Quand on parle du corps, on recourt au blasonnement : des morceaux de corps épars donnent à voir un corps fragmenté, en archipel. Cet article se propose d'analyser le "Beau Tétin" dans le contexte plus large du blason anatomique, en explorant ses origines, ses significations et son évolution à travers les siècles. Nous examinerons comment cette forme poétique particulière, initiée par Clément Marot, a façonné notre perception du corps féminin et comment elle continue d'influencer la création contemporaine. Une image unitaire/relationnelle du corps semble contrebalancée par sa dimension osirienne/« archipélagique ».

Le Blason : Un Art de la Description Morcelée

Le blason, à l'origine, désigne un bouclier orné d'armoiries. Par extension, il devient une forme poétique caractérisée par la description détaillée d'un être ou d'un objet, souvent avec une intention élogieuse ou satirique. Au XVIe siècle, Clément Marot, avec son "Blason du beau tétin", popularise le blason anatomique, un genre qui s'attache à célébrer ou à critiquer les différentes parties du corps féminin. Le blason ne suit pas de règle fixe.

L'Origine Médiévale et l'Influence de l'Héraldique

Les travaux d'Alison Saunders ont mis en évidence l'origine médiévale du blason et son lien avec l'héraldique. Pascal Quignard rappelle que ce genre doit son caractère d'inventaire monographique aux notices et contractions poétiques du Moyen Âge qui réduisaient les ouvrages gréco-romains de science naturelle. Bestiaires, plantaires, lapidaires s'étaient multipliés, ainsi que les galeries de portraits et les doctrinaux casuistiques où chaque strophe étudiait un cas moral, médical ou religieux.

Clément Marot et la Naissance du Blason Anatomique

En 1535, Clément Marot, en fuite à la Cour de Ferrare, imagine, à la suite d'une aventure, un concours de blasons pour distraire l'oisiveté des exilés. Il s'agissait de composer un bref poème décrivant une partie de l'anatomie de la femme et l'expression de l'amour du poète. C'est ainsi qu'il compose son célèbre "Blason du beau tétin" : « Tétin refait, plus blanc qu’un œuf / Tétin de satin blanc tout neuf / Toi qui fais honte à la rose / Tétin plus beau que nulle chose. »

Marot est l’inventeur d’un jeu littéraire : le blason, caractérisée par une description détaillée d’un être ou d’un objet dont on fait l’éloge ou la satire. Le Beau Tétin date de la Renaissance et est écrit en vieux français- vous aurez compris que ce poème ne se concentre que sur une partie du corps. Un blason est un poème court qui n’aborde qu’une partie du corps (souvent féminin, car le poète aime décrire sa muse).

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Le Corps Féminin Morcelé : Un Puzzle d'Organes

Le corps féminin des blasons est un corps parcellisé, approprié par le désir masculin, corps « voyeurisé ». On s’interrogera sur le fantasme de ces blasonneurs qui décrivent un corps de femme mis en pièces, et excellent par jeu littéraire à redessiner - tel l’hystérique - les cartes du corps, inventant une anatomie imaginaire au moyen d’une dissection idéalisante qui espère cerner l’être féminin par le partiel (du sourcil au tétin).

Une image unitaire/relationnelle du corps semble contrebalancée par sa dimension osirienne/« archipélagique ». Un imaginaire du démembrement hante la tradition poétique qui depuis le XVIe siècle s’attarde, contemplative, sur les contours de l’anatomie féminine, délectablement inventoriée, jusqu’à ses rémanences actuelles dans la scénographie publicitaire. C’est toujours un puzzle d’organes dont l’image s’empare avec une rage fétichiste. Comme si le corps était cet objet qui n’existe que partiellement. Comme si les hommes étaient des corps qui ne s’appréhendent qu’en partie, et qui n’appréhendent que des parties de corps.

