Introduction

Les avancées biotechnologiques en matière de procréation humaine ont transformé la fécondation in vitro (FIV) d'un exploit médical et biologique en une pratique sociale complexe. Cette complexité est due à l'impact de la PMA sur l'origine de la vie, éveillant des fantasmes et des désirs enfouis dans la psyché des individus et des couples. Cet article explore les mouvements inconscients à l'œuvre dans la pratique symbolique de la filiation, en tenant compte des bouleversements sociétaux et des enjeux psychologiques liés à la PMA.

L'Évolution de la PMA et les Réactions Initiales

Dans les années 1980, l'infertilité féminine était principalement considérée comme un problème physique, nécessitant une intervention médicale directe. Les femmes consultant pour infertilité étaient peu enclines à rechercher un soutien psychologique, percevant leur corps comme le seul concerné. Le lien psychique était souvent jugé absurde. Les consultations avec un psychologue étaient souvent perçues comme une accusation implicite : « Votre corps n'a rien, c'est psychique, vous ne voulez pas cet enfant que vous prétendez désirer ardemment ». La demande d'aide psychologique émanait souvent de l'équipe médicale, soucieuse de partager la responsabilité de « fabriquer des bébés ».

Bouleversements Sociétaux et PMA

Le socius a connu d'importants bouleversements du couple et de la famille. La possibilité de divorcer malgré le désaccord de l'un des conjoints, la recomposition des familles avec des beaux-parents et le développement de la multiparentalité ont ébranlé l'institution du mariage. La contraception a dissocié sexualité et reproduction, donnant aux femmes le contrôle de la fécondité. Le droit à l'avortement a conforté ce pouvoir féminin, attestant de la prédominance de la volonté de la mère sur le respect des droits de l'enfant à naître. La conception et la sexualité ne sont plus liées. Une femme célibataire ou homosexuelle peut procréer sans sexualité, en bénéficiant d’un don de sperme, également à l’étranger.

L'Inconception : Le Versant Psychique de la Stérilité

Face à ces évolutions, il est devenu essentiel d'étudier l'impact psychique de la stérilité. Le terme d'« inconception » a été proposé pour désigner le versant psychique de la stérilité organique. Celui-ci rend compte de la peur de retrouver avec l'enfant, néanmoins désiré, les conflits préœdipiens vécus avec la mère. Le fonctionnement psychique est assez pauvre, il n’a guère d’associations et peu de rêves.

Les Critiques et les Fantasmes Autour de la PMA

Les critiques à l'égard de la PMA ont souvent été virulentes, prédisant des catastrophes pour les enfants conçus par ces techniques. Ces enfants, privés de l'abri mystérieux de l'utérus maternel, ne pourraient accéder à la scène primitive et seraient menacés de devenir psychotiques. La réalité a démenti ces prévisions terrifiantes. Toutefois, ces débats ont mis en lumière les angoisses profondes liées à la transgression des normes naturelles et à la crainte d'un eugénisme.

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La menace du Chaos exprime la crainte de l’ébranlement d’un ordre du monde bien connu. Le changement apporté par la science désorganise les repères psychiques. Alors, c’est l’analité toute puissante que libère la transgression, qui fécaliserait l’humain devenu objet d’expériences interchangeables ! C’est le Lebensborn possible. Le fantasme est celui d’une régression à la toute-puissance infantile puisque le garant de la loi symbolique a été éliminé. Le spectre de l’eugénisme nous hante. Si le père a pu être réduit à des paillettes congelées et la mère remplacée par une mère porteuse anonyme, alors la différence des sexes ne se trouve-t-elle pas abolie ? L’angoisse rejoint le fantasme de l’apprenti-sorcier. La puissance de la science se projette sur son objet, le médecin dépassé en devenant l’esclave, c’est le Golem, Frankenstein, etc. Nous fabriquerions des êtres déshumanisés : ils viendraient se venger en détruisant toute l’humanité. N’avions-nous pas aussi, dans une pensée romantique, abimé Dame Nature, notre mère ? On voit que ces prévisions inquiétantes déniaient toute vie psychique comme si la réalité détruisait la force du fantasme qui lui serait soumis !

