L'hôtel ducal de Dijon, plus communément appelé (bien qu'anachroniquement) « palais des ducs », bien qu'il n'ait pas été la résidence la plus luxueuse ou la plus fréquentée des quatre ducs Valois de Bourgogne, est aujourd'hui incontestablement le mieux conservé et celui qui présente les vestiges les plus importants. Derrière une façade reconstruite du XVIIe au XIXe siècle, l'ensemble monumental qui abrite la mairie et le musée des Beaux-Arts recèle encore plusieurs éléments majeurs de l'hôtel médiéval : la tour de Bar (1366-1377), les cuisines ducales (1436-1439) et le logis neuf de Philippe le Bon (1450-1456). Cet article explore l'histoire et l'architecture de la chapelle de la Gesine, en utilisant les riches archives disponibles pour reconstituer son contexte et son évolution.
Richesse documentaire de l'hôtel ducal
Ce bâtiment bénéficie d'une documentation archivistique pléthorique (aujourd'hui en grande partie éditée), qui permet non seulement de connaître la fonction de chaque pièce, mais aussi de reconstituer de manière assez précise l'ensemble des bâtiments qui entouraient les éléments conservés et de suivre leur évolution. Les archives de la Chambre des comptes de Dijon permettent également d'avoir une bonne idée du taux d'occupation de l'hôtel, du nombre de personnes qui y vivaient et de l'usage qu'elles en faisaient. En croisant les archives de la Chambre des comptes avec des sources normatives plus générales sur la vie curiale, notamment les fameuses ordonnances de l'hôtel des ducs de Bourgogne, on arrive à comprendre comment le cérémonial de cour se déployait dans l'architecture, et comment on adaptait la seconde au premier.
Rythme d'occupation de l'hôtel ducal
La cour de Bourgogne étant fondamentalement itinérante, l'occupation de l'hôtel de Dijon était irrégulière et discontinue. Son usage et sa fréquentation évoluèrent considérablement sous les principats des quatre ducs Valois. Philippe le Hardi (1363-1404) qui, jusqu'en 1385, n'avait que le seul duché pour toute seigneurie, résidait alternativement en Bourgogne et à Paris, auprès de son frère le roi. Quand il était dans son duché, il voyageait souvent de château en château, avec une concentration sur trois sites : Argilly pour la chasse, Rouvres pour les jardins et Dijon pour la politique. C'est dans cette dernière ville en effet que s'étaient installés la Chambre des comptes, le Trésor des chartes et la chancellerie. Après son mariage en 1369, son épouse Marguerite de Flandre résida quasiment constamment en Bourgogne, dont elle exerçait le gouvernement quand son mari devait voyager loin du duché. L'hôtel ducal de Dijon bénéficiait alors souvent de la présence de la duchesse et de celle de ses nombreux enfants (dix, dont six atteignirent l'âge adulte). L'hôtel était alors rarement vide. Quand elle partait à Argilly ou à Germolles, la duchesse laissait souvent à Dijon un ou deux enfants, vraisemblablement pour servir de gage et pour honorer les bourgeois de la ville.
Avec Jean sans Peur (1404-1419), le partage des tâches entre un duc retenu auprès du roi et une duchesse résidant en Bourgogne se perpétua. Le duc Jean fit peu de séjours dans son duché. En revanche, la duchesse Marguerite de Bavière s'éloigna rarement de Dijon. La cour de la duchesse était sans doute moins prestigieuse et moins pléthorique que celle de son mari, mais la duchesse fut bientôt rejointe à Dijon par sa belle-sœur la duchesse Catherine d'Autriche, puis par sa fille la dauphine Marguerite, duchesse de Guyenne. Cette cour de duchesses se continua après le meurtre de Montereau, jusqu'à la mort de Marguerite de Bavière, à Dijon, en janvier 1424.
