L'utilisation de la technique CRISPR-Cas9 sur des embryons humains, notamment en Chine, soulève d'importantes questions éthiques. Cette technologie, qui permet de modifier l'ADN avec une précision inégalée, ouvre des perspectives thérapeutiques considérables, mais aussi des risques de dérives eugéniques et de manipulations génétiques non contrôlées.

CRISPR-Cas9 : une révolution génétique

CRISPR-Cas9 est un outil d'ingénierie génomique qui permet de couper, activer, inhiber ou remplacer n'importe quel gène. Cette technique, inspirée d'un mécanisme de défense bactérien, est plus simple, plus précise, plus rapide et moins coûteuse que les thérapies géniques classiques. Elle s'est répandue comme une traînée de poudre dans les laboratoires du monde entier, ouvrant la voie à de nombreuses applications dans des domaines variés tels que la médecine, l'agriculture et l'industrie. Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna ont reçu le prix Nobel de chimie en 2020 pour leur découverte.

Les avantages de CRISPR-Cas9

  • Simplicité et rapidité : CRISPR-Cas9 est plus facile et plus rapide à utiliser que les autres techniques d'ingénierie génomique.
  • Précision : CRISPR-Cas9 permet de cibler des séquences d'ADN spécifiques avec une grande précision.
  • Faible coût : CRISPR-Cas9 est moins coûteux que les thérapies géniques classiques, ce qui démocratise l'étude des gènes.

Les risques de CRISPR-Cas9

  • Effets hors cible : CRISPR-Cas9 peut manquer sa cible et couper un autre gène que celui désiré, ce qui peut avoir des conséquences imprévisibles.
  • Dérives eugéniques : CRISPR-Cas9 pourrait être utilisé pour concevoir des bébés sur mesure et améliorer l'espèce humaine, ce qui soulève des questions éthiques.
  • Applications non humaines : CRISPR-Cas9 pourrait être utilisé pour faire disparaître une espèce, ce qui affecterait la biodiversité.

L'expérience chinoise sur les embryons humains

En avril 2015, le biologiste chinois Huang Junjiu a suscité l'émoi en réalisant la première modification génétique d'embryon humain à l'aide de la technique CRISPR-Cas9. Les chercheurs ont utilisé ces ciseaux moléculaires pour modifier l'ADN d'embryons humains atteints d'une maladie monogénique : la bêta-thalassémie.

Un groupe de scientifiques d'une Université de Canton a annoncé avoir réussi à introduire une modification dans des gènes d'embryons (on parle de mutation). Quatre embryons sur 26 testés ont été modifiés avec succès.

En novembre 2018, le chercheur chinois He Jiankui a annoncé la naissance de deux bébés génétiquement modifiés, Lulu et Nana, dont le génome avait été altéré pour les rendre résistantes au VIH. Cette annonce a provoqué un tollé international et a conduit à la condamnation de He Jiankui à trois ans de prison.

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Les enjeux éthiques de l'expérience chinoise

  • Modification du génome d'embryons humains : A-t-on le droit de modifier le génome d'embryons humains et ainsi celui de générations futures ?
  • Consentement éclairé : Les parents des bébés génétiquement modifiés ont-ils donné leur consentement éclairé ?
  • Conséquences à long terme : Quelles sont les conséquences à long terme de la modification du génome humain ?

Les inquiétudes éthiques et les réglementations

L'utilisation de CRISPR-Cas9 sur des embryons humains soulève de nombreuses inquiétudes éthiques. En février, le Royaume-Uni autorisait pour la première fois les chercheurs britanniques à utiliser cette technique, mais seulement pour la recherche. Le site genethique.org relève deux niveaux de problèmes éthiques posés par l'utilisation de la technique du « copier/coller génétique » chez l'humain.

