Introduction
Ceuta et Melilla, deux petites enclaves espagnoles situées sur la côte nord de l'Afrique, représentent un cas unique et complexe. Comptant à peine 35 km² à elles deux, Ceuta et Melilla sont de petits morceaux de terre qu’on a grand peine à situer sur une carte. Points géostratégiques importants, lieux de tensions migratoires, et vestiges d'une histoire riche et parfois conflictuelle, ces villes suscitent de nombreuses questions quant à leur identité, leur avenir et leurs relations avec l'Espagne et le Maroc. Cet article explore l'histoire, l'actualité et les enjeux de Ceuta et Melilla, en abordant leurs particularités culturelles, économiques, politiques et géopolitiques.
Histoire: Des Comptoirs Phéniciens aux Villes Autonomes Espagnoles
Comme souvent dans l’histoire espagnole, d’abord il y eut les Phéniciens. Ce peuple de valeureux marchands venant d’Orient a essaimé sur le pourtour méditerranéen. Les futures Ceuta et Melilla sont des comptoirs phéniciens. Au fil des siècles, ces antiques établissements phéniciens passeront souvent aux mains des Grecs et surtout des Romains. L'histoire de Ceuta et Melilla est riche et complexe, marquée par le passage de différentes civilisations et puissances. Pour ne pas les confondre, Ceuta est nichée sur les terres qui forment la rive sud du Détroit de Gibraltar.
Des Conquêtes Ibériques à l'Intégration à l'Espagne
Au début de la Renaissance, les temps changent et l’époque est aux grandes découvertes et aux aventures maritimes. Ceuta est conquise par les Portugais au XVe siècle, en 1415, et devient ibérique, mais pas espagnole. Melilla, elle, est conquise directement par la couronne d’Espagne, durant le règne des Rois Catholiques, Isabelle et Ferdinand, en 1497.
Et pourtant, en 1580, sous Philippe II, l’Espagne et le Portugal formeront un seul et même royaume. On peut même parler d’un gigantesque empire colonial qui s’étend, entre autres, aux Amériques et en Afrique. Dans les nombreuses possessions portugaises se trouvent Ceuta. En 1640, lorsque le Portugal redevint indépendant de la couronne espagnole après une brève union de soixante ans, Ceuta est transférée à l'Espagne. Elle est reconnue officiellement comme possession espagnole au traité de Lisbonne de 1668.
Tensions avec le Maroc et Guerres Hispano-Marocaines
Les enclaves de la couronne d’Espagne vivent dans une paix relative jusqu’à la fin du XVIIIe siècle où un sultan alaouite (dynastie régnante encore de nos jours au Maroc) mènent plusieurs incursions en direction de Ceuta et Melilla. Les tensions persistent pendant des décennies avant de culminer lors de la guerre hispano-marocaine de 1859-1860.
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Un siècle plus tard, le Maroc, dans le sillage du vaste mouvement décolonial, accède à l’indépendance. La question des enclaves espagnoles en terres africaines revient alors dans les revendications des Alaouites. Ces derniers font valoir, ayant aussi gagné à leur cause bon nombres de pays africains et musulmans, que Ceuta et Melilla constituent des vestiges coloniaux. Dans cette logique, la fin du protectorat franco-espagnol sur le Maroc aurait dû entrainer la « restitution » des enclaves. Dès 1961, soutenu par de nombreux pays arabes ainsi que par l’URSS, le Maroc a également porté ses revendications concernant les villes de Ceuta et Melilla devant l’Assemblée générale de l’ONU. En 1966, le roi du Maroc Hassan II est même allé jusqu’à soutenir les prétentions espagnoles sur Gibraltar, affirmant que, si le territoire britannique était décolonisé, alors Ceuta et Melilla devraient automatiquement être restituées au Maroc.
Villes Autonomes et Frontières Européennes
En 1995, Ceuta et Melilla furent finalement reconnues « Ciudades autónomas ». Une reconnaissance constitutionnelle timorée les incluant néanmoins dans le système autonomique espagnol, mais en perpétuant leurs différences à l’égard des autres villes péninsulaires ainsi que leur situation toujours à la marge du cadre institutionnel général.
Avec l’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne (UE) en 1986, les “territoires de souveraineté espagnole” ont été intégrés à l’ensemble communautaire et Ceuta comme Melilla peuvent arborer fièrement à leur frontière un panneau indiquant “commune d’Europe”. L’adhésion de l’Espagne aux accords de Schengen en 1991 a eu également des conséquences pour les deux villes autonomes, puisque l’Espagne s’est trouvée dotée, dans ce cadre, d’une frontière extérieure européenne.
Actualité: Enjeux Migratoires, Tensions Diplomatiques et Défis Sécuritaires
Les tensions entre le Maroc et l’Espagne sont ainsi loin d’être éteintes. Elles se cristallisent principalement depuis un an en particulier autour de la question migratoire. Ceuta et Melilla sont devenues des « points chauds » de la politique de contrôle des frontières en raison des vagues migratoires récurrentes de jeunes subsahariens et maghrébins qui tentent d’y pénétrer, voyant dans ces territoires une porte d’entrée en Espagne et vers l’Europe.