Sous le principat de Philippe le Bon (1419-1467), la présence ducale à Dijon devint plus rare. Du vivant de son père, alors qu'il était seulement comte de Charolais, le jeune Philippe avait assuré le gouvernement des Pays-Bas bourguignons et il avait ses habitudes entre Arras, Lille, Bruges et Gand. Après son deuxième mariage, avec sa tante Bonne d'Artois en décembre 1424, il semble avoir eu le désir de continuer le type de gouvernance de ses ancêtres en installant sa nouvelle épouse à Dijon. Mais celle-ci y mourut neuf mois après le mariage en septembre 1425, et ce fut la dernière duchesse résidant à Dijon. Par la suite, Philippe le Bon s'installa de plus en plus souvent à Bruxelles. Il venait en Bourgogne, généralement accompagné de sa troisième épouse Isabelle de Portugal, environ tous les cinq ou six ans, pour un séjour d'un ou deux ans. Lorsqu'ils étaient au duché, le duc et la duchesse se déplaçaient assez peu ; l'hôtel de Dijon, mieux adapté à la taille de la cour, avait clairement leur préférence sur les autres résidences bourguignonnes.
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Avec Charles le Téméraire (1467-1477), les séjours au duché se firent encore plus rares. Le dernier Bourgogne-Valois occupa l'hôtel de Dijon pendant deux semaines, en tant que comte de Charolais, en octobre 1461, puis pendant un mois, en tant que duc, en janvier et février 1474. Ce dernier séjour n'est d'ailleurs pas le moins intéressant. Seul y réside le concierge (qui assume les mêmes fonctions que les châtelains dans les châteaux ducaux). De nombreux serviteurs de la famille ducale ont leur logement en ville et ne suivent pas le prince dans ses pérégrinations. Leur service est d'ailleurs plus ou moins honorifique. Il leur permet en particulier, en tant que « commensaux » du duc, d'échapper aux impôts municipaux.
Quand la cour arrive à Dijon, la très grande majorité des curiaux loge en ville. Cette surpopulation récurrente est très supportable sous le principat de Philippe le Hardi, alors que la plupart des officiers et serviteurs ducaux possèdent un hôtel personnel en ville. Le problème est beaucoup plus sensible lorsque, au lendemain de la paix d'Arras de 1414, Jean sans Peur veut revenir « avec son commun » dans une ville qui est déjà occupée par les trois duchesses. La large boucle qu'il décrit autour de Dijon, par Beaune et Argilly, avant de rejoindre son épouse, est sans doute destinée à disperser son commun et ses troupes dans des bourgs périphériques, avant d'entrer dans la capitale du duché. Sous Philippe le Bon, l'annonce de l'arrivée du duc met régulièrement la ville en émoi. Diplomatiquement, la municipalité envoie au duc des lettres le suppliant de l'honorer de sa présence et lui prépare des entrées de plus en plus théâtrales. Mais, pratiquement, elle promulgue des ordonnances pour interdire aux commerçants d'augmenter le prix des denrées alimentaires et elle soudoie les fourriers du duc pour qu'ils assignent les cantonnements des curiaux dans les villages de la banlieue plutôt que dans la ville même. Avec Charles le Téméraire, l'installation de la cour dans la ville est réglée par les ordonnances de l'hôtel, sur le modèle des ordonnances militaires.
Les Dépendances de l'Hôtel Ducal et leurs Fonctions
Dans les dépendances de l'hôtel ducal, des bâtiments sont affectés de manière plus ou moins stricte et pérenne aux différents « mestiers » de l'« ostel » ducal : chapelle, paneterie, échansonnerie, fruiterie, cuisine, fourrerie, écurie. Les différentes résidences ducales sont plus ou moins bien configurées pour recevoir ces services de cour, dont le personnel et les attributions sont très rigoureusement définis. Les locaux de la fourrerie (ou fourrière) sont assez pérennes, car on y entrepose les meubles et le bois de chauffage, y compris quand l'hôtel est vide. La cuisine réclame des installations spécifiques, qui forcent l'affectation de locaux dédiés à ce service. Néanmoins, les sous-services de la cuisine du duc et de celle de la duchesse peuvent occuper soit des espaces plus ou moins cloisonnés à l'intérieur de la grande cuisine, soit des bâtiments annexes, parfois construits en hâte pour l'occasion. En revanche, le service de la paneterie, qui s'occupe plus d'acheter les pains que de les produire, et celui de la fruiterie, dont la principale mission est de fournir l'éclairage de l'hôtel, s'installent dans des locaux polyvalents, sans continuité d'un séjour à l'autre. Lors des séjours de la cour, ces lieux de service servent à entreposer le matériel technique et à abriter les activités nécessaires pour subvenir aux besoins vitaux du prince. Mais en aucun cas ils ne servent de lieux de logement. Les nombreux écuyers attachés à « l'ostel » du duc et de la duchesse, les sommeliers qui dirigent les services et les serviteurs qui effectuent la réalité des tâches techniques sont logés en ville, jamais dans l'hôtel ducal.