La Dialectique de la Partie et du Tout

La question du statut ontologique de ces fragments de corps se pose. On s'interrogera sur la dialectique de la partie et du tout. La partie s’oppose-t-elle au tout, comme le privé au public, le caché au visible ? L’image du corps entier serait‑elle rapportée à l’une de ses parties ? Le tout serait‑il contenu dans le fragment, ou le fragment, monade magique, se prendrait‑il pour le tout ? Le blason met le corps en pièces avec l’espoir d’un souffle qui recompose le corps et lui fasse franchir la question de sa vérité. On passe, par reconfiguration esthétique, du corps anatomique au corps de jouissance, vers une anatomie fantastique. Le blasonneur donne naissance à une hiérophanie de l’organe. Tous ces éclats témoignent du vieux désir de s’éclater.

Les Émules de Marot et l'Expansion du Genre

Les émules de Marot ne manquèrent pas, de Maurice Scève (« Blason du Sourcil », 1536) à Mellin de Saint-Gelais (« Blason de l’œil », 1547), vogue illustrée par l’École lyonnaise (Héroët), par Hugues Salel et Jacques Peletier. Les blasonneurs se divisent en deux classes : les uns (Scève, Héroët, Lancelot Carle ou Albert le Grand) recherchent la même ascèse spirituelle que pétrarquistes et néoplatoniciens. Ils rendent hommage aux parties nobles qui, selon la doctrine ficinienne, mènent l’amant vers la connaissance (oreille, œil, sourcil qui en forme l’ornement métonymique). Par leur éclat minéral, l’œil, l’ongle, la dent participent au monde étincelant de la lumière, signe de vérité divine. Plus ambiguë, la main qui écrit est tantôt l’instrument de Pallas (Chappuys), tantôt pour les blasonneurs satiriques le ministre d’inavouables plaisirs.

Du Blason Spirituel au Blason Voluptueux

Entre blason spirituel et blason voluptueux, le tétin est rattrapé par le blason réaliste, devenant sous la plume marotique d’une laideur si dépiteuse, tétasse au bout baveux, qu’elle lui en fait rendre gorge. « Tétin qui n’as rien que la peau / Tétin flac, tétin de drapeau / Tétin au vilain grand bout noir / Comme celui d’un entonnoir. » Rimé pour endiguer l’enthousiasme suscité par la Carte de Tendre, ce contreblason institua une mode. Face aux blasons spiritualistes qui portent le corps à un tel degré de sublimation qu’ils exténuent le concret et contournent la chair, apparaît, en contrepoint, un discours cru où le corps opère une rentrée en force. Pied, ventre, cul, cuisse font l’objet de transcription poétique. Au con de la pucelle, anonymement célébré, « petit morceau friand, qui rendrait un demi-mort riant », à ce sexe clair-obscur, « parmi la lingerie impalpable tissu, plus léger qu’un feston de reine de légende » (Dekobra, 1928, p. 23), succède l’hommage d’Eustorg de Beaulieu au « cul rondelet, de poil frisé qui au corps a haute seigneurie ».

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Le Contre-Blason : Une Parodie du Genre

Choqué par l’impudicité de ce Blason du cul, un obscur poète du nom de Jehanin confesse son indignation dans un Blason des Blasonneurs des membres féminins. Après le Beau cul, un poète, F. de Sagon, blasonnera ironiquement le cul immonde. Ainsi, Le Blason du laid tétin répond au Blason du beau tétin.

La Carte de Tendre et la Cosmographie du Corps

Cette Carte de Tendre, qui divise le corps féminin en contrées anatomiques explorant une terra incognita, apparaît dans un siècle cartographique qui découvre de Nouveaux Mondes. Les Blasonneurs, en géographes et chorégraphes, proposent une cosmographie du minor mundus. Ils redessinent la carte du corps, dressent une toponymie et une topographie nouvelle, à l’image du scalpel de Colombo qui révèle que le plaisir féminin réside dans une contrée circonscrite (le clitoris). « L’histoire de l’anatomie est histoire d’une invention du corps. Le corps segmenté, cartographié n’est pas le corps naturel, mais le produit d’une opération culturelle » : une opération de connaissance. Si l’anatomie triomphe des théories sur l’indivision du corps, ce projet fut mené dans le cadre de conceptions liant le corps à l’univers et coexista longtemps avec des théories unitaires. L’esthétisme anatomique est immergé dans le système des analogies astrales où chaque sphère du corps reflète une région céleste. Le fragment travaille l’unité sans forcément l’éroder.

