L'histoire du biberon industriel est intimement liée à l'évolution des pratiques d'allaitement et à la place grandissante de la puériculture "scientifique" au 20e siècle. Si l'allaitement maternel a longtemps été la norme, le biberon et le lait industriel ont progressivement gagné du terrain, influençant les mentalités et les pratiques parentales.
L'essor du Biberon en Verre et de l'Allaitement Artificiel
Au début du 20e siècle, les biberons en verre prennent leur essor. La fabrication à grande échelle des flacons de verre se développe (Thiers, Darbo…). L'allaitement artificiel devient une alternative de plus en plus courante à l'allaitement maternel, notamment avec la disparition progressive des nourrices.
Les Défis Hygiéniques des Premiers Biberons
Les premiers biberons, souvent en verre, présentaient des défis considérables en matière d'hygiène. Peu pratiques et parfois dotés d’un long tuyau faisant office de tétine (un modèle depuis interdit), ils étaient surtout très peu hygiéniques. Car il fallait enfiler les tétines directement sur le flacon, avec les mains. Le grand danger de l’alimentation au biberon venait de l’absence d’hygiène, d’une mauvaise conservation du lait, de l’utilisation de lait cru et souvent falsifié et de l’emploi de biberons en métal rouillé ou en verre avec un col étroit. Les biberons à long tuyau et à soupape, très appréciés car permettant à l’enfant de se nourrir tout seul, étaient particulièrement dangereux car impossibles à nettoyer. En 1881, le Dr Fauvel révèle que sur 31 biberons examinés, 28 contenaient des végétations cryptogamiques et des colonies de microbes de la diarrhée infectieuse et du choléra infantile. Il faudra attendre 1910 pour que ces biberons infanticides soient interdits.
L'Amélioration de l'Hygiène et du Contrôle du Lait
À partir des années 1890, suite aux découvertes de Pasteur, on commence à se préoccuper non seulement de l’hygiène du contenant - le biberon - mais aussi de celle du contenu - le lait. Le contrôle du lait à l’étable (contrôles sanitaires vétérinaires, épreuve obligatoire à la tuberculine), la mise en vente de laits pasteurisés, l’éducation des mères à la stérilisation domestique, contribuent à fortement diminuer les dangers du biberon. On se préoccupe aussi de lutter contre les falsifications du lait. La plus courante consistait à ajouter de l’eau au lait, elle ne cessera qu’en 1902. Le lait était également écrémé et on lui ajoutait des substances destinées à lui rendre son opacité et sa couleur (au choix : des oignons torréfiés, du caramel, du safran, de l’extrait de chicorée, de l’eau de chaux, de la gomme adragante…) ou à retarder la fermentation (bicarbonate de soude, acide borique, acide salicylique et même acide formique…). C’est à cette époque qu’apparaissent les Gouttes de lait (la première est créée à Fécamp, en 1894, par le Dr Dufour), qui fournissent aux mères un lait à la qualité vérifiée, « humanisé », stérilisé et réparti en autant de flacons que l’enfant devra prendre de repas.
L'Invention du Biberon Remond: Une Révolution Hygiénique
En 1946, Raymond Lemoine, un grossiste en articles en verre pour les laboratoires et les hôpitaux, cherche à protéger ses deux enfants des bactéries. Révolutionnaire lorsqu’il a été inventé, en 1946, le biberon Remond fut le premier modèle moderne et hygiénique. Et a fait la réputation de la marque un peu partout dans le monde. Sa solution: inventer un biberon au goulot plus large (plus facile à nettoyer) et muni d’un pas de vis, afin de fixer la tétine sans la toucher avec les doigts. Perfectionniste, il imagine également un capuchon pour protéger les tétines durant le transport et pense à sérigraphier, directement sur les flacons, les graduations utiles à la préparation des repas des tout-petits. Vendu sous le nom Remond -probablement du fait du prénom de son inventeur, mais aussi parce que son rival de l’époque s’appelait Robert-, l’avant-gardiste appareil est, à l’origine, commercialisé uniquement à destination des hôpitaux. Dans les années 1950, Raymond Lemoine travaille avec des professionnels de santé pour développer des produits adaptés notamment aux prématurés et aux enfants atteints de bec-de-lièvre. Devenue fournisseur des hôpitaux de l’Assistance publique de Paris et de nombreux autres en régions, la marque Remond conquiert ensuite le grand public. Après un vif succès en France, sa gamme de biberons franchit la Méditerranée dans les années 1960. Là encore, le public plébiscite ces nouveaux biberons si hygiéniques. Mais aussi une autre invention maison: le biberon anti-aérophagique, évitant à bébé d’avaler trop d’air (source des coliques du nourrisson).