Le Privilège d'Avoir une Chambre à l'Hôtel Ducal
Avoir une « chambre » dans l'hôtel de Monseigneur n'est pas une opportunité pratique, mais un privilège honorifique, qui semble de plus en plus contrôlé. Sous Philippe le Hardi, au moins quatre chambellans disposent d'une chambre sous le même toit que leur maître. Trois sont situées au rez-de-chaussée (Guy de La Tremoille, Guillaume de La Tremoille et Jean de Poissy), en dessous des chambres princières, et une dans les combles (Philippe d'Artois). Les enfants ducaux disposent aussi parfois de leur chambre attitrée. En 1377, la tour Neuve (future tour de Bar), construite initialement pour installer la Chambre des comptes, est modifiée et agrandie pour y installer les enfants de Philippe le Hardi et de Marguerite de Flandre. Sous Jean sans Peur, l'hôtel est réparti entre les trois duchesses : Marguerite de Bavière occupe les appartements ducaux, qu'elle fait agrandir par une galerie. Sa belle-sœur, Catherine d'Autriche, est installée dans la tour de Bar et sa fille Marguerite, duchesse de Guyenne, loge avec son commun dans le pavillon des étuves, construit dans la « basse cour » de l'hôtel.
Les ordonnances de Philippe le Bon sur l'hôtel distinguent soigneusement les officiers qui « dînent en salle », donc collectivement, et ceux qui « dînent en chambre », ce qui sous-entend qu'ils disposent d'une chambre dans l'hôtel ducal. L'ordonnance de 1449 signale six nobles pouvant dîner en chambre : le premier chambellan (Antoine de Croÿ), le garde des joyaux (Jean Coustant), l'épicier (Pierre Michel) ainsi que son fils et ses neveux de Nevers. Or, dans le logis neuf construit de 1450 à 1455, on peut assez facilement repérer six appartements (accordons ce nom anachronique à six ensembles comprenant chambre, garde-robe et retraits), en plus des appartements ducaux, ce qui peut correspondre à une mise en conformité de l'espace avec le cérémoniel de cour (pour deux officiers au moins, on trouve confirmation d'une occupation réelle de ces chambres lors du séjour de 1455-1455). Mais l'occupation pratique de l'hôtel ne correspond pas toujours à la définition théorique des ordonnances. Ainsi, Antoine de Croÿ semble avoir un logement dans l'hôtel auxiliaire de Chancey, alors que son titre de premier chambellan lui donne droit à une chambre sous le même toit que le duc. Les suivantes d'Isabelle de Portugal semblent également moins soumises aux règles protocolaires qui régissent les logements. En 1433, la première demoiselle de la duchesse, Marguerite de Mornay, est logée dans les Allées rouges ; la femme de Philippe de Courcelle, Guymard Rodrigues, loge - et accouche - au dernier étage de la tour de Bar, et la nourrice de la duchesse, Mor Gonçalves, a également une chambre dans l'hôtel ducal.
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En juillet 1418, quelques mois avant d'être assassiné à Montereau, Jean sans Peur écrit à la Chambre des comptes de Dijon pour lui demander d'acheter les maisons mitoyennes de son hôtel, afin d'y construire un nouveau bâtiment dont il se réservera l'usage :
Quoy qu'il y ait un assez grand et spacieux hostel, toutefois ne l'est-il pas assez pour y mettre surement en garde ses joyaux de chapelle et de son corps, non plus que ses armeures, sa librairie etc, sans embarrasser le logis et l'appartement des dames d'honneur, demoiselles etc de la duchesse et de ses enfants.
Enfin, en 1448, pour obtenir de la Chambre des comptes les fonds nécessaires à la reconstruction de l'hôtel, Philippe le Bon avance le même type d'argument :
Puis nagueres nous ayons conclû et deliberé de faire faire et ediffier en nos hostels à Dijon plusieurs ouvrages et ediffices nouveaulx, lesquels pour nostre aisance et logis quand serons en nos pays de Bourgogne nous sont bien necessaires d'avoir.