Le Corps Dispersé : Des Banques d'Organes au Piercing

En librairie avec le retour du blason, dans la publicité où le corps existe partes extra partes, à travers l’art qui redonne au morceau de corps sa beauté (songeons aux œuvres de Michel Journiac inspirées de l’esthétique de l’archéologie) ou dans les pratiques sociales contemporaines avec le piercing, la segmentation du corps semble partout, sans compter les « dé‑liaisons » des féeries anatomiques de la science où des bouts de corps, stockés dans des banques d’organes en attente d’être subjectivés à nouveau, perdent leur capacité de qualifier un dedans : patchworks de chairs destinées à être recousues. Ce corps dispersé à des fins médicales, qui réintègrera le fragment à l’ensemble, ôte son étanchéité à la ligne frontière, utile pour définir le corps de façon unitaire, et déploie un apeiron corporel, corps illimité recouvrant un rêve d’immortalité. Une question jusque‑là impensable se pose : celle de la nature juridique et ontologique de ce morceau de corps brut (le greffon), rendu momentanément anonyme et collectivement disponible. Avec ce corps nomade et désassemblé, perce l’inquiétude d’un commerce des composantes humaines. Quant au piercing qui joue sur l’exhibition d’une partie aimée, il pourrait être un nouveau blasonnement du corps.

L'Unité du Corps : Un Combat Constant

La référence obsédante à l’imago du corps morcelé incite à penser que le sentiment de posséder un corps indemne ne va pas de soi, que la reconstitution de l’unité par l’œil qui se déplace à la surface du corps est un fantasme. S’il fallait encore se convaincre de cette propension du corps à l’éclatement, on citerait François Dagognet, médecin et philosophe, rappelant que le désordre et le mouvement centrifuge sont inscrits dans notre constitution somatique. Pour l’auteur de Corps réfléchis, l’unité, jamais assurée, résulte d’une continuelle bataille. Les fragments spontanément se rebellent.

La Modernité du Blason : Un Renouveau Littéraire

La permanence du motif mérite l’intérêt, de même que sa modernité, perceptible - ces dernières années - dans l’histoire éditoriale qui ranime les blasons littéraires. La création contemporaine se passionne pour un corps de femme savamment distribué mais se propose d’en renouveler la forme. Elle lui prête une version philosophique ou anthropologique. Recueils et romans continuent aujourd’hui à blasonner le corps de la femme. René Étiemble publie, en 1971, Blason d’un corps. De C. Marot à Théophile Gautier, on compile les inventaires monographiques célèbres du corps. En 1990, François Solesmes publie chez Phébus La Non Pareille. En 2004, Alain Duault, grand prix de poésie de l’Académie française, égrène un chapelet de brefs blasons qui disent le corps féminin, de la nuque à la mort, ultime nudité, en passant par cils, épaule, reins, peau à l’intérieur des cuisses. Il respire jusqu’à la déraison la chevelure qui éparpille l’odeur légère des lointaines étreintes, faisant de la toison un jardin d’épices où musarder avec des mains pégases.

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Alain Duault et les Hiéroglyphes Charnels

