Bertrand Belin, artiste aux multiples facettes, est à la fois musicien, chanteur, compositeur, acteur et écrivain. Son œuvre littéraire, marquée par une exploration profonde de la condition humaine, se penche souvent sur les thèmes de l'enfance, de la jeunesse et des souvenirs qui façonnent l'individu. Cet article se propose d'examiner comment Belin aborde ces thèmes dans ses écrits, en particulier dans ses romans "Requin" et "La Figure", ainsi que dans son recueil de fragments "Vrac".
"Vrac" : Un Archipel de Souvenirs d'Enfance
Dans "Vrac", Bertrand Belin entreprend un voyage au cœur de sa mémoire pour exhumer les sédiments d'une enfance marquée par la misère et la violence. L'ouvrage se présente comme un assemblage de fragments, de poèmes, d'anecdotes et de pensées, qui tentent de dire l'indicible et de fixer la matérialité des origines. Belin décrit "Vrac" comme le livre par lequel il lui est donné la possibilité de mettre enfin en langue des expériences sensibles appartenant à son enfance et son adolescence. Il perçoit la maîtrise du langage comme un attribut essentiel, une voie vers l'amélioration de sa condition.
Une Langue Volontairement Pauvre pour Ne Pas Altérer le Passé
L'écriture de "Vrac" se caractérise par une langue volontairement pauvre, comme si Belin voulait éviter d'altérer ou de magnifier les souvenirs qui remontent à la surface. Chaque texte est un morceau extrait de la mémoire, restitué avec une grande minutie et sans complaisance. L'auteur ne cherche pas à exposer son nombril ni à exhiber des médailles glanées au dur combat de vivre. Il se situe plutôt du côté de la cruauté chère à Artaud, où la langue épingle ce qui bouge encore d'un passé qui ne passe pas.
La Cruauté et la Fierté de la Misère
Belin explore la cruauté et la violence qui ont marqué son enfance, mais aussi la fierté des pauvres et les faux-semblants qui permettent de masquer la misère. Il évoque "la politesse, l'obéissance, l'aplatissement" qui avaient "leur rond de serviette aux soupers lugubres des Belin". Cette métaphore du rond de serviette marque à la fois les habitudes où s'enlise la vie et le faux-semblant dans lequel une famille se complaît. Le rond de serviette devient ainsi la marque d'une notabilité minimale pour masquer la violence du père, l'absence d'argent et les vols commis dans le voisinage.
Une Dette et un Hommage
Paradoxalement, "Vrac" finit par renverser le propos et laisse apparaître une forme de dette, d'hommage même. Non pas au père, mais à ce peuple de misère que l'on rétribue en lui offrant cette fierté de pacotille : celle d'être poli, celle de posséder des ronds de serviette, celle de pouvoir à son tour exercer la violence du pouvoir quitte à ce que ce soit sur ses propres enfants.
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"Requin" et "La Figure" : Récits d'Enfances Malmenées
Bertrand Belin a également exploré les thèmes de l'enfance et de la jeunesse dans ses romans "Requin" et "La Figure". Ces deux ouvrages mettent en scène des personnages confrontés à des situations de solitude, de violence et de détresse.
"Requin" : Une Enfance Entre Violence et Misère
Dans "Requin", Belin raconte une enfance marquée par la violence du père, la brutalité de la misère, le mauvais vin et la fierté des pauvres. Le roman est empreint d'une atmosphère sombre et dure, mais l'écriture est éclatante et lumineuse, comme si la beauté des phrases tentait de masquer la laideur de leur source.
"La Figure" : Sécession et Résistance Face au Désastre Familial
"La Figure" met en scène un jeune garçon qui décide de ne pas emménager avec sa famille dans un nouveau logement et de rester en bas de l'immeuble. Ce faisant, il se ménage un espace à soi, à l'abri du désastre domestique. Dans la solitude de son camp de base, il est accompagné par son double, "la Figure", voix intérieure aussi fidèle qu'irritante, avec qui il nourrit un dialogue à bâtons rompus.
Un Récit Non Réaliste pour Dire Réellement Quelque Chose de Soi
Belin construit une situation narrative résolument non réaliste, tendue entre la fable et l'allégorie. Ce refus de toute autobiographie directe s'avère le meilleur recours pour dire réellement quelque chose de soi. L'enjeu principal du roman est de faire advenir une parole contre le silence étouffant imposé par le chef de famille.
Un Livre de Colère et de Critique Sociale
"La Figure" est un livre de colère, un affect jusque-là si peu présent dans l'univers de Belin. Colère contre ceux qui n'ont rien fait, rien voulu voir d'une situation familiale chaotique ; colère, surtout, contre le père, qui s'exprime de manière particulièrement corrosive dans une brève "lettre au père" à la Kafka que le narrateur rédige alors que le patriarche est mourant. Si on entend résonner, ici comme ailleurs dans le livre, une dimension de critique sociale, Belin a toujours le tact d'éviter les gros mots, les grands mots : son récit peut aussi se lire comme un refus ou une défense contre une certaine littérature qui tend à valoriser la limpidité du témoignage. Ce à quoi il s'emploie ici, c'est plutôt à bricoler une architecture de résistance pour faire pièce au silence, comme un écho au campement sauvage jadis construit par l'enfant.
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L'Influence de l'Enfance sur l'Œuvre de Bertrand Belin
L'enfance de Bertrand Belin, marquée par la pauvreté, l'alcoolisme et la violence, a profondément influencé son œuvre. Ses chansons, ses romans et ses recueils de poèmes tissent un cordon ombilical qui relie l'homme de lumière à l'enfant de la nuit. Belin lui-même reconnaît que la mémoire de cette époque constitue un réservoir très riche pour sa vie présente, sa parole et ses représentations du monde.
Des Thèmes Obsessionnels : Déclassement, Disparition, Noyade Sociale
Dans son cinquième disque, "Cap Waller", Belin met en scène des personnages solitaires, en détresse ou en exil, des thèmes "obsessionnels" chez le chanteur-guitariste, témoin très jeune de ces "noyades dans l'océan social". Il explique avoir grandi dans une HLM, au sein d'une famille de cinq enfants, avec des parents qui "ont eu pas mal de difficultés dans la gestion de leur famille". Il a vécu dans un environnement très alcoolisé et a été confronté très tôt à l'alcoolisme et à la violence.
L'Écriture Comme Moyen de S'Échapper et de Donner une Voix aux Ignorés
Belin s'est échappé de cet environnement difficile par la pratique de la guitare, l'écriture et l'apprentissage de la solitude lors de "promenades pluvieuses du bord de mer". Il se sent sensible aux personnes qui dorment dans la rue et reconnaît en elles des figures en palimpseste de gens qu'il a connus et vu sombrer. Son écriture se caractérise par une volonté de condenser les mots jusqu'à l'épure, pour parler de ces êtres qui tendent une main, pleurent sur un banc ou sont en rupture.
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