En résumé, une partie des modifications génétiques comme celles-ci sont transmissibles d'une génération à l'autre : si une erreur est commise sur un embryon, elle risque de perdurer. En permettant de modifier l’ADN avec une facilité déconcertante, les outils d’ingénierie génomique comme CRISPR-Cas9 ouvrent la voie à des questionnements éthiques et législatifs complexes.

Les réglementations en vigueur

En 1997, la France signe, avec 28 autres pays, la convention d’Oviedo, ratifiée en 2011. Celle-ci interdit, entre autres, de pratiquer des modifications génétiques transmissibles à la descendance.

En Chine, les premières réactions ont été un peu plus partagées. Dans un premier article, People’s Daily aurait présenté les travaux de He Jiankui comme une grande avancée historique. Mais cet article a vite été remplacé par une nouvelle version bien plus négative. Une partie du public chinois a également montré beaucoup d’enthousiasme pour ce qu’il considérait comme une réalisation remarquable, envisageant même un Prix Nobel pour la Chine. Ces premiers commentaires ont cependant vite été rattrapés par un flot d’indignation toujours côté chinois.

Suite à cette affaire, la Chine a renforcé ses régulations en matière de bioéthique. Parmi les nouvelles mesures proposées, l’une d’elles stipule que les recherches impliquant les techniques d’édition génétique, de transfert de gènes ou de régulation génétique, sont désormais catégorisées comme des technologies à hauts risques.

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Les débats en cours

Les débats éthiques autour de CRISPR-Cas9 portent sur la question de la valeur qu'accorde notre société au génome. Est-ce qu’on considère que le gène est une valeur en soi, sacrée ? Dans ce cas, on n’y touche pas. Sur ce point, deux camps s’opposent. D’un côté, pour une majorité, le génome doit être considéré comme le fruit d’un héritage commun à préserver. Ce patrimoine, résultat d’années d’évolution humaine, ne doit donc en aucun cas être corrompu par l’intervention d’outils biotechnologiques dont nous contrôlons encore mal la portée. Cette approche transhumaniste recèle cependant des dérives potentiellement graves. Le risque serait ensuite de vouloir modifier des gènes qui codent pour un trait n’ayant rien à voir avec une maladie, comme la couleur des yeux.

Les applications thérapeutiques et les perspectives d'avenir

Malgré les inquiétudes éthiques, CRISPR-Cas9 offre d'immenses espoirs pour la thérapie génique. L’édition génomique est en passe de bouleverser le monde de la santé, et de nombreuses applications thérapeutiques sont en cours de développement. En particulier contre les maladies dont les gènes sont bien identifiés, comme la myopathie de Duchenne.

Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) à Boston franchissent une première étape vers une application médicale de CRISPR-Cas9. Ils utilisent cette technique sur des souris pour tenter de les guérir d’une maladie génétique incurable du foie : la tyrosinémie, liée à une mauvaise dégradation de l’acide aminé tyrosine. Résultat : CRISPR-Cas9 permet de corriger 0,5% des cellules du foie. Un faible pourcentage mais au bout d’un mois, les cellules saines ont proliféré et représentent un tiers de tous les hépatocytes… de quoi permettre aux souris de survivre sans le traitement de référence.

Les défis à relever

  • Sécurité : Il est essentiel de s'assurer que CRISPR-Cas9 n'entraîne aucune lésion dans les régions du génome non ciblées.
  • Efficacité : Il faut optimiser le nombre de cellules correctement corrigées.
  • Délivrance : Il faut développer une méthode sûre et efficace pour administrer CRISPR-Cas9 chez l'homme.

L'importance du débat public

Si le débat éthique est indispensable, il pâtit de pressions industrielles conséquentes. Nous sommes face à un modèle économique et social dans lequel les décisions sont prises en majorité par les lobbies qui ne représentent pas la société dans son ensemble, encourageant à un vrai débat de société intelligent autour de l’ingénierie du génome, qui intègre scientifiques, société civile, citoyens, mais sans oppositions de principe.

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