La question de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) en France est un sujet de société majeur, marqué par des évolutions législatives, sociétales et médicales significatives au cours des dernières décennies. Cet article examine les tendances statistiques récentes concernant l'avortement en France, en mettant en lumière les facteurs qui influencent ces chiffres et les enjeux qui en découlent.
Un Retour sur la Loi Veil et son Impact
Il y a cinquante ans, le 17 janvier 2025, était célébré l'anniversaire de la loi autorisant l'IVG. Ce texte, porté par Simone Veil, alors ministre de la santé, a marqué un tournant décisif dans l’histoire sociale et politique du pays, permettant aux femmes d’exercer un droit fondamental sur leur corps et leur avenir. Depuis sa promulgation, en 1975, la loi a été assouplie avec l’introduction de la technique médicamenteuse et la possibilité de recourir à l’IVG en dehors des établissements de santé, facilitant l’accès à l’avortement.
Augmentation Récente du Nombre d'IVG
Après une période de stabilité relative suite à la généralisation de la contraception, la France a connu une augmentation du nombre d'IVG. Jusqu’en 2021, la moyenne annuelle de ces interruptions volontaires de grossesse se maintenait entre 205 000 et 215 000. Les années 2022 et 2023 ont marqué une hausse, avec près de 242 000 avortements en 2023, dont 227 400 en France métropolitaine, selon la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). En 2024, ce chiffre a continué d'augmenter, atteignant 251 270 IVG, soit 7 000 de plus qu'en 2023. Le taux de recours à l’IVG augmente en 2024 pour s’établir à 17,3 IVG pour 1 000 femmes âgées de 15 à 49 ans.
Le ratio est passé d’environ 1 interruption volontaire de grossesse pour 4 naissances à 1 pour 3. A nombre de grossesses égales, les femmes prennent de plus en plus la décision d’avorter.
Facteurs Explicatifs de cette Hausse
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette augmentation récente. Magali Mazuy et Justine Chaput, deux des trois autrices du dernier rapport de l’Institut national d’études démographiques (INED) sur le sujet, affirment que « nous sommes dans une période de changement des normes reproductives : le mariage et la procréation ne sont plus des règles fondamentales pour le couple ». Cet effet est aussi perceptible dans le nombre de naissances annuelles, qui ne cessent de diminuer depuis le dernier pic de 2010. En parallèle, la carrière a pris une place de plus en plus importante dans la vie des femmes, retardant l’âge moyen d’arrivée du premier enfant : en 2021, en France, les femmes donnaient naissance à leur premier enfant à 29 ans et un mois en moyenne, selon l’INED, soit cinq ans plus tard qu’en 1974.
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Cette dynamique s’accompagne d’une défiance grandissante envers la contraception hormonale, comme la pilule, au profit du stérilet en cuivre ou des contraceptions naturelles, moins efficaces. D’autres hypothèses peuvent expliquer l’augmentation des IVG, selon Sophie Gaudu, qui a cofondé le Réseau entre la ville et l’hôpital pour l’orthogénie (Revho), qui recense les établissements qui pratiquent l’IVG et propose des formations sur cette thématique auprès des professionnels de santé. « La baisse du pouvoir d’achat, la crise du logement, le contexte géopolitique avec la guerre en Ukraine et le conflit entre le Hamas et Israël, les difficultés à trouver un emploi constituent autant d’obstacles à un projet de maternité », explique la gynécologue obstétricienne. Toutes les explications convergent vers l’insécurité financière croissante en Europe.
Pascale Morinière, présidente de la Confédération nationale des AFC (CNAFC), souligne que la « baisse du pouvoir d’achat des familles et le contexte de crise actuel diminuent la capacité à accueillir des enfants ». En moyenne les Français ont le sentiment qu’il leur manque 507 euros par mois pour vivre normalement et seulement 18% d’entre eux estiment avoir un pouvoir d’achat élevé.
Sarah Durocher, présidente du Planning familial, estime que l’hypothèse la plus probable pour expliquer cette hausse se situe au niveau de la prévention. « Il n’y a pas de campagne de prévention. Ça fait 10 ans qu’il n’y a pas eu de campagne sur la contraception. Et en même temps on n’a pas d’éducation à la vie affective et sexuelle. »
Répartition par Âge et Territoire
L’étude publiée par la Drees montre également une augmentation du taux de recours de 2,3 points depuis 2021. À l’exception des moins de 20 ans et des mineurs, toutes les tranches d’âge sont concernées par cette augmentation. En 2024, les taux de recours augmentent pour toutes les classes d’âge, avec un taux de recours qui reste le plus élevé parmi les 25-29 ans : 29,8 ‰ contre 29,4 en 2023. Parmi les moins de 20 ans, le taux de recours demeure plus faible qu’il n’était il y a dix ans (5,5 ‰ contre 8,7 ‰).
Les disparités territoriales demeurent avec notamment un taux de recours dans les DROM deux fois plus élevé qu’en métropole. En 2024, les taux de recours à l’IVG augmentent dans toutes les régions métropolitaines et se stabilisent dans les DROM, où leur niveau moyen est deux fois plus élevé qu’en métropole. Les disparités territoriales sont marquées puisque les taux de recours varient du simple au quadruple entre Les Pays de la Loire et la Guyane. En France métropolitaine, ils oscillent entre 12,4 ‰ dans les Pays de la Loire à 23,1 ‰ en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Dans les DROM, les taux fluctuent entre 19,0 ‰ à Mayotte et 46,5 ‰