Les Dilemmes Éthiques et la Neutralité du Psychanalyste

La PMA soulève des dilemmes éthiques complexes. Une femme peut devenir mère sans avoir été enceinte, grâce au prêt d’utérus (GPA), interdit en France, qui conditionne aussi la filiation des hommes homosexuels. D’autres femmes ayant méconnu le poids de l’horloge biologique auront besoin d’un don d’ovocyte. Toutes ces techniques posent des problèmes éthiques diversement appréciés d’un pays à l’autre. Ces progrès médicaux, qui ont permis de dépasser bien des stérilités, s’accompagnent d’une évolution des mœurs avec recrudescence de l’individualisme aux dépens de la cohésion familiale et fléchissement des diverses formes de patriarcat.

Les analystes sont confrontés à des expériences douloureuses où les conflits éthiques sont engendrés par la technique elle-même. La neutralité du psychanalyste face à la bioéthique est mise à l'épreuve. Face à ces complications, une régulation par auto-organisation de ces nouveaux modes de conceptions paraît accessible. En effet, la plupart de ces complications ont été supprimées aujourd’hui où la technique a pu trouver d’autres solutions.

Le Don de Sperme et les Difficultés de la Paternité

Les dons offerts aux hommes stériles se sont multipliés. Les inconvénients se dévoilèrent à partir du moment où le « miracle » se banalisa. Dans mon expérience, ce type de paternité, lesté par un non-dit, n’est pas aisé à assumer comme ce fut le cas pour Ghislaine et quelques autres. Il est très répandu d’en garder le secret, tant les hommes se sentent humiliés et castrés que leur fécondité soit atteinte. Il leur est difficile de ne pas mettre en cause leur puissance sexuelle. Si bien qu’un « traitement » leur permettant de devenir pères grâce au don d’un autre homme, vécu lui comme super viril, ne restaure leur puissance qu’en apparence et que la rivalité avec cet homme, identifié souvent à leur père, altère parfois leur paternité. Ces hommes veulent préserver leur image en cachant soigneusement les conditions de la conception. A peine 25% des couples disent la vérité à leurs enfants. Pourtant l’enfant perçoit souvent un secret.

Des difficultés peuvent apparaître pour les parents à investir leur rôle différencié. Peuvent aussi se produire des distinctions entre les enfants selon leur mode de conception.

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L'Enfant Imaginaire et le Parcours de PMA

Au moment où se développe le fœtus dans le ventre maternel, c'est l'enfant imaginaire (imaginé dans sa tête) qui se superpose à l'enfant idéal (fantasmé). Les paroles de l'échographiste influencent, renforcent, inquiètent… les idées de la future mère qui va progressivement tenter de se représenter son enfant réel.

Les parents infertiles ne peuvent pas imaginer contenir en eux de pensées négatives à l'égard de ce bébé qui tarde, cela ne ferait que renforcer leur peur, leur pensée magique, celle de l'empêcher de venir… Il s'agit d'une blessure narcissique profonde, car la grossesse et l'enfantement correspondent à la période durant laquelle la femme se sent « la plus puissante », elle porte la vie en elle. Le roman familial est interrompu brutalement, sans préavis. L’infertilité biologique renvoie nécessairement au sentiment d’incapacité, d’infertilité psychique au sens où devenir parent se gagne avec le temps et certains couples s’en verraient privés, telle une malédiction. La souffrance associée au parcours de PMA exacerbe cette souffrance d’infertilité physique et psychique.

Le parcours de la PMA replonge inévitablement la femme, l'homme, dans cette ambiance parfois couteuse sur le plan psychique. Il renvoie aux échecs passés, à la culpabilité de ne pas avoir su parfois satisfaire le regard parental posé sur elle/lui, étant enfant ; regard qui se rejoue symboliquement dans ce contexte si particulier. Procréer renvoie également à une notion bien souvent faite de tabous entre enfant et parent. Là où les enfants devenus grands devraient assumer cette puissance qui leur a été conférée, c'est à un aveu d'impuissance… une fois encore, auquel il doive faire face. Par ailleurs, devenir à son tour « mère et père » n'est pas suffisant pour se sentir à la hauteur de ceux qui nous ont enfantés. Ce passage initiatique de l'accouchement pour la femme aide à lui garantir son nouveau statut mais c'est la présentation de l'enfant à sa propre mère qui détermine pour toujours, rassure, inquiète, gratifie… Dans le contexte de la PMA, c'est bien souvent de cette question symbolique qu'il retourne.

Il existe probablement beaucoup de fantasmes chez ces couples avant d'entamer ce parcours. Ils pensent bien souvent que "la médecine saura bien les réparer" quitte à engager des frais personnels et à endurer un coût physique et psychique souvent indélébile par la suite. Dépasser le nombre préconisé par la LOI (6 IUU et 4 FIV sont remboursées par la sécurité sociale), les chances de réussite baissent considérablement mais certains couples ne peuvent s'y résigner et poursuivront parfois jusqu'aux limites financières et physiologiques (ménopause), dernier rempart à la procréation avant de recourir ou non à d'autres solutions : la poursuite de cet espoir de parentalité à travers notamment les dons ou l'adoption (hors filiation génétique).

Les Étapes Psychologiques du Couple Infertiles

Tous les couples infertiles qui souhaitent avoir un enfant passent par des étapes psychologiques repérables, en réponse à un traumatisme. Car cette annonce fait « l'effet d'une bombe ». Tout d'un coup le monde s'écroule: le choc et la sidération s'invitent sur le devant de la scène. Il faudra parfois plusieurs jours voire plusieurs mois pour que cette situation puisse être parlée autour de soi. La colère l'emporte maintenant et c'est le sentiment d'injustice qui prévaut: "mais qu'ai je fais pour mériter cela, pourquoi une telle peine, telle sentence?". Les personnes, après avoir ressentie une intense culpabilité, peuvent dans un deuxième temps la projeter en quelqu'un d'autre, mais face à cette épreuve de la réalité, il faut se faire une raison…. ou trouver une issue ! Cette issue, la plupart des couples stériles l'entrevoient à travers la PMA, d'autant que la médecine apparaît toute puissante aux yeux du plus grand nombre. Ces couples cherchent avant tout à restaurer une image normalisée (sociale et familiale) en assurant leur transmission par la descendance. La question existentielle qui occupe l'homme est bien souvent la suivante: "Si je ne peux rien transmettre de moi, si mon nom se perd dans la lignée, que restera t il de moi après ma mort? L'infertilité convoque nécessairement ces enjeux inconscients en chacun de nous, c'est ce qui fonde notre humanité, le sens donné à la vie (pour la plupart des gens) et qui conduit alors ces couples infertiles à s'adonner à cœur perdu dans cette longue et fastidieuse épreuve de l'assistance médicale.

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Le stress fait dès lors partie intégrante de ce parcours « du combattant », il est notamment présent au moment du diagnostic et des choix qui en résultent, il est lié aux techniques répétitives souvent nombreuses. Les échecs accentuent le traumatisme des couples. Lorsque cette filiation peut toutefois aboutir hors du schéma classique (adoption, don de sperme, d'ovocyte..) cela n'est pas non plus sans poser de problème liés à la notion de parentalité hors filiation génétique. Vouloir un bébé à tout prix fragilise nécessairement le couple et ses assises narcissiques (la confiance en soi). En conséquence de cause nous retrouvons alors 50% des femmes qui ressortent déprimées par cette expérience de PMA, et 30% des hommes qui se sentent menacés dans leur virilité. Finalement 72% des couples traversent une période dépressive avec la survenue de difficultés sexuelles déstabilisant l'équilibre du couple. Le sentiment de culpabilité peut également être accentué face à des paroles sociales qui deviennent délétères pour le couple telles que : « n'y pensez plus, c'est dans votre tête si ca ne marche pas, …

L'expérience clinique montre que plus les demandes de PMA s'inscrivent à la limite des normes biologiques (rapprochement de la ménopause..), sociales ou juridiques, plus elles révèlent des personnes psychologiquement fragilisées. En tout état de cause la démarche de soutien thérapeutique ne peut être entendue et acceptée par ces femmes et ces hommes que si elle s'adresse à la « partie en souffrance » des personnes. C'est seulement dans ce contexte que le sentiment de culpabilité peut être éclairé et apaisé. Finalement, le travail du deuil nécessite de renoncer à une perte mais aussi de pouvoir réinvestir la vie, cette part narcissique. Il s'agit dès lors de trouver en soi les ressources, de croire en sa résilience (chère au bien pensant Boris Cyrulnic), pour s'investir dans de nouveaux projets, une création qui ne remplira certainement pas totalement cette fonction symbolique déchue mais qui pourra conduire à se sentir utiles, à laisser la trace de son passage sur cette terre, une trace vécue comme représentative de son humanité et à la hauteur de ce que l'on a à transmettre.

Les Imaginaires Sociaux et la Reproduction

De la reproduction humaine dépendent la descendance, la parenté et la famille, la sexualité et les rapports entre les sexes. Parce qu’elle est au fondement des sociétés et qu’elle touche à toutes les interrogations sur l’origine de la vie et sur l’organisation sociale, la reproduction n’existe pas hors des représentations collectives. Les discours, récits et représentations qui se cristallisent, depuis l’aube de l’histoire, dans les productions symboliques (mythes, objets littéraires et œuvres d’art) composent ce que nous pouvons nommer des « imaginaires sociaux ». Les découvertes scientifiques reconfigurent la façon dont les imaginaires animent les opinions individuelles et orientent le débat public.

La symbolisation dont fait l’objet l’engendrement a été tout particulièrement affectée par la rupture que constitue la dissociation devenue possible (ou tout au moins concevable, dans le cas du clonage) entre fabrication de nouvelles vies et acte sexuel. Préludant à ce qu’on appelle aujourd’hui la procréation médicalement assistée (PMA), l’essor de la « fécondation artificielle » a fait surgir, dès la fin du xviiie siècle, de nouvelles représentations empreintes d’un mélange de fascination et d’inquiétude.

L’idée est de repérer comment les commentateurs sociaux, les militants, les scientifiques, les décideurs les intériorisaient, les mobilisaient et les réorganisaient, mais aussi comment des réalités technoscientifiques en constante évolution remodelaient les perceptions. L’un des éléments qui avait attiré l’attention des organisateur·trice·s était la récurrence de certaines figures argumentatives à forte charge émotionnelle (l’idée de « déshumanisation » ; la métaphore de la « pente savonneuse » ; l’annonce de la fin programmée de la gent masculine ou des relations sexuelles ; ou encore de l’amour conjugal ou parental), laissant apparaître la persistance d’un lien fort, dans les sociétés contemporaines, entre nouvelles possibilités reproductives et sentiment d’un basculement « civilisationnel ».

La Fiction et les Imaginaires de la PMA

La technicisation de la reproduction et la maîtrise croissante de la biologie humaine forment un thème d’inspiration à la fois classique et inépuisable. Frankenstein, le roman de Mary Shelley qui met en scène la création par un savant d’un être vivant constitué à partir de chairs mortes, a aujourd’hui deux siècles. Revisitant les thèmes prométhéen et faustien, ce roman (non centré sur la reproduction) exprimait déjà une appréhension face aux velléités d’intervention humaine dans ce qui devrait rester l’œuvre de Dieu (pour les uns) ou de la Nature (pour les autres). Dans une tout autre optique, l’écrivaine Charlotte Perkins Gilman publiait le roman utopique Herland (1915) construit autour de l’idée d’une « parthénogénèse humaine » permettant aux femmes de s’émanciper de la domination masculine.

Le meilleur des mondes (Brave New World) d’Aldous Huxley (1932) occupe une place bien particulière. L’écrivain y dépeint une société futuriste où les masses sont domestiquées par un savant mélange de contrôle biologique et de sédation sociale (à base de drogues et d’hyper-consumérisme). Créés en laboratoire, les êtres humains y reçoivent, dès leur naissance, une éducation entièrement étatisée, destinée à la fois à les conditionner idéologiquement et à les assigner à un système de castes au sein duquel chacun d’entre eux remplira une fonction strictement prédéterminée. Les œuvres en question revêtent généralement la forme de l’anticipation ou de la science-fiction et, plus spécifiquement, de la « dystopie ». Elles mettent en mots ou en images un monde futur situé aux antipodes du vivable, du souhaitable ou du désirable. Elles disent bien le lien toujours étroit entre reproduction et normes ou valeurs sociales, suggérant quasiment toujours qu’une modification des conditions de la première ne peut qu’entraîner (ou signaler) une perturbation des secondes.

Les Référents Culturels et Religieux

La biomédicalisation et la technicisation de la reproduction réactivent des référents issus de systèmes idéologiques plus anciens, de nature mythologique ou religieuse, qui restent profondément ancrés dans les sociétés d’aujourd’hui. Dans de nombreux pays - y compris laïques -, c’est sur des références bibliques que s’appuient certains groupes politiques pour rejeter toute forme de reproduction indépendante de la sexualité et en dehors de la famille traditionnelle constituée d’un père (homme) et d’une mère (femme), faisant de ces références immémoriales des dogmes figés, définitivement fermés à l’innovation technique ou au changement sociétal.

La PMA cherche généralement à imiter le naturel, en se voulant au plus près d’une procréation obtenue sans aide médicale. Ainsi, les techniques médicales recourant aux gamètes des deux conjoints sont plus facilement autorisées et utilisées que celles faisant intervenir un donneur ou une donneuse, dont l’usage est par conséquent souvent caché et tabou.

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