L'exploration et l'exploitation potentielles des fonds marins représentent un enjeu majeur, oscillant entre promesses de ressources indispensables et risques environnementaux considérables. Cet article explore l'histoire de cette fascination pour les abysses, les enjeux économiques et écologiques, ainsi que le cadre juridique complexe qui entoure cette nouvelle frontière.

La fascination historique pour les profondeurs

De la légende d’Alexandre le Grand explorant l’océan dans un sous-marin aux bathyscaphes modernes utilisés par les équipes scientifiques, la découverte des abysses a toujours constitué une ambition savante, politique et esthétique. Il s’agissait de mieux connaître la faune et la flore sous-marine, de cartographier les océans dans toutes leurs dimensions, mais aussi d’affirmer une puissance, de mettre en scène une domination globale ou encore de faire des fonds marins un nouvel espace d’expansion humaine, réelle ou fantasmée. Les dangers de ce monde inhospitalier, les exploits accomplis par les savants, les militaires et les explorateurs ont contribué à la naissance d’un véritable mythe des abysses, avec ses créatures, ses mondes engloutis et ses combats secrets.

Au Moyen Âge, l’imaginaire dominait les représentations des abysses, avec un aspect terrifiant remontant aux temps bibliques et à l’aventure de Jonas. La bête, immense et dotée de dents gigantesques, symbolisait un double engloutissement. Au fil du temps, des connaissances sur le monde sous-marin et ses espèces ont émergé, notamment grâce à Aristote. La légende d’Alexandre le Grand, qui aurait exploré les profondeurs dans des tonneaux de verre étanches et éclairés, témoigne de cette fascination ancienne.

Au XVIIIe siècle, les encyclopédistes ont cherché à transmettre le savoir en se basant sur des observations directes. Les naturalistes, soutenus par le roi, ont collecté et dessiné ce qu’ils voyaient. La connaissance du monde marin est devenue plus scientifique, avec la cartographie des espaces côtiers pour éviter les naufrages. Le bathyscaphe a permis de découvrir progressivement ce monde.

Au XIXe siècle, des techniques ont été mises au point pour rester plus longtemps sous l’eau. Au XXe siècle, Cousteau et Le Prieur ont créé le scaphandre autonome, révélant cet univers au grand jour avec Le Monde du Silence. L’installation des câbles sous-marins a poussé les hommes à repousser les limites de ce monde inconnu et est devenu un enjeu de puissance.

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Les ressources convoitées des fonds marins

Les grands fonds marins recèlent des ressources minérales considérables, suscitant un intérêt croissant dans un contexte de transition énergétique. Ces ressources comprennent principalement :

  • Les nodules polymétalliques : Ces concrétions de 5 à 10 cm de diamètre, riches en manganèse, fer, cobalt, nickel et cuivre, reposent sur le sol de la zone de Clarion-Clipperton, dans l'océan Pacifique. Ils sont considérés comme indispensables aux nouvelles technologies.
  • Les sulfures hydrothermaux : Ces dépôts se forment autour des sources hydrothermales, des cheminées volcaniques sous-marines qui libèrent des fluides chauds et riches en minéraux. Ils contiennent des concentrations élevées de cuivre, de zinc, de plomb, d'or et d'argent.
  • Les encroûtements cobaltifères de ferromanganèse : Ces croûtes se forment sur les flancs des monts sous-marins et des plateaux océaniques. Elles sont riches en cobalt, nickel, manganèse, platine et autres métaux précieux.

Ces matières premières sont considérées comme critiques et stratégiques en raison de leur importance économique dans le cadre de la transition énergétique et de leur risque élevé pour la sécurité de l’approvisionnement.

L'Autorité internationale des fonds marins (AIFM) : un rôle central et contesté

En vertu de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer adoptée en 1982, les ressources situées au-delà des limites de la juridiction nationale (dans un espace dénommé « la Zone ») sont le patrimoine commun de l’humanité. L’Autorité internationale des fonds marins (AIFM), une instance onusienne de 169 membres, a la charge de gérer cette zone et d'élaborer un cadre réglementaire pour l'exploitation minière des abysses.

