L'allaitement a toujours occupé une place centrale dans les préoccupations liées à l'alimentation humaine. Déjà, le Code d'Hammurabi, un texte juridique babylonien datant d'environ 1750 avant J.-C., réglementait l'allaitement, témoignant de l'importance symbolique et pratique du lait en tant qu'aliment. En France, le XIXe siècle se distingue par l'intérêt croissant de l'État pour cette question, une période marquée par l'apogée de « l'industrie nourricière » et une forte mortalité infantile.

L'Allaitement: Un Aliment Chargé de Symboles

Le lait maternel est bien plus qu'un simple aliment. Dans l'Ancien Testament, il symbolise, avec le miel, la Terre promise. Considéré comme l'une des grandes humeurs fondamentales du corps humain au même titre que le sang et le sperme, le lait est porteur d'une valeur symbolique élevée. De nombreuses cultures attribuent à l'allaitement des pouvoirs spécifiques, conférant aux nourrissons un destin particulier, comme en témoignent les mythes de Romulus et Rémus allaités par une louve.

Pendant longtemps, la production du lait est restée un mystère, donnant lieu à des interprétations variées et riches en symbolisme. En Occident, depuis l'Antiquité, le lait était perçu comme du sang cuit et blanchi. Le fœtus se nourrit du sang maternel in utero, et après l'accouchement, ce sang « monte » dans les seins de la mère où, après une « cuisson » (appelée « coction »), il se transforme en lait. Cette conception établit une continuité biologique entre la grossesse et l'allaitement.

Le lait était également considéré comme un transmetteur, véhiculant les qualités physiques et morales de la mère ou de la nourrice à l'enfant. L'idée que le lait absorbé transmettait les caractères ou les propriétés de celui qui l'avait produit était largement répandue, suggérant que le lait pouvait transmettre aussi bien les vices que les qualités.

Les Pratiques d'Allaitement au XIXe Siècle

Au XIXe siècle, la vigilance concernant la santé de la femme qui allaite était de mise, excluant toute maladie. On accordait également une grande importance au lien entre l'alimentation de la femme qui allaite et la qualité et la quantité de son lait, proscrivant certains aliments comme le chou, la viande fumée, les épinards, l'ail et l'oignon. La consommation d'alcool était à modérer, et une alimentation abondante était recommandée pour les nourrices.

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Les rapports sexuels étaient aussi considérés comme altérant la qualité du lait.

Malgré l'apologie de l'allaitement maternel par les médecins, leur clientèle bourgeoise était souvent réticente, considérant cette pratique comme une contrainte limitant leur vie mondaine. Les médecins condamnaient les familles pauvres des villes qui avaient recours à l'allaitement « mercenaire » et plaçaient leurs bébés en nourrice à la campagne.

L'Intervention de l'État et la Loi Roussel

L'intérêt du pouvoir pour l'allaitement ne date pas d'hier. En France, le premier texte officiel est l'Edit du roi Jean, en 1350, qui fixe le salaire des nourrices et les conditions de leur emploi. Au XVIIIe siècle, les lois se multiplient pour protéger les nourrissons. En 1715, Louis XIV interdit aux nourrices enceintes ou malades de prendre des enfants, sous peine de fouet et d'amende. Une ordonnance de 1727 interdit aux nourrices d'allaiter deux nourrissons à la fois sous peine d'amende pour les maris et de fouet pour les femmes.

Sous la Révolution, un décret de la Convention de juin 1793 stipule que « les secours ne seront apportés qu'aux mères qui allaiteraient leurs enfants ». Beaucoup de familles avaient du mal à payer les frais de « nourriture » de leurs bébés, et au XVIIIe siècle, des quêtes étaient organisées dans toutes les paroisses de Paris pour le paiement des mois de nourrices.

Au XIXe siècle, l'État s'empare de la question de l'allaitement à travers la politique de la petite enfance. La mise en nourrice a une conséquence directe sur la mortalité infantile, qui est très élevée. Les chiffres de la surmortalité des enfants placés en nourrice sont édifiants. Le docteur Monot, médecin dans la Nièvre, décrit la mort massive des enfants nouveau-nés laissés dans les villages par les femmes parties comme nourrices à domicile à Paris.

