sensibiliser le public à la réalité de la vie transgenre et de lutter contre les préjugés et la discrimination.
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