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La Domination de Robert et la Concurrence Croissante
Pendant plus de 10 ans, le siège de la Maison ROBERT se trouvera à Dijon. ROBERT ouvre un bureau à Londres. ROBERT tente de commercialiser le Biberon à Couvercle, mais n'aura aucun succès. Cependant, l'entreprise Remond, avec son biberon innovant, commence à concurrencer la place dominante qu'occupait Robert jusqu'ici.
L'Interdiction des Biberons à Long Tuyau et le Coup Dur pour Robert
Un coup dur pour ROBERT survient lorsque les biberons à long tuyau sont prohibés et leur vente interdite.
L'Évolution de la Marque Remond et son Expansion
Célèbre dans l’Hexagone (en Une des magazines, Sheila donnait le biberon à son fils Ludovic en 1975 avec un produit Remond), la société réalise également une bonne part de son chiffre d’affaires à l’international durant les années 1970 à 1990. C’est ainsi que beaucoup, aux Etats-Unis, au Japon, et même en Amérique du Sud, connaissent la marque. Parallèlement, l’entreprise a développé son offre. Devenue leader sur le marché français, elle a développé toute une offre de produits destinés à prendre soin des tout-petits et de leurs affaires: stérilisateurs, produits isothermes Conservcho et Termocho, ou encore le Remondphone, ancêtre du baby-phone. Mais aussi les couches Remondouce et les assiettes chauffantes Tou-o-cho… Hormis son imagination débridée pour baptiser ses produits, l’innovation est un point fort de la société. Souvent en pointe, elle est néanmoins soumise à rude concurrence sur un marché très concurrentiel. Avec l’apparition de Bébé Confort, Natalys et Aubert, pour ne citer qu’eux, le marché des produits pour nouveau-nés a explosé ces dernières années.
Le Renouveau de Remond: dBb Remond
Pour rester dans le coup, Remond a choisi de moderniser son nom. Rebaptisée dBb (phonétiquement "des bébés") -tout en conservant la mention Remond- en 2009, elle en profite pour revoir ses packagings, son logo et le look de ses produits. Désormais plus modernes et colorés (même si une gamme vintage existe), les grands classiques de la marque côtoient de nouveaux produits comme une tétine qui se referme automatiquement quand bébé la lâche… Made in France, vendus autour de 4-5 euros et disponibles dans les magasins de puériculture, les grandes et moyennes surfaces et sur Internet, les biberons et tétines dBb continuent à séduire les jeunes parents. L’entreprise, restée familiale -la fille de Raymond Lemoine lui avait succédé, puis sont petit-fils, Eric Amos, a pris la tête de la société en 2002-, a écoulé un peu plus de 2 millions de produits étiquetés dBb en 2013.
