L'histoire de Christiane Taubira, ancienne Garde des Sceaux, est intimement liée à la lutte pour le droit à l'avortement en France. Son témoignage poignant sur son propre avortement clandestin, survenu en 1971 en Guyane, apporte un éclairage personnel et émouvant sur les réalités vécues par des milliers de femmes avant la loi Veil. Ce récit s'inscrit dans un contexte plus large de commémoration des 50 ans de cette loi historique, marquée par la diffusion de nombreux témoignages et documentaires.
Un Témoignage Révélateur
En mars 2022, lors de l'annonce du retrait de sa candidature à l'élection présidentielle, Christiane Taubira a révélé avoir subi un avortement clandestin lorsqu'elle était jeune. Cette révélation a été faite dans le cadre d'un entretien avec l'Institut national de l'audiovisuel (INA), dont le projet a été dévoilé en décembre et diffusé en janvier à l'occasion des 50 ans de la loi Veil.
Dans ce témoignage, Taubira se souvient des circonstances de son avortement : « Ce qui est impitoyable, c’est que c’est le premier coup. Pas le temps de savourer le plaisir. Il y a une espèce de punition qui tombe là, comme les enseignements que je recevais à l’école confessionnelle. Premier péché, première sanction ! » Elle explique avoir appris sa grossesse peu après son baccalauréat et en avoir parlé à son petit ami. Ensemble, ils ont décidé qu'il n'était pas possible de garder l'enfant.
Son compagnon l'a alors aidée à trouver une « faiseuse d’anges », une femme pratiquant des avortements clandestins. Taubira se souvient de la pénombre du lieu, du visage fermé de la femme et de son silence. Elle n'a pas de souvenirs de souffrances physiques immédiates.
Cependant, les conséquences sanitaires de cet avortement clandestin ont été graves. Après son opération à Cayenne, Taubira est partie étudier en Martinique, où elle a développé une infection sévère. « Je fais une infection carabinée, une poussée de fièvre. Pendant plusieurs jours, on était persuadés que je ne survivrais pas. » Elle a été hospitalisée en urgence. « À l’hôpital, je me souviens que le médecin me pose des questions […] Qui vous a fait ça ? J’entends des mots, curetage, charcuterie… », se souvient-elle. Malgré la gravité de la situation, elle n'a jamais songé à dénoncer la femme qui l'avait aidée.
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"Il Suffit d'Écouter les Femmes" : Un Projet Mémoriel de l'INA
Le témoignage de Christiane Taubira s'inscrit dans le cadre du programme « Il suffit d’écouter les femmes » de l’INA. Ce projet, appuyé par un comité scientifique, a recueilli 79 témoignages de femmes ayant avorté avant 1975, ainsi que des témoignages d'aidants, de faiseuses d'anges, de proches, de médecins, d'un avocat et d'un juge d'instruction.
L'objectif de ce programme est de donner la parole à celles qui ont vécu l'avortement clandestin, de recueillir leurs expériences et de les préserver pour la mémoire collective. Comme le disait Simone Veil, « Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement. Il suffit d'écouter les femmes. »
Parmi les témoignages recueillis, on trouve celui de la doyenne, âgée de 99 ans, qui travaillait dans une maison d'accouchement pendant la Seconde Guerre mondiale, où les femmes aisées de Tours venaient avorter. La benjamine, quant à elle, a 70 ans et a avorté lorsqu'elle était lycéenne, avec l'aide de son compagnon. L'écrivaine et prix Nobel de littérature Annie Ernaux, qui a raconté son expérience traumatisante dans les années 1960 dans L'Événement, se livre également.
Ces témoignages poignants révèlent les souffrances physiques et psychologiques endurées par les femmes ayant recours à l'avortement clandestin, ainsi que les risques encourus pour leur santé et leur vie. Ils mettent également en lumière le rôle crucial des « faiseuses d'anges », ces femmes qui, malgré les risques, offraient aux femmes désespérées une solution à leur grossesse non désirée.
Les témoignages recueillis par l'INA ont été diffusés à partir du 21 janvier sur entretiens.ina.fr dans sa collection d'"entretiens patrimoniaux". Ils ont également été déclinés dans un documentaire coproduit par France Télévisions et diffusé en janvier, dans un livre coédité chez Flammarion, et dans une fiction sonore en cinq épisodes.
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La Loi Veil : Une Victoire Historique
La loi Veil, promulguée le 17 janvier 1975, a dépénalisé l'avortement en France. Cette loi a été le fruit d'un long combat mené par les mouvements féministes et par des personnalités politiques courageuses, comme Simone Veil. Son adoption a marqué une étape décisive dans la reconnaissance des droits des femmes et dans leur droit à disposer de leur corps.
Avant la loi Veil, des milliers de femmes étaient contraintes de recourir à l'avortement clandestin, dans des conditions souvent dangereuses et traumatisantes. Les témoignages recueillis par l'INA rappellent la réalité de cette époque et l'importance de ne pas oublier le passé.
En 2015, à l’occasion des 40 ans de la loi Veil, Christiane Taubira avait publiquement remercié Simone Veil pour avoir fait adopter le droit à l’avortement en France. Dans cette interview, Christiane Taubira avait expliqué : « À l’époque de son combat pour l’IVG, j’étais étudiante et j’assurais des permanences au Planning familial. C’était une question essentielle pour moi. J’étudiais à Paris, loin de chez moi, j’avais déjà perdu ma maman, j’étais vulnérable. »
La France, Pionnière dans la Protection du Droit à l'IVG
Depuis l'adoption de la loi Veil, la France a continué de progresser dans la protection du droit à l'avortement. En mars, elle est devenue le premier pays au monde à inscrire dans sa Constitution la « liberté garantie » d’accès à l’IVG. Cette décision historique témoigne de l'attachement de la France à ce droit fondamental et de sa volonté de le protéger face aux remises en question.
La constitutionnalisation du droit à l'IVG est une réponse aux menaces qui pèsent sur ce droit dans certains pays, comme aux États-Unis, où la Cour suprême a révoqué l'arrêt Roe v. Wade en juin 2022. Elle vise à garantir que les femmes françaises pourront toujours avoir accès à l'avortement, quelles que soient les évolutions politiques et sociales.
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