Crises Migratoires et Relations avec le Maroc
En effet, en mai 2021, un afflux considérable de migrants africains (Marocains pour la plupart) a franchi illégalement la frontière à Ceuta. Cet évènement a été analysé par les observateurs comme des représailles à l’endroit de l’Espagne qui avait accueilli le chef de Front Polisario (ennemi de Rabat militant pour un Sahara occident indépendant). Le Maroc aurait ainsi laissé passer, sinon encouragé, le passage en force. Régulièrement, la « crise migratoire » à Ceuta fait la Une des médias.
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La limitation des migrations vers l'Espagne, dont l'enclave de Ceuta, passe tout d'abord par des dispositifs législatifs et des accords de coopération avec le Maroc. A ces dispositifs légaux s'ajoute un dispositif de barriérisation, c’est-à-dire la construction de dispositifs matériels bloquant et filtrant le passage frontalier. Sur le plan matériel, une double clôture de 6 mètres de haut et de 8 kilomètres de long sépare l'enclave espagnole de Ceuta du Maroc, une zone intermédiaire d'une centaine de mètres, visible sur l’image générale, étant laissée comme zone-tampon entre les deux dispositifs. Ce dispositif est doublé par des capteurs de bruit et de mouvements ainsi que par des caméras de vision nocturne. On y ajoute des dispositifs spécifiques, comme des diffuseurs de gaz lacrymogène.
Protection de l'OTAN et Sécurité des Enclaves
Enfin, une autre question est récemment revenue dans le débat public concernant la sécurité de Ceuta et Melilla. Il s’agit de leur protection par l’OTAN. En fait, les deux enclaves espagnoles, ne sont pas couvertes par le parapluie en raison de closes précises du Traité de l’Atlantique Nord qui stipule que sont concernés les territoires européens et américains mais aussi les îles au nord du Tropique du Cancer. Ainsi les Canaries sont couvertes par l’OTAN.
Revendications Marocaines et Tensions Diplomatiques
En août 2023, l’ambassade du Maroc à Madrid publia une carte du royaume marocain sur laquelle Ceuta et Melilla faisaient partie intégrante du royaume marocain. Cette « réunification » était matérialisée par la disparition des frontières (pourtant reconnues par l’ONU) entre ces deux exclaves espagnoles et le reste du territoire marocain. À la suite des protestations diplomatiques espagnoles, la carte fut retirée, d’internet tout du moins.
Défis et Particularités des Enclaves
Ceuta et Melilla font face à des défis uniques en raison de leur situation géographique, de leur composition démographique et de leurs relations avec le Maroc.
Sociétés Plurielles et Relations Interculturelles
Villes-frontières confrontées à l’immigration clandestine, ce sont aussi deux sociétés plurielles où cohabitent juifs, musulmans, chrétiens et hindous. Elles condensent donc tous les défis des sociétés multiculturelles contemporaines, et attirent depuis quelques années l’attention des médias. La particularité de Ceuta et Melilla est renforcée par les différents groupes de population -chrétiens, juifs musulmans et hindous- qui y résident.
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Cette thèse étudie la complexité et l’ambivalence des rapports sociaux à Ceuta et Melilla. Un vivre ensemble étudié à travers le binôme « conflit et cohabitation », au singulier afin de marquer sa nature générique. Ainsi, plutôt que de quantifier le conflit, l’intérêt de cette recherche réside dans l’ambivalence même de chacun de ces termes et notamment dans les clivages qui les nourrissent : religieux, sociaux, culturels, ethniques et linguistiques.
Dépendance Économique et Commerce Transfrontalier
Économiquement, les villes espagnoles dépendent fortement de Nador, Fnideq et Tétouan et des milliers de Marocains travaillent dans ces enclaves (20 000 Marocains traversent quotidiennement la frontière de Melilla).
Outre ces milliers de Marocains dépendant des opportunités économiques de ces territoires espagnols enclavés, une véritable économie transfrontalière est en place et n’aurait pas cette ampleur s’il n’y avait pas de frontière : les importateurs et exportateurs tirent profit des différences de prix, du taux de change entre l’euro et le dirham, ainsi que des opportunités économiques induites par des législations en vigueur qui diffèrent de chaque côté de la frontière.
Enjeux Politiques et Identitaires
Bien que la communauté d’origine marocaine et de confession musulmane représente aujourd’hui entre 40% et 50% des populations des deux villes, la communauté d’origine péninsulaire et de confession catholique demeure majoritaire constituant 50% de la population de Melilla et 59% de celle de Ceuta. Selon Alicia Fernandez Garcia, docteur en Lettres, langues et civilisations étrangères et autrice de plusieurs ouvrages et de travaux d’études sur les deux enclaves espagnoles, ces deux territoires s’affirment espagnols, mais la volonté d’autonomie locale y est forte.
Si tout le monde s’accorde sur l’attachement de Ceuta et Melilla à la nation espagnole, le clivage politique entre les différentes franges des populations réside plutôt dans la question de l’hispanicité (« españolidad ») des villes défendues par certains et rejetées par d’autres, en majorité musulmans, qui clament un héritage hispano-berbère.
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