Introduction
« Le Corbeau », réalisé par Henri-Georges Clouzot en 1943, est un film français qui a suscité de vives polémiques dès sa sortie. Situé dans un village français fictif nommé Saint-Robin, l'histoire se concentre sur une série de lettres anonymes, signées « Le Corbeau », qui sèment la zizanie et révèlent les secrets les plus sombres des habitants. L'intrigue est inspirée de l'affaire Angèle Laval, qui a défrayé la chronique dans la France de l'après-guerre.
L'Affaire Angèle Laval : Une Source d'Inspiration
L'histoire du film est en grande partie inspirée de l'affaire Angèle Laval, qui a secoué la ville de Tulle après la Première Guerre mondiale. Entre 1917 et 1922, Angèle Laval, employée de la préfecture, a inondé la ville de milliers de lettres anonymes, signées « L'oeil de Tigre ». Ces lettres révélaient des informations confidentielles, inventaient des enfants illégitimes et accusaient les habitants de divers méfaits. L'affaire a pris une tournure tragique lorsqu'un greffier, soupçonnant sa femme d'être l'auteure des lettres, est mort à l'asile. Angèle Laval n'a été démasquée qu'après une séance de dictée collective avec tous les suspects, une scène que l'on retrouve à l'identique dans « Le Corbeau ». Un journaliste de l'époque avait décrit Angèle Laval, repliée sur elle-même au banc des accusés, comme « un oiseau qui a replié ses ailes », une expression qui a inspiré à Clouzot le titre de son film.
Un Contexte Historique et Politique Sensible
Tourné sous l'Occupation allemande, « Le Corbeau » a été produit par la Continental, une société de production française contrôlée par les Allemands. Dès sa sortie, la noirceur du film a provoqué la gêne, et il a été accusé de servir la propagande nazie. Un journal a même fait courir la rumeur que le film avait été distribué en Allemagne sous le titre de « Une petite ville française ». Paradoxalement, « Le Corbeau », qui est férocement anti-collaborationniste, a valu à Clouzot des ennuis avec le comité d'épuration à la Libération. Après la guerre, le film est resté interdit pendant un certain temps, et il a fallu l'intervention d'intellectuels tels que Sartre et Beauvoir pour qu'il soit réhabilité.
L'Universalité du Thème et l'Impact Culturel
Malgré son contexte historique spécifique, « Le Corbeau » se veut universel. Un encart au début du film précise que si le village s'appelle Saint-Robin, l'action pourrait se situer « dans une petite ville ici ou ailleurs ». Le film a réussi à faire passer dans le langage courant le terme « corbeau » pour désigner l'auteur de lettres injurieuses et anonymes. Près de quarante ans plus tard, en 1984, le meurtre du petit Grégory Villemin, précédé de trois ans de persécution de ses parents par courriers et coups de fil anonymes, a consacré l'entrée du terme « corbeau » dans le vocabulaire courant.
Une Mise en Scène Pessimiste et Angoissante
Clouzot impose son style âpre dès l'introduction du film. Un long plan sans paroles promène la caméra, et à travers elle le spectateur, dans le village, à la manière d'un fantôme, en voyeur, comme pour mieux observer le cadre dans lequel évoluent les personnages. Les acteurs se souviendront du climat de tension qui régnait sur le plateau de tournage. Comme dans son précédent film, « L'Assassin habite au 21 », et comme plus tard dans « Les Diaboliques », le réalisateur déploie sa vision pessimiste de la société, qui n'épargne pas les enfants, aussi sournois et mauvais que les adultes.