L'AIFM est chargée de délivrer des permis d'exploration et d'exploitation, de veiller à la protection de l'environnement marin et de garantir une répartition équitable des bénéfices tirés de l'exploitation des ressources. Cependant, l'AIFM est confrontée à plusieurs défis :

  • L'élaboration d'un code minier : L'AIFM travaille depuis une dizaine d'années sur l'élaboration d'un code minier contraignant pour l'exploitation minière des abysses. Ce code doit définir les règles juridiques, techniques et environnementales à respecter par les entreprises souhaitant exploiter les ressources. Cependant, l'adoption de ce code est régulièrement reportée, créant une incertitude juridique.
  • La pression des entreprises minières : Certaines entreprises minières, comme The Metals Company (TMC), exercent une pression importante sur l'AIFM pour accélérer l'adoption du code minier et obtenir des permis d'exploitation. TMC a même menacé de déposer la première demande d’exploitation minière commerciale à l’AIFM, malgré l’absence de code minier.
  • Les appels à un moratoire : Un nombre croissant d’États et d'organisations environnementales appellent à un moratoire sur l’exploitation minière des fonds marins, faute de connaissances scientifiques suffisantes sur les écosystèmes profonds et les impacts potentiels de l'exploitation.

Les risques environnementaux de l'exploitation minière des abysses

L'exploitation minière des fonds marins suscite de vives inquiétudes en raison des risques environnementaux qu'elle pourrait engendrer. Les écosystèmes des grands fonds marins sont encore mal connus, mais ils abritent une biodiversité unique et fragile. L'exploitation minière pourrait avoir des impacts dévastateurs sur ces écosystèmes, notamment :

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  • La destruction des habitats : L'extraction des nodules polymétalliques, des sulfures hydrothermaux ou des encroûtements cobaltifères entraînerait la destruction des habitats des espèces qui y vivent.
  • La perturbation des écosystèmes : Les activités minières pourraient perturber les chaînes alimentaires, modifier les cycles biogéochimiques et affecter la reproduction des espèces.
  • La pollution : Les opérations minières pourraient entraîner la libération de sédiments, de métaux lourds et d'autres substances toxiques dans l'eau, contaminant ainsi les écosystèmes marins.
  • L'impact sur le climat : La perturbation des sédiments marins pourrait libérer du carbone stocké depuis des millénaires, contribuant ainsi au réchauffement climatique.

Une étude menée par le CSIRO, l’organisme gouvernemental australien dédié à la recherche scientifique et industrielle, a révélé que les populations de concombres de mer, de vers marins et d’étoiles de mer pourraient connaître des déclins significatifs en cas de minage des fonds marins.

Positions et stratégies publiques

Face aux enjeux de l'exploitation des grands fonds marins, différentes positions et stratégies publiques se mettent en place à l’échelle mondiale. Certains États, comme la France, plaident en faveur d’un moratoire, alors que d’autres soutiennent une politique d’exploitation des grands fonds marins, à l’instar de la Norvège ou de la Chine.

Le récent règlement Critical Raw Materials Act dispose que « conformément au principe de précaution, la Commission ne peut pas accorder le statut de projet stratégique à un projet d’exploitation minière en eaux profondes avant que les effets de l’exploitation minière en eaux profondes sur le milieu marin, la biodiversité et les activités humaines n’aient fait l’objet de recherches suffisantes, que les risques n’aient été correctement évalués et qu’il ne soit établi que les technologies et les pratiques opérationnelles envisagées ne portent pas gravement atteinte à l’environnement ».

La recherche scientifique : un rôle crucial

La recherche scientifique joue un rôle crucial pour mieux connaître les écosystèmes des grands fonds marins et évaluer les impacts potentiels de l'exploitation minière. Des projets de recherche tels que LIFEDEEPER, soutenu par l’ANR dans le cadre du programme prioritaire de recherche (PPR) « Océan et climat » de France 2030, montrent la nécessité de laisser le temps à la recherche de mieux connaître les grands fonds marins et leurs écosystèmes pour mieux les protéger.

Ces recherches portent notamment sur :

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  • La cartographie des fonds marins et l'identification des habitats.
  • L'étude de la biodiversité et des interactions écologiques.
  • La modélisation des panaches hydrothermaux et de la dispersion des éléments biogéochimiques.
  • L'étude des holobiontes et des symbioses.
  • L'évaluation des impacts des activités minières sur l'environnement marin.

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