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Ces débats aboutissent à la loi Roussel de 1874, qui protège « tout enfant âgé de moins de deux ans qui est placé moyennant salaire, en nourrice, (…) hors du domicile de ses parents. Il devient, par ce fait, l'objet d'une surveillance de l'autorité publique, ayant pour but de protéger sa vie et sa santé. » Cette surveillance est assurée par le préfet assisté de comités départementaux et de Commissions locales. Des inspecteurs sont nommés pour une surveillance constante des nourrissons. Tout placement d'enfant en nourrice doit être déclaré, et les nourrices doivent demander des certificats ou une autorisation d'exercice. Un carnet est mis en place.

La loi Roussel ne surveille que les enfants placés en nourrice à l'extérieur du domicile des parents, excluant ainsi toute surveillance des nourrices travaillant au domicile des familles aisées. Cette loi ne s'applique qu'à une partie de la population, la plus démunie : les familles pauvres des villes et les familles de paysans. La surveillance porte sur ce que l'on appelle alors « les classes dangereuses » mais pas sur les familles dites « honorables ».

Lyon: Un Cas Particulier d'Allaitement Mercenaire

Lyon, pendant tout le XIXe siècle, demeure la ville de France qui envoie la plus forte proportion de ses nouveau-nés en nourrice. Plus de la moitié des bébés sont confiés à des nourrices « à emporter » (à la campagne), sans compter les nourrissons pourvus d'une nourrice « sur lieu » (au domicile des parents). Lyon est donc un cas particulier : l'allaitement y est mercenaire.

Localement, les agents d'exécution de la loi Roussel sont les préfets, assistés de Comités départementaux de protection des enfants du premier âge. L'État s'appuie beaucoup sur les œuvres déjà existantes, qui s'occupaient de la petite enfance, et les subventionne.

Les Sociétés de Charité maternelle ont pour but de favoriser l'allaitement par la mère. Elles sont reconnues et admises à recevoir des subventions de l'Etat, des départements ou municipalités. A Lyon, la société a été créée en 1786 et aide des mères dans l'indigence, les encourageant financièrement à nourrir elles-mêmes leur enfant, à condition que ce dernier soit légitime et que les mères fournissent un certificat de bonnes mœurs.

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La Société Protectrice de l'Enfance de Lyon, fondée en 1866, a pour objectif de lutter contre la trop forte mortalité infantile en facilitant l'allaitement maternel dans les milieux urbains. Pour ce faire, elle distribue des prix aux mères et nourrices méritantes et développe un réseau de crèches. Les crèches en milieu urbain évitent la mise en nourrice à la campagne et « incitent » à l'allaitement maternel en offrant la gratuité de la garde si les mères s'engagent à venir allaiter leur enfant deux fois par jour.

A Lyon, entre 1870 et 1914, neuf sociétés se créent autour de la maternité et des soins aux nourrissons. Cinq de ces œuvres font de la consultation de nourrissons qui ont pour but d'encourager les mères à allaiter.

Les Biberons au XIXe Siècle: Une Alternative Risquée

Face aux difficultés et aux dangers liés à la mise en nourrice, le biberon apparaît comme une alternative, mais non sans risques. Les biberons du XIXe siècle étaient souvent en verre, parfois ornés de graduations, et pouvaient être équipés de longs tuyaux. Cependant, ces biberons étaient difficiles à nettoyer, favorisant la prolifération des bactéries et contribuant à la mortalité infantile.

Des innovations comme la "Prise d'air capillaire" tentent d'améliorer le système, mais l'interdiction définitive des "biberons tueurs" marque une prise de conscience des dangers liés à ces dispositifs.

Des entreprises comme Grandjean se lancent dans la production de biberons, proposant des modèles variés et tentant de s'imposer sur le marché de la petite enfance. Cependant, la concurrence est rude et l'entreprise ne parvient pas à s'emparer pleinement du marché.

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