Biberons Préhistoriques: Une Découverte Archéologique
Des chercheurs ont mis en évidence des graisses d’origine laitière sur de la poterie probablement destinée à des nourrissons du néolithique. C’est peut-être ce qui a permis à l’espèce humaine de se multiplier à l’aube de l’histoire. Pour la première fois, des scientifiques ont retrouvé, dans des poteries préhistoriques qui s’apparentent à des biberons, des traces de matières grasses issues de laits de ruminants. Autrement dit, les bébés préhistoriques buvaient du lait animal dans des « biberons » en céramique, et pas uniquement du lait maternel durant leurs premiers mois. « C’est la première preuve directe de ce que buvaient les bébés durant la préhistoire en Europe » lors du sevrage, souligne Julie Dunne, chercheuse en archéologie biomoléculaire à l’université de Bristol (Royaume-Uni). De petits récipients en céramique avec un bec verseur et pouvant tenir dans la main d’un bébé sont apparus pour la première fois en Europe au néolithique (vers 5 000 avant notre ère) et se sont généralisés à l’âge de Bronze, puis du Fer. Les archéologues, qui publient leurs résultats dans Nature mercredi 25 septembre, supposaient jusqu’à présent que cette vaisselle était utilisée pour faire boire les bébés, mais sans en avoir la preuve - ces poteries auraient aussi bien pu servir à alimenter des malades ou des infirmes. J-C). Tous avaient été enterrés au côté d’enfants, âgés de 0 à 6 ans. Les analyses chimiques des résidus de lipides que contenaient ces récipients ont révélé la présence d’acides gras d’origine animale, dont du lait de ruminants (bovins, ovins ou caprins domestiqués), confirmant que les bébés buvaient du lait animal (probablement de vache ou de chèvre) lors du sevrage, ou en complément du lait maternel. « Le fait de trouver ces “biberons” à l’intérieur de tombes d’enfants, couplé à l’analyse chimique, confirme que cette vaisselle a été bien été utilisée pour les nourrir avec du lait animal, analyse Julie Dunne, auteure principale de l’étude. Certains de ces “biberons” sont presque des jouets, ils devaient faire rire les enfants. » « Cette découverte nous offre une vision plus fine de la manière dont les familles préhistoriques géraient l’alimentation infantile au moment du sevrage, une période risquée pour l’enfant », explique-t-elle. Le lait animal, non pasteurisé, comportait en effet davantage de risques de contamination que le lait maternel. Mais son utilisation, devenue possible avec l’apparition de l’agriculture et l’élevage, s’inscrit tout de même dans le cadre d’une amélioration globale de l’alimentation, qui a conduit à une hausse du taux de natalité, souligne l’étude.
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L'Influence de la Puériculture "Scientifique" et les Règles Strictes
Le 20e siècle a vu le triomphe d’une puériculture « scientifique » où tout est affaire de règles et de mesures édictées par les professionnels et que doivent suivre religieusement les mères si elles veulent être de « bonnes » mères. Il est sûr que l’alimentation au biberon cadre admirablement avec cela : tant de grammes tant de fois par jour à tel âge. Michel Odent l’explique bien dans son ouvrage Votre bébé est le plus beau des mammifères : rares, très rares sont les sociétés humaines qui n’ont pas retardé la première mise au sein, refusant le colostrum au bébé sous les prétextes les plus divers. Notre société n’a pas échappé à cette règle : jusqu’au début des années 1970, il était d’usage de faire jeûner le bébé, en lui donnant à la rigueur des biberons d’eau sucrée, pendant 18 à 24 heures après l’accouchement. Dans son Traité de l’allaitement maternel (Masson, 1930), A.