Il est très difficile de se faire une juste idée de la « ruche » que constituait cet hôtel quand la cour y résidait. Les ordonnances de l'hôtel sont des textes normatifs qui énoncent un idéal et luttent contre les dérives d'un commun qui s'enfle de profiteurs et de clandestins. Mais on ne sait où placer le curseur entre l'ordre parfait imaginé par les princes et le désordre complet, que laissent parfois deviner les comminations des ordonnances.
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Les Chambres Ducales : Un Espace en Évolution
Au centre symbolique de l'hôtel se trouvent les « chambres du duc » et « de la duchesse ». L'historiographie, qui a imaginé des suites parallèles et immuables, avec les appartements de Madame au rez-de-chaussée et ceux de Monsieur au premier étage, s'appuie souvent sur des mentions isolées, témérairement extrapolées à tous les temps et tous les lieux. À Dijon, la continuité de la documentation montre que les emplacements respectifs des chambres du duc et de la duchesse varient quasiment à chaque séjour. Dans le logis primitif de Dijon (1350-1450), la chambre à côté de la chapelle est attribuée successivement aux « chevaliers », à la Chambre des comptes, à la duchesse, au duc, puis devient la chambre du poêle. Et dans le logis neuf, construit à partir de 1450, la pièce appelée « chambre de la duchesse » dans les comptes de construction et de réparation n'a jamais accueilli aucune duchesse de Bourgogne.
Dès l'époque de Philippe de Rouvres (1349-1361), les appartements ducaux comprennent déjà une chambre et une garde-robe. Cette dernière, décorée de lambris, de vitraux, et ouverte sur le préau, n'est pas un vestiaire, mais une pièce à vivre, peut-être déjà la chambre à dormir. Au fil des générations, la suite ducale se complexifie. Sous Philipe le Hardi, les comptes évoquent souvent « les trois chambres de Monseigneur », qui s'étendent au premier étage de la travée sud d'un logis double en profondeur. Philippe le Bon fait construire une vis d'escalier en bois dans la « chambre de Monseigneur » pour y annexer une seconde pièce, aménagée dans les combles du logis vieux. Au hasard des comptes, on apprend qu'il dort dans cette chambre haute, et non dans la « première chambre de Monseigneur ».
Le logis neuf, construit à partir de 1450, reprend grosso modo l'emprise et la distribution du logis vieux, en y ajoutant un second étage. La vis d'escalier construite au droit de la chambre de Monseigneur, qui dessert le deuxième étage et l'étage de combles, permet de penser que le duc occupe non plus un duplex, mais un triplex. D'ailleurs, lors de son séjour de 1454-1455, il peut également occuper les appartements dits de la duchesse, ce qui lui assure la jouissance d'un bon tiers du logis neuf.
La Chambre de Parement : Interface entre Public et Privé
À l'interface de l'espace public de la salle et de l'espace privé de la chambre ducale, se trouve la « chambre de parement ». Les indices sont peu explicites pour comprendre le rôle de cette pièce. On sait qu'elle est tendue de riches étoffes, qu'elle est chauffée par une cheminée monumentale et qu'elle est éclairée par de nombreuses fenêtres. On peut supposer qu'elle sert de salle d'attente pour les personnes reçues en audience privée par le duc.
La Chapelle : Cœur Spirituel de l'Hôtel Ducal
La chapelle est un élément essentiel de l'hôtel ducal. Elle est le lieu où le duc et sa cour assistent aux offices religieux, mais elle sert aussi de cadre à des cérémonies plus profanes, comme les mariages ou les baptêmes. La chapelle de l'hôtel ducal de Dijon a connu plusieurs transformations au cours de son histoire. La chapelle primitive, construite sous Philippe de Rouvres, était située dans le logis vieux. Elle fut remplacée par une chapelle plus vaste sous Philippe le Hardi, puis par une nouvelle chapelle, encore plus grande, sous Philippe le Bon. La chapelle actuelle, construite au XIXe siècle, est située à l'emplacement de l'ancienne chapelle de Philippe le Bon.
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