Les comptines, ces airs enfantins que l'on fredonne aux tout-petits, sont souvent perçues comme des mélodies innocentes et rassurantes. Elles évoquent des souvenirs d'enfance, des moments de tendresse partagés avec nos parents. Cependant, derrière ces ritournelles apparemment anodines se cachent parfois des histoires surprenantes, voire dérangeantes. Des origines historiques sombres aux doubles sens grivois, certaines comptines révèlent un univers bien éloigné de l'innocence enfantine.
Des Comptines Chargées d'Histoire et de Sens Cachés
Nombre de ces chansons populaires, transmises de génération en génération, puisent leurs racines dans des événements historiques, des critiques sociales ou des traditions libertines. Leur sens premier s'est souvent perdu au fil du temps, laissant place à des interprétations édulcorées pour les enfants. Pourtant, en se penchant sur les paroles et leur contexte d'origine, on découvre des significations cachées qui peuvent surprendre.
"Au clair de la lune" : Une Chanson Coquine Déguisée
Cette comptine, dont la première publication date de 1843, recèle un double sens érotique. Selon le magazine Parents, elle parle de sexualité, voire de prostitution. La plume, la chandelle qui est morte, ou le briquet que l’on bat sont toutes des métaphores phalliques ou sexuelles. La chandelle qui est morte fait référence au pénis qui a une panne d’érection. « On bat le briquet » est une expression du XVIIIe siècle signifiant « avoir des relations sexuelles ». Lubin qui cherche désespérément du feu dans la comptine est en fait un moine qui a cédé à la luxure et qui cherche un moyen d’assouvir son désir sexuel, représenté par le feu. « On chercha la plume, on chercha du feu », signifie que Lubin se rend chez la voisine de Pierrot en quête de sexe. Ainsi, derrière l'apparente simplicité de cette chanson se cache une invitation à la débauche.
"Il était un petit navire" : Un Conte de Cannibalisme
Cette comptine, que beaucoup connaissent par cœur, raconte l'histoire d'un équipage de marins confrontés à la famine en pleine mer. Pour survivre, ils tirent au sort celui qui sera mangé par ses compagnons. Bien que la comptine se termine par un miracle (l'arrivée de poissons providentiels), elle évoque une réalité macabre : le cannibalisme. Le Figaro rappelle que cette comptine est l’histoire d’un équipage de matelots qui « entreprend un grand voyage » en mer Méditerranée, mais qui au « bout de cinq à six semaines », n’a plus assez de nourriture pour survivre. Leur solution ? L’anthropophagie soit le cannibalisme. Les matelots tirent à la courte paille pour décider qui sera mangé. Et cela tombe sur le plus jeune, le petit marin, même s’il n’est pas « très épais » souligne la comptine. L’équipage se dispute alors la manière de le cuisiner (« fricassé » ou « frit » ?). Heureusement, le petit marin est sauvé grâce à une prière qu’il fait à la Vierge Marie : des milliers de poissons ont sauté sur le navire. Cette comptine rappelle une histoire vraie : celle d’Owen Coffin. Un jeune américain qui en 1821 après avoir été tiré à la courte paille, accepta de se laisser abattre et manger par ses compagnons d’infortunes pour qu’ils survivent. Leur baleinier avait dérivé depuis des semaines et ils n’avaient plus de nourritures, les matelots mourraient un à un. Cette comptine est un rappel glaçant des extrémités auxquelles l'homme peut être conduit par la faim et le désespoir.
"Jean Petit qui danse" : Un Récit de Torture
Cette comptine entraînante, souvent accompagnée de gestes mimant les mouvements du corps, cache une histoire tragique. Jean Petit était, selon France Culture, l’un des chefs de file de la révolte des paysans de Villefranche-sur-Saône (Rhône), au XVIIe siècle, l’insurrection des Croquants. En juin 1643, à la mort du roi Louis XIII, les paysans prennent les armes et se battent contre l’armée royale. Plus nombreuse, cette dernière met fin à l’insurrection et capture les chefs dont Jean Petit. Cette chanson décrit en réalité la façon dont il a été torturé en place publique, ses membres brisés les uns après les autres. Ainsi, derrière la gaieté apparente de la mélodie se dissimule un récit de souffrance et de répression.