Lire aussi: Événements au Cinéma Henri-Georges Clouzot
Des Personnages Complexes et Ambivalents
Pierre Fresnay, incarne dans le rôle du docteur Germain l'idéal de l'homme incorruptible, sorte de double du réalisateur qui observe d'un oeil blasé et sans concession la société corrompue des hommes. On retrouve dans « Le Corbeau » un discours anti-élite courant chez Clouzot, peut-être d'autant plus flagrant en temps de guerre, quand les élites françaises avaient irrémédiablement failli. Mais c'est aussi de la part de Clouzot une critique à peine voilée de l'attitude de ses compatriotes sous l'Occupation, de la collaboration et de la pratique bien répandue à l'époque des lettres de dénonciation anonymes. Dans le film, le dessin qui conclut les lettres d'injures évoque un oiseau stylisé, presque un symbole fasciste. Sa seule vue suffit à provoquer l'effroi. L'oeil de Clouzot se fait presque espiègle lorsqu'à un moment, lors de la procession funèbre en l'honneur d'une victime du Corbeau qui s'est suicidée, une enveloppe tombe du corbillard. Tout le monde comprend qu'il s'agit d'une nouvelle lettre d'insultes et s'écarte de l'objet du délit. Personne n'ose la ramasser. Seuls les enfants, dans ce village d'hypocrites mesquins, s'y aventurent. Le film agit aussi comme une métaphore de l'antisémitisme virulent de l'époque, qui crée des boucs émissaires dès qu'un climat de tension s'installe. La rancœur populaire se fixe rapidement sur une certaine Marie Corbin, infirmière et religieuse rigide, dont le nom rappelle celui de « Corbeau » par homophonie et dont la longue cape noire évoque l'animal. Avec « Le Corbeau », Clouzot montre sa capacité à proposer une galerie de personnages complexes, d'une certaine épaisseur psychologique. Ginette Leclerc incarne une figure de femme forte, rare pour l'époque où elles étaient cantonnées aux rôles de garce ou de godiche. Son personnage de femme fatale cache un défaut qui explique son comportement et trouve dans les bras du docteur Germain une forme de rédemption.
Sexualité, Mort et Critique Sociale
Comme dans beaucoup de films policiers, la sexualité, même à peine évoquée, est un puissant moteur d'explication de l'action des personnages. Le docteur Germain est une sorte de moine solitaire qui semble comme castré depuis le double drame qu'il a subi quelques années plus tôt. Denise la boiteuse séduit les hommes pour surmonter son infirmité. Laura, si douce et pure, est mariée à un vieillard incapable de la combler sexuellement, Marie Corbin est une vieille fille acariâtre qui a encore de la tendresse pour son ancien fiancé. Enfin, Rolande, bien que très jeune, sait minauder pour obtenir ce qu'elle veut des hommes plus âgés. Et comme souvent lorsque la sexualité occupe le premier plan, la mort n'est jamais loin. Avec son long voile de deuil, la mère du patient de la chambre 13 représente une sorte d'incarnation physique de l'Ange de la mort. Pour l'historien du cinéma Pierre Billard, cette centralité du sexe explique pourquoi le Parti communiste, comme l'Eglise catholique, tous deux adeptes « d'une pudibonderie doctrinale », se sont ligués contre le film. La Centrale catholique du cinéma, sorte d'organisme de bienséance, conseillera de le « proscrire ». Le film dresse un portrait au vitriol des instances dirigeantes de la France de l'époque, et personne dans le village ne peut censément représenter les valeurs vichyssoises de triste mémoire (Travail, Famille, Patrie).
Un Dénouement Ouvert et Ambigu
À la fin du film, Clouzot laisse le spectateur sur sa fin : les motivations réelles du corbeau dévoilé nous échapperont en fait toujours un peu. Jalousie ? Volonté délibérée de semer le chaos ? Le film se termine sur une note pessimiste, avec la vengeance comme seule réponse au crime.
Le Corbeau : Un Film Toujours Pertinent
Malgré les polémiques qu'il a suscitées, « Le Corbeau » reste un film majeur du cinéma français. Sa noirceur, son pessimisme et sa critique acerbe de la société en font une œuvre troublante et fascinante, qui continue de résonner avec les préoccupations de notre époque. Le film aborde des thèmes universels tels que la lâcheté, la délation, la manipulation et la quête de boucs émissaires. La complexité des personnages et l'ambiguïté du dénouement invitent à une réflexion profonde sur la nature humaine et les mécanismes de la violence collective.
La Restauration du Film : Un Hommage à Clouzot
En 2017, à l'occasion du 110e anniversaire de la naissance et du 40e anniversaire de la mort de Clouzot, une grande rétrospective a été organisée pour rendre hommage au réalisateur. Les douze films de Clouzot ont été restaurés en 4K, notamment grâce à une aide du CNC. La restauration du « Corbeau » a nécessité un travail considérable, car les négatifs étaient particulièrement vieux et abîmés. Les équipes d'Eclair ont pu combler les bobines manquantes grâce à des marrons, une étape intermédiaire du tirage qui permet de protéger le négatif d'origine. Le son a également été restauré au maximum, même s'il reste différent de nos standards actuels.
Lire aussi: Le Corbeau freux : une étude approfondie
Lire aussi: L'avortement aux États-Unis : une analyse juridique
tags: #clouzot #le #corbeau #analyse
