Cet article vise à explorer et à apprécier les subtilités des lieder, en particulier à travers l'exemple du chant de berceau de Schumann. Le lied, un genre spécifique allemand de l'époque romantique, est souvent confondu avec d'autres formes musicales telles que la mélodie, la romance ou la ballade. Il est donc essentiel de définir ce que le lied n'est pas, avant de plonger dans son essence.
Qu'est-ce qu'un Lied? Définition et Distinction
Le lied se distingue de la romance, populaire au XVIIIe siècle, illustrée par des chansons comme "Plaisir d’amour ne dure qu’un moment". La ballade, plus ancienne et en vogue au Moyen-Âge, peut parfois s'apparenter à un lied de forme strophique, notamment lorsqu'elle se déroule de façon linéaire, comme dans "Le Roi des aulnes" de Schubert.
Il est important de noter que la mélodie française est souvent considérée comme l'équivalent du lied allemand. Cependant, alors que le lied allemand puise son inspiration dans la veine populaire, la mélodie française de l'époque est plus savante, avec Berlioz comme figure de proue. Le lied peut être perçu comme un genre intermédiaire entre la chanson et l'opéra.
Volkslied et Kunstlied: Deux Formes de Lied
Il existe deux formes principales de lied :
Le Volkslied (chanson populaire du folklore), dont la forme la plus ancienne remonte au Moyen-Âge. Un exemple célèbre est "Des Knaben Wunderhorn" ("Le cor merveilleux de l’enfant"). Le Volkslied se caractérise par une mélodie simple, facile à retenir, avec peu de modulations musicales.
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Le Kunstlied (chanson artistique), cultivé par Beethoven et élevé à son apogée par Schubert. Cette distinction entre les deux genres de lied est apparue à partir des travaux de Herder. Le Volkslied a exercé de nombreuses influences, notamment à travers Shakespeare et Rousseau.
Le lied est une osmose de la musique et de la poésie. Des compositeurs classiques tels que Haydn, Mozart et Beethoven ont contribué au développement du genre. Haydn, lors d'un voyage en Angleterre, composa des lieder sur des poèmes d’Anne Hunter en 1795. Sa seconde série de Canzonettes, débutant par "She never told her love" sur un texte de Shakespeare, porta l’art du lied de Haydn à son apogée expressive. Mozart, quant à lui, mit en musique des poèmes de moindre qualité, à l’exception de "Das Veilchen" (La violette) de Goethe, considéré comme son chef-d’œuvre.
Schumann et le Lied: Une Affinité pour la Poésie
Schumann, à la recherche d’une poésie musicale, composa d'abord pour son piano. En 1840, il composa ses premiers lieder sur des textes de Heine, inspiré par sa femme Clara. Tout comme Goethe fut le poète de Schubert, Heine devint le poète de Schumann. Cependant, l'engouement de Schumann pour Heine fut de courte durée, car il ne supporta plus les remarques de Heine à l’égard de Mendelssohn. Cette rupture empêcha la création d'autres chefs-d’œuvre comme "Dichterliebe".
Le cycle "Myrthen" opus 25 (Les Myrthes), offert à Clara le jour de leur mariage, comporte des chefs-d’œuvre tels que "Widmung" (ballade) de Rückert, et deux textes de Heine : "Die Lotosblume" (La Fleur de lotus), "Du bist wie eine Blume". "Frauenliebe und Leben" (« L'Amour et la vie d'une femme ») est un cycle de lieder sur un recueil de poèmes de Chamisso, composé de huit lieder qui mettent en musique huit épisodes de la vie d'une femme.
Bien que "Gedichte der Königin Maria Stuart", opus 135 soient des "poèmes de la reine Marie Stuart", ils permettent à Schumann d'exprimer sa propre souffrance en s'identifiant à la reine d'Ecosse et en faisant ses adieux au lied. Le dernier lied de Schumann se conclut par "délivre-moi !".