-B. Marfan écrit que le nouveau-né « pourra être mis au sein 12 heures après l’accouchement ; mais il n’y a aucun inconvénient à ne l’y mettre que vers la fin du premier jour ». Quant au Dr Rehin, dans sa Nouvelle encyclopédie pratique de médecine et d’hygiène (Quillet 1922), il est encore plus catégorique : « Pendant les premières heures qui suivent sa naissance, c’est-à-dire pendant douze ou quinze heures, il convient de ne pas se soucier de l’alimentation de l’enfant qui d’ailleurs ne réclame rien. » Le respect d’un intervalle fixe entre les tétées est quelque chose qu’on retrouve tout au long du siècle. La seule différence, c’est la durée de l’intervalle : quatre heures, trois heures, deux heures et demie. On voit dans le roman Le groupe de Mary McCarthy à quel point proposer un intervalle de trois heures au lieu de quatre pouvait sembler d’une audace folle. En effet, quelle que soit la longueur de l’intervalle, l’important était bien de « régler » l’enfant. Et non seulement l’intervalle était fixe, mais les heures des tétées aussi étaient fixes et les mêmes pour tous les bébés. Dans le cas d’un intervalle de trois heures par exemple, les tétées devaient avoir lieu impérativement à 6 h, 9 h, 12 h, 15 h, 18 h, 21 h, une tétée de nuit étant admise ou non selon les auteurs, l’âge et l’état de l’enfant (les bébés de petit poids y avaient éventuellement droit). Et bien sûr, la durée de ces tétées était elle aussi réglementée : pas plus de 10 ou 15 minutes. Il était vivement conseillé d’avoir chez soi un pèse-bébé pour peser le bébé avant et après chaque tétée. D’après certains auteurs, le bébé étant censé ingurgiter une quantité fixe de lait à chaque tétée, si la pesée indiquait un « déficit » par rapport à cette quantité, on donnait ensuite au bébé un biberon savamment dosé de la différence. En fait, c’est toute la façon dont on concevait les soins aux bébés qui allait à l’encontre de la réussite de l’allaitement : séparation dès la naissance, pas de première tétée précoce, parcage du bébé à la nurserie ; puis, de retour à la maison, bébé couché dans son berceau, dans une pièce à part, une tétée la nuit et pas plus (et encore, pas très longtemps : pour certains auteurs, le bébé devait sortir de la maternité en « faisant ses nuits »). Et surtout, la règle absolument impérative : ne pas prendre le bébé quand il pleure.
Les Craintes et Interdits Alimentaires
Un certain nombre de croyances, de peurs et d’interdits (notamment alimentaires), qu’on retrouve dans pratiquement toutes les sociétés traditionnelles, étaient toujours vivaces au siècle dernier (ils le sont peut-être encore aujourd’hui, même si c’est inconsciemment) : peur de perdre son lait si l’on ne respecte pas certaines règles, peur du lait qui tourne (par exemple si l’on a eu une contrariété ou si l’on a donné le sein alors qu’on était en sueur), peur du lait empoisonné en cas de nouvelle grossesse, peur du lait pas assez riche (voir la vogue des analyses de lait dans les années 1950, qui analysaient le lait de début de tétée et revenaient presque toujours avec le verdict : « Votre lait, c’est que de l’eau ! »…). Une étude d’Agnès Fine a bien étudié toutes ces peurs. Entre 1978 et 1980, elle a recueilli les témoignages de femmes d’un village pyrénéen, qui parlent toutes de ce « lait troublé » en cas d’émotion forte, de relations sexuelles trop fréquentes ou de retour de règles, de ce « lait contrarié » en cas de nouvelle grossesse et de ce « lait chaud ». Et n’oublions pas que ces peurs et interdits étaient relayés par la plupart des professionnels de santé de l’époque.
La Leche League: Une Alternative à la Pensée Unique
Il est temps à ce stade de parler de La Leche League, qui a accompagné l’histoire de l’allaitement pendant toute la seconde moitié du siècle en luttant contre ce règne de la « pensée unique ». Créée en 1956 dans la banlieue de Chicago par sept femmes désireuses d’aider les femmes de leur voisinage à réussir l’allaitement de leurs bébés, LLL n’a cessé d’opposer aux diktats des professionnels de santé l’expérience vécue des mères : importance de la tétée précoce, tétées à la demande, sans minutage ni intervalle à respecter, tétées nocturnes, retard de l’introduction des solides vers le milieu de la première année, respect des besoins de l’enfant (regarder le bébé plutôt que la pendule ou la balance). tout le contraire de ce que préconisaient à l’…
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