Introduction
Au XIXe siècle, le système pénitentiaire français a connu une transformation significative, passant d'une focalisation sur les châtiments corporels à l'emprisonnement comme principale forme de peine. Cette évolution a soulevé des questions complexes concernant les conditions de vie des détenus, en particulier des femmes enceintes et des mères avec de jeunes enfants. Cet article explore les conditions de vie des nourrissons en prison au XIXe siècle, en mettant en lumière les défis auxquels étaient confrontées les mères incarcérées et les politiques contradictoires de l'administration pénitentiaire.
Colonies Pénitentiaires pour Mineurs : Un Enfer pour les Enfants
Avant d'aborder spécifiquement les nourrissons en prison, il est essentiel de comprendre le contexte plus large des colonies pénitentiaires pour mineurs. Ces établissements, créés dans les années 1830-1840, étaient censés rééduquer les jeunes garçons par le travail agricole et moral. Cependant, la réalité était bien différente.
Ces colonies, autorisées par la loi du 5 août 1850, visaient à isoler les enfants et adolescents « en danger moral » ou ayant commis des délits, les soustrayant ainsi aux influences urbaines jugées corruptrices. Plus de 10 000 enfants ont été placés dans ces centres en 1857.
Les conditions de vie dans ces colonies étaient inhumaines. Les enfants, parfois âgés de seulement 7 ans, étaient soumis à des travaux forcés agricoles, maritimes ou industriels, ainsi qu'à la maltraitance, à l'insalubrité, aux privations et à une discipline quasi militaire. Des témoignages d'anciens détenus ont également révélé des cas de viols et d'abus sexuels.
Un exemple particulièrement choquant est celui de la colonie d'Eysses, surnommée « Eysses la maudite », où les conditions étaient notoirement dures. La mort d'un jeune colon en 1937, dans des circonstances brutales, a contribué à la dénonciation publique des « bagnes d'enfants ».
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La mutinerie de Belle-Île-en-Mer en 1934, déclenchée par une sanction injuste, a également mis en lumière les traitements brutaux infligés aux enfants détenus. Cet événement a inspiré Jacques Prévert à écrire le poème "La Chasse à l'enfant", dénonçant la violence de la traque des jeunes fugitifs.
Ces colonies ont progressivement fermé à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et une réforme majeure de la justice des mineurs en 1945 a remplacé le modèle répressif par une approche axée sur la rééducation et la réinsertion.
La Maternité en Prison : Un Débat Contradictoire
Au XIXe siècle, la maternité en prison était un sujet de débat complexe et contradictoire au sein de l'administration pénitentiaire. D'un côté, il y avait la volonté de maintenir la discipline et la productivité dans les prisons, ce qui rendait la présence d'enfants indésirable. De l'autre, il y avait des préoccupations humanitaires et morales concernant le bien-être des mères et de leurs enfants.
La circulaire du 4 octobre 1819 stipulait que les femmes condamnées à plus d'un an de prison et ayant des enfants en bas âge devaient être transférées seules en maison centrale. Les enfants étaient placés à l'hospice des enfants trouvés du département de condamnation, car le statut pénal de leurs mères les assimilait aux enfants abandonnés.
Cependant, cette politique n'était pas toujours appliquée, et des enfants étaient régulièrement envoyés en centrale avec leurs mères. Leur présence était perçue comme un problème, suscitant des plaintes disciplinaires, économiques et sanitaires. Les directeurs de prison se plaignaient que les mères allaitantes ne pouvaient pas travailler et que les enfants étaient « inhabiles à toute espèce de travail ».
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Face à ces difficultés, l'État a fait intervenir à partir de 1854 l'inspecteur départemental des établissements de bienfaisance (IDEB) pour statuer sur la prise en charge de chaque enfant. L'IDEB était chargé de surveiller l'action de la gendarmerie et du personnel pénitentiaire, jugés parfois négligents dans l'application de la législation.
L'IDEB rappelait également le devoir de paternité, insistant sur le fait que les pères étaient tenus de prendre soin de leurs enfants, même si la mère était incarcérée. Ce discours de valorisation du rôle du père était en contradiction avec les représentations dominantes sur la parenté à l'époque.
Les Risques de l'Arrêt Brutal de l'Allaitement
La circulaire de 1819 prévoyait que les enfants ne devaient pas être séparés de leurs mères si l'arrêt de l'allaitement comportait des risques pour la santé de l'un ou de l'autre. Cependant, de nombreux rapports de médecins de Cadillac, entre 1823 et 1831, dénonçaient les dangers de l'arrêt brutal de l'allaitement pour les mères.
En 1840, le préfet de la Gironde soulignait que le droit à l'allaitement contribuerait à la moralisation des condamnées, en réveillant les sentiments de maternité.
La circulaire du 10 mai 1861 a marqué une ouverture du droit à la maternité, en stipulant que les femmes enceintes et les femmes allaitant des enfants de moins de trois ans devaient être maintenues dans les prisons départementales.
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Malgré ces progrès, des femmes enceintes continuaient d'entrer en centrale, car leur état de grossesse était parfois ignoré. Le médecin devait alors évaluer l'avancement de la grossesse, en s'appuyant sur des indicateurs tels que le volume du ventre et des seins, ce qui pouvait conduire à des erreurs d'estimation et à des transferts tardifs, au détriment de la santé des détenues.
L'Évolution des Mentalités sous la Troisième République
Sous la Troisième République, les arguments sanitaires ont semblé céder la place à des préoccupations plus morales. Lors des débats précédant la révision de la circulaire en 1883, l'inspecteur général Lalou a souligné que les devoirs de la maternité exerçaient une heureuse influence sur les condamnées et aidaient à leur relèvement moral.
La nouvelle disposition a permis aux femmes jugées dignes de rester en prison départementale avec leur enfant jusqu'à ses quatre ans, même si elles n'allaitaient plus.
Les Lettres de Prisonnières : Un Témoignage Précieux
Les lettres de prisonnières, de plus en plus nombreuses grâce aux progrès de l'alphabétisation, offrent un témoignage précieux sur les préoccupations des mères incarcérées concernant le devenir de leurs enfants. Ces lettres révèlent les difficultés rencontrées par les femmes pour maintenir des liens avec leurs familles et leurs enfants, malgré la distance et les contraintes du milieu carcéral.
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