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La Berceuse de Schumann: Un Exemple de Sensibilité Poétique
Auteur de la très célèbre berceuse, Schumann préférait des poètes mineurs à Goethe, car il souhaitait rehausser les textes avec sa musique. L'essor de son art se manifesta entre 1861 et 1877, avec des œuvres telles que "Wie bist du, meine Königen", "Die Mainacht", "Botschaft", "Liebesglut" (ardeur amoureuse), "Die Liebende schreibt" (la bien aimée écrit) de Goethe, "Wigenlied" (berceuse), "Sonntag" Op. 47-3 sur une poésie populaire.
Le cycle "Romanzen aus L.Tiecks "Magelone" (Romances de Magelone) conte le récit d'un chevalier errant qui tombe amoureux de Magelone, la fille du roi de Naples.
Lied et Forme Musicale
Les lieder revêtent le plus souvent la forme strophique simple ou strophique variée.
La forme strophique simple est la forme la plus ancienne et la plus habituelle, où la même musique est réutilisée à chaque strophe. Elle est adaptée à des poèmes à la prosodie très régulière, mais présente un risque de monotonie.
La forme strophique variée permet aux compositeurs de modifier certaines strophes pour mieux calquer le contenu sur les variations du texte. Haydn, par exemple, procède de cette façon sur des textes anglais dans Quatorze Canzonettas (« Sailor’s Song » et « Pleasing Pains »). Un autre exemple est « Der Lindenbaum », 5ème lied du Voyage d’hiver de Schubert. La forme AAB est héritée du Moyen-Age : couplet, couplet, envoi.
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La forme rondo est une forme strophique avec alternance couplet-refrain, où les couplets sont interprétés différemment.
Au-Delà de Schumann: Autres Compositeurs de Lieder
D'autres compositeurs ont également contribué au genre du lied. Chez Liszt, si l'harmonie est germanique, la mélodie est latine. Il composa sur des textes de Goethe "Der du von dem Himmel bist", "Freudwoll und Leidwoll", "Über allen Gipfeln ist Ruh". Il avait tendance à choisir des poètes médiocres, mais composa néanmoins sur des poèmes de Heine : "Frühlingslied" (chanson printanière), "Neue Liebe" ainsi que "Auf Flügeln des Gesanges" (sur les ailes du chant).
Wagner est principalement connu pour ses opéras, mais on retient de lui cinq lieder rassemblés dans le recueil "Wesendonck-lieder" et composés sur des poèmes de sa muse Mathilde Wesendonck.
Mahler a aussi composé notamment : "Lieder eines fahrenden Gesellen" (chant d'un compagnon mourant), dont la première symphonie de Mahler est inspirée, "Des knaben Wunderhorn" (le cor merveilleux de l'enfant) et Kindertotenlieder (chants pour des enfants morts).
Dans le sillage tragique de Schumann, Wolf se montra très méticuleux dans le choix et la restitution des œuvres poétiques. Son exigence perfectionniste fait que certains lieder sont des opéras en miniature, créant une osmose entre la musique du langage et le langage musical. Un exemple est le Lied de Mignon, où Wolf reprend l'histoire de Mignon de Goethe, tirée du roman "Les années d'apprentissage de Wilhelm Meisters".
Richard Strauss, bien qu'il ne fût pas un maître du lied, a composé quelques lieder à retenir, notamment "Standchen" et Vier Letzte Lieder (Quatre Derniers lieder). Ces derniers, composés entre 1946 et 1948, sont d'une beauté crépusculaire qui symbolise la fin du genre.
Comment Apprécier les Lieder
L'approche de la musique se fait parfois plus aisément par l'écoute de chants sublimés par de belles voix sur de belles mélodies, sans souci du texte. La familiarité de l'existence d'un refrain ou d'un air à résonance populaire peut aussi aider. Pour ce qui est d'apprécier les textes, il est plus aisé de débuter par les poèmes de Heine comme "Seit ich ihn gesehen" (depuis que je l'ai vu), "Wenn ich in deine Augen seh' " (Quand je regarde au fond de tes yeux), "Du bist wie eine Blume" (Tu es pareille à une fleur).
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