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"Une souris verte" : L'Horreur de la Guerre de Vendée
Cette comptine, qui met en scène une souris soumise à des traitements cruels, évoque en réalité un épisode sombre de l'histoire de France : la Guerre de Vendée. Selon la légende, la souris verte ne serait autre qu’un soldat, détaille France Info. Un soldat vendéen traqué par les soldats républicains pendant la Guerre de Vendée, entre 1793 et 1796. Une guerre civile qui a opposé des catholiques et loyalistes de la monarchie de l’ouest de la France aux troupes républicaines du gouvernement révolutionnaire. Ce soldat en question - la souris verte qui court dans l’herbe - est capturé puis torturé à l’huile bouillante et la noyade. D’où les paroles « trempez-la dans l’huile, trempez-la dans l’eau, ça fera un escargot tout chaud ». Toutefois, les origines de cette chanson restent obscures, aucun historien de la chanson française n’a jamais confirmé cette hypothèse. Les paroles cruelles de la comptine reflètent la violence et la barbarie de cette guerre civile.
"Dansons la capucine" : Une Chanson sur la Misère et la Jalousie
Cette comptine, souvent chantée en ronde, aborde des thèmes difficiles tels que la pauvreté et l'envie. Dansons la Capucine conte l’histoire de pauvres enfants qui n’ont plus rien à manger, plus de pains, plus rien. Et qui envient leur riche voisine qui ne manque de rien. La maison de cette riche voisine brûle. Les enfants s’en réjouissent car alors que la voisine pleure, eux, rigolent et sont heureux : « Y’a du plaisir chez nous, on pleure chez la voisine, on rit toujours chez nous ». La comptine met en lumière les inégalités sociales et les sentiments ambivalents qu'elles peuvent engendrer.
"À la pêche aux moules" : Une Allusion au Viol
Cette comptine, apparemment innocente, évoque une agression sexuelle. Dans la chanson à la pêche aux moules, il est question d’une petite fille qui ne veut plus aller à la pêche, explique Topito, car les « gens de la ville » lui ont pris son panier… et l’ont violé. Cette interprétation, bien que choquante, souligne la présence de thèmes tabous et de violences sexuelles dans certaines chansons populaires.
"Nous n'irons plus au bois" : Une Protestation Contre la Fermeture des Maisons Closes
Cette comptine, qui semble décrire une promenade innocente en forêt, est en réalité une critique de la politique de Louis XIV. Nous n’irons plus au bois est née au XVIIe siècle en réaction à la fermeture des maisons closes - signalées par la présence de laurier sur les portes par Louis XIV aux alentours du château de Versailles, décrit France Info. Le roi veut notamment lutter contre la propagation de maladies qui touchent ses soldats. Pour protester contre la décision du roi, cette chanson invite au libertinage : « Entrez dans la danse, voyez comme on danse, chantez, dansez, embrassez qui vous voudrez ». La comptine est une invitation à la liberté sexuelle et une protestation contre la moralisation de la société.
"Il court, il court le furet" : Une Contrepèterie Grivoise
Cette comptine, qui semble décrire la course d'un furet, est en réalité une contrepèterie à caractère sexuel. Cette comptine à l’air champêtre est ce que l’on appelle une contrepèterie, c’est-à-dire un jeu de mots qui consiste à inverser des lettres ou des syllabes pour donner un sens burlesque à une phrase. Si vous remplacez le « c » de « court » par le « f » de furet et le « f » par le « c », vous allez vite comprendre… Cette comptine était chantée sous la Régence de Philippe d’Orléans (1715-1723) pour se moquer de l’Abbé Dubois, précepteur, puis Premier ministre du Régent souligne Europe 1 . La comptine est une satire anticléricale et une critique des mœurs dissolues de certains membres du clergé.
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"Le bon roi Dagobert" : Une Critique de la Monarchie
Le bon roi Dagobert est l’une des comptines les plus connues des enfants. À l’origine, elle a été créée pour critiquer la monarchie, mais elle ne date pas de Dagobert, moqué dans les paroles. « Le bon roi Dagobert / a mis sa culotte à l’envers. / Le grand saint Éloi / Lui dit O mon roi ! / Votre Majesté / Est mal culottée. / C’est vrai lui dit le roi / Je vais la remettre à l’endroit ! ». Le bon roi Dagobert est certainement une des comptines les plus célèbres qui traverse des générations de bambins. Dagobert Ier, représenté par Émile Signol (1804-1892). Retour à la fin de l’Ancien Régime. Une nouvelle chanson apparaît dans les rues parisiennes, sur un air plus ancien, celui de la Fanfare du Cerf : c’est la fameuse chanson du roi Dagobert. Un roi mort… onze siècles plus tôt, en 639 ! Au crédit du fils de Clotaire II, on peut inscrire une stabilisation du royaume avec des succès aux frontières, des réformes politiques pour améliorer l’administration royale dans une période agitée. Il est en réalité le dernier des Mérovingiens à laisser une trace tangible, les suivants seront les dénommés rois fainéants. Mais son règne, relativement court (une dizaine d’années sur les Francs, auparavant il était roi d’Austrasie), ne le prédestinait tout de même pas à être le premier monarque dont entendent parler les enfants du XXIe siècle… Lire aussi : Quiz. Retrouvez les paroles de ces 25 chansons françaises célèbres Louis XVI dans le viseur Mais pourquoi une chanson, dont l’auteur est anonyme, le tourne-t-il soudain en dérision à partir de la fin du XIXe siècle ? En réalité, ça ne concerne que de très loin Dagobert et son conseiller et ministre des Finances, l’évêque de Noyon Saint-Eloi. Il faut voir dans cette chanson un subterfuge pour critiquer la monarchie d’alors et son roi Louis XVI. Le Bon Roi Dagobert a été mis en musique au XVIIIe siècle. Selon Serge Hureau et Olivier Hussenet dans « Ce qu’on entend dans les chansons » (Points), Louis XVI est particulièrement visé dans la référence aux bois de cerfs ("le chapeau coiffait comme un cerf […] la corne au milieu vous siérait bien mieux") ou dans celle où la reine "choyait un galant assez vert"). Un clin d’œil a l’infidélité de Marie-Antoinette, réputée avoir batifolé avec un comte suédois du nom d’Axel de Fersen. Le malheureux Louis XVI est aussi moqué pour sa passion pour la chasse : "Le bon roi Dagobert / Chassait dans la plaine d’Anvers. / Votre majesté / Est bien essoufflée. / C’est vrai, lui dit le roi / Un lapin courait après moi." Lire aussi : Sept effets positifs de la musique sur le corps et l’esprit Louis XIV et Louis XV aussi moqués Selon les deux auteurs, d’autres couplets feraient référence à ses prédécesseurs, Louis XIV et Louis XV. « Le premier couplet ne moque-t-il pas ses mœurs libertines [de Louis XV] ? S’il a remis sa culotte à l’envers, c’est sans doute qu’il l’enlève bien trop souvent. Mais ce sont les guerres et les dépenses du roi qui sont principalement visées […]. La chanson viserait donc principalement Louis XV qui apparaît en filigrane comme un roi ruiné et avare (« As-tu deux sous ? / Prête les moi") et mauvais chef de guerre (« Votre majesté pourrait se blesser / C’est vrai lui dit le roi / Qu’on me donne un sabre en bois »). La comptine du Bon roi Dagobert est donc une manière de critiquer la monarchie et le pouvoir de l’église sans trop de frais. Car en choisissant Dagobert, fondateur de la basilique royale de Saint-Denis, on évite d’attaquer trop frontalement le roi en place. Pratique. D’ailleurs, la chanson sera réutilisée et augmentée de couplets au fil du temps pour critiquer les deux Napoléon. Ainsi, on peut voir le couplet sur l’hiver ("Le roi faisait la guerre / Mais il la faisait en hiver / Le grand Saint Eloi / Lui dit : Ô mon roi / Votre Majesté / Se fera geler ") comme une référence à Napoléon Ier et ses échecs en Russie. La chanson fut même interdite à cette époque.
Faut-il Cesser de Chanter Ces Comptines à Nos Enfants ?
La découverte de ces sens cachés soulève une question légitime : faut-il renoncer à chanter ces comptines à nos enfants ? La réponse est nuancée. Il n'est pas forcément nécessaire de les bannir complètement, mais il est important d'être conscient de leur signification et de les aborder avec un regard critique.
Comme l’explique Serge Hureau, auteur avec Olivier Hussenet du livre « Ce qu’on entend dans les chansons - Des berceuses aux grands succès du répertoire » (éditions Points), « ces chansons s’adressaient [au moment de leur création] autant aux parents qu’aux enfants. […] Elles se chantaient à la veillée quand toute la famille était réunie ».
On peut choisir de privilégier les comptines dont le sens est plus clair et adapté aux enfants, ou bien d'expliquer les origines et les significations cachées des comptines plus ambiguës, en adaptant le discours à l'âge et à la sensibilité de l'enfant. L'essentiel est de ne pas se contenter d'une lecture naïve et de considérer ces chansons comme des témoignages d'une époque et d'une culture, qui peuvent susciter la réflexion et l'échange.
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