Dans Nudités, A. Duault écoute le silence entre « mollet violoncelle et cuisse saxophone ». « Les bras comme une vague se déroule sur le sable / Les doigts en branches, les pieds qui cancanent / Tout est d’une telle légèreté que c’est un péché / Un plaisir qui ferait pleurer un envol d’oiseaux. » Chaque bout de corps est un aveu. Le blason est « effeuillaison et éclosion simultanées ». Le corps se construit au fur et à mesure que le livre se compose, en 32 blasons qui suivent la linéarité du regard, auxquels s’ajoutent 4 poèmes du corps immatériel : souffle, parfum, voix et sommeil. Dans le corps qui dort, « une offrande, l’affolante oblation du corps, ce merci, cette douceur d’extrême enfance retramée ». La belle endormie est close au monde extérieur, mais la voici, dénouée, membres épars. Ce corps sémaphore se lit et s’écrit. Fidèle à la femme surréaliste « aux cils de bâtons d’écriture d’enfant, aux pieds d’initiales », aux « yeux zinzolin, Y Z, de l’alphabet secret de la toute nécessité », le corps dispersé de A. Duault entre alphabet et algèbre s’intéresse aux hiéroglyphes charnels. Plissée, la plante des pieds est « une esquisse où s’écrivent tous les chemins qu’on déchiffre ». La poitrine « s’épelle ». Le langage n’est autre que la subtilité du corps ; le poème « est seul sur le bord de la langue » ; tous les mots se résument à un battement de cil.

La Quête de l'Essence Féminine

La logique du blason répond à une préoccupation encore métaphysique : obtenir en trente‑six rubriques panoptiques la vraie femme et ses propriétés cachées, quelque chose s’apparentant à l’essence. Un blason de la nuque restait à inventer. Dans cette place qui participe de la peau et de la chevelure, F. Solesmes et A. Duault voient l’un de ces nids qu’étage le corps féminin et où l’intime gîte, un lieu d’or fin et de lune, vulnérable à en être émouvant. Lieu du joug où la soumission affleure, la nuque tentatrice renvoie à la nudité. Est‑il un seul blason de la nuque ? On ne saurait parler des cheveux pourtant sans évoquer la haute place claire qu’un coup de vent nous découvre ou que nous surprenons quand Elle se peigne ? Et serait‑elle nue, il nous semble, à voir cette clarté de saule rebroussé, qu’elle ne l’était pas tout à fait, qu’à présent seulement vient de tomber l’ultime voile. Si le dos de la femme eut ses peintres, la littérature n’offre nul équivalent de la « Vénus au miroir » ou de la « Grande Odalisque ». Le blasonneur moderne s’interroge sur cette désaffection. Patente, la beauté féminine qui se jauge de face éclipse l’envers du corps. Le dos défie la description. Son armature osseuse le retranche des parties pulpeuses. Sans le resserrement de la taille, le dos de la femme n’évoquerait qu’une poterie grossière. Sans lui, Man Ray n’aurait pu révéler le violon qui …

Ambivalence et Interrogation

Blasonner ne signifie pas seulement dépeindre ou célébrer, mais bafouer. L’ambivalence est au cœur de cette forme littéraire qui contient le contreblason. De l’idéalisation au sadisme, de la sublimation au réalisme, du luxe de détails à l’aporie, le corps inventorié est lieu d’interrogation plutôt que de prestation. La beauté féminine reste énigmatique. Les hommes de la Renaissance y fixent leurs vertiges face à l’étrangeté du deuxième sexe. Le blason cadastre un territoire et superpose une logique de la connaissance à celle de la rencontre amoureuse. La découpe sous-tend l’acte de couper le corps comme modalité du savoir, alliant cantique et violence.

Le Beau Tétin : Un Exemple Paradigmatique

En dépit du caractère légèrement archaïque du langage employé, le Beau Tétin date de la Renaissance. Chaque partie du corps est symbolique (les yeux « sont le miroir de l’âme » comme le rappelait Shakespeare, la bouche évoque l’érotisme…). En effet, chaque partie du corps a une fonction, qui lui confère une symbolique propre : on pourra penser, par exemple, à l’œil, organe de la vision qui symbolise la surveillance (l’oeil de Dieu). En effet, des expressions comme “avoir le nez fin” pour signifier “avoir une intelligence intuitive”, en effet le nez correspond à la fonction olfactive, il nous permet de sentir (au sens propre et figuré de fait…). La bouche, elle, renvoie à la sensualité. Elle est notre moyen d’expression (par la parole, mais aussi par les différents rictus que l’on peut adopter avec, lorsque l’on fait par exemple “la fine bouche”) et elle est associé au plaisir gustatif, un plaisir sensuel. Dans le Beau Tétin, le tétin est une métonymie (au cas où vos souvenirs de lycée seraient flous, la métonymie est une figure de style consistant à désigner un tout par une partie), il incarne la femme dans sa sensualité, le blason est alors un éloge de la femme dans son ensemble.

Corps et Sensualité

Olfactives : ne sens-tu pas le parfum naturel de la « fraize », de la « cerise » et de la « rose » à la lecture de ce poème ? Ces caractéristiques donnent au poète l’envie de « tenir » et « taster » le « tétin » (vous remarquerez que l’allitération en -t renforce cette idée de plaisir tactile) mais si le corps est source de désir, il est aussi source de respect et « il faut bien se contenir ». Ici elle symbolise la transformation de la pucelle pleine de pureté, réservée et pudique dans la mesure où son tétin « jamais ne se bouge » en une femme mûre pleine de désir et qui veut se marier « tôt ». A mesure que la femme mûrit, le désir augmente également chez le poète (ou du moins il l’exprime plus intensément). On remarquera en effet une sorte de gradation, filée tout au long du poème. Dans le même temps, le poète, d’abord fasciné par l’aspect du tétin , avoue dans le Beau Tétin avoir une “envie dedans les mains” mais il sait devoir “se contenir”, car s’il cède, il sait qu’une “autre envie” en découlera. Remarquons que le style hyperbolique adopté montre que le poète est enivré de désir à ce point que le corps perçu est sans doute loin de ressembler au corps objectif : le corps décrit est finalement peu réaliste, puisque lui-même reconnaît que “ nul ne voit, ne touche aussi, /Mais je gaige qu’il est ainsi”.

Le Corps : Objet Symbolique et Universel

Toutefois, comme le suggère le temps utilisé par le poète - le présent de l’indicatif - le tétin (et plus généralement le corps) a quelque chose d’universel qui traverse les époques. Qu’on le considère dans son ensemble ou que l’on s’attarde sur l’une de ses parties, le corps est un objet symbolique. Le corps n’est pas un simple objet de contemplation. Comme nous l’avons vu, le corps évoque, fait appel à tous nos sens.

L'Histoire Littéraire et la Mémoire des Blasons

L’histoire littéraire a su entretenir la mémoire des blasons anatomiques du corps féminin, mais les a relégués au second plan : toujours jugés assez curieux pour être mentionnés, longtemps jugés trop futiles pour être soumis à un véritable travail d’investigation critique. Mais quand on s’y réfère encore aujourd’hui ici ou là, à quoi fait-on précisément référence ? Et le sait-on vraiment en réalité ?

La Banalisation du Blason Anatomique

Lorsque Claude Leroy évoque « l’exemple des blasons anatomiques du corps féminin », ou bien lorsque Florence Delay désigne ces « inventaires, emblèmes, mots dorés et blasons dont les Blasons Anatomiques, qui déshabillent notre corps en morceaux, sont issus », ces auteurs, comme bien d’autres avant eux, partent du principe qu’il existerait un type de poème susceptible d’être identifié et dénommé ainsi en dehors même des recueils manuscrits ou imprimés dont ils seraient (éventuellement) issus. C’est ici le signe d’une banalisation du blason anatomique, devenu poème descriptif d’un corps découpé par parties, quels que soient les parti-pris esthétiques et moraux de leurs auteurs.

Les Blasons Anatomiques : Un Titre Sans Réalité Intemporelle

Le texte - ou si l’on préfère la collection de textes - susceptible d’être désigné dans les études littéraires sous le titre de Blasons anatomiques, Blasons du corps féminin, ou bien encore Blasons anatomiques du corps féminin, si l’on opte pour son plus grand développement, ne possède pas la moindre réalité. Il faut aussitôt préciser qu’une telle absence de réalité intemporelle d’un texte - ou d’une collection de textes regroupés en recueil -, qui serait entièrement figé par son titre (pour peu que ce dernier soit lui-même a priori stabilisé), est aussi vraie de toutes les œuvres publiées à de nombreuses reprises, en partant du principe qu’elles n’ont pas d’autres identités que celles de leurs différentes actualisations éditoriales. Ce qui est vrai des Blasons anatomiques est alors aussi vrai de l’Adolescence clémentine de Clément Marot ou bien du Gargantua de François Rabelais, pour s’en tenir à deux très célèbres exemples contemporains des recueils qui nous intéressent. D’où l’importance de toujours savoir de quelle édition on parle exactement, voire à quel type d’actualisation d’une édition particulière on a affaire.

Le Recueil Collectif et l'Auctorialité Partagée

Mais dans le cas des Blasons anatomiques, cette absence de réalité intemporelle prend une dimension toute particulière, ne serait-ce que parce qu’on a affaire à un recueil collectif, ou polygraphique, ce qui contribue à brouiller un peu plus les pistes. En effet, ce type de recueil n’entretient pas l’illusion d’un auteur unique (qu’il soit vivant ou mort) pouvant servir de repère, voire de garant, et sûrement pas Clément Marot lui-même, qui n’est plus à ce stade, comme on le verra plus loin, qu’un contributeur parmi d’autres. On peut alors considérer - ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse de travail - qu’il revient à l’imprimeur (que son nom apparaisse ou non en toutes lettres sur la page de titre) et/ou à des collaborateurs, de composer, solliciter, recueillir et/ou sélectionner des poèmes manuscrits, d’en donner ensuite une transposition typographique suivant les codifications en vigueur, et enfin de les mettre en ordre, avec (ou sans) illustrations. S’il joue le premier rôle dans la chaîne de publication, l’imprimeur serait susceptible d’être légitimement désigné comme auteur, ou bien co-auteur, mais on parlera plus volontiers ici d’auctorialité partagée.

Le Blason : Un Principe de Classification

Afin de mieux le comprendre, il faut rapidement revenir sur la nature de ces poèmes anatomiques mis en recueil dès 1536 (c’est-à-dire à la fois ajoutés dans un livre composite et dont la série forme elle-même un recueil), qui ne constituent pas seulement, comme beaucoup de recueils collectifs, un bouquet de fleurs variées cueillies dans le champ poétique contemporain, mais une variété apparemment unique, identifiée sous le nom de « blason », sans que ce terme caractérise un genre d’écrire en vers, contrairement à ce qu’on laisse parfois un peu rapidement entendre. Lorsque Marot désigne en effet presque incidemment comme « blason » le bref poème d’abord intitulé « Du beau tétin », qu’il a composé à Ferrare en 1535 avant de l’envoyer sous forme manuscrite aux « Nobles esprits de France poétiques » comme un modèle à imiter, il ne suggère pas à tous ces poètes (amis et/ou rivaux, connus ou inconnus de lui) de composer des vers sur le même argument. Ce n’est pas en effet la multiplication des tétins qu’il a en tête, mais plutôt celle des blasons : « Non un tétin beau par extrémité, / Mais un blason que je fis de bon zèle / sur le tétin… », pour reprendre ses propres mots. Marot les invite donc bien à « blasonner » à leur tour le corps féminin, c’est-à-dire à soumettre à leur gré d’autre parties d’un même type de corps au même type d’investigation poétique. Il est alors bien sûr possible de définir un certain nombre de critères à partir de l’examen attentif du poème devant servir de modèle à tous les autres (visée définitoire et/ou descriptive, beauté intrinsèque de l’objet justifiant l’éloge, tonalité amoureuse plus ou moins scénarisée par l’énonciation lyrique, brièveté épigrammatique allant de pair avec le choix d’un mètre non césuré, etc.), en y ajoutant même des contraintes reformulées par Marot lui-même a posteriori, quand il propose de passer du beau au laid tétin, c’est-à-dire du blason au contreblason (même s’il n’utilise jamais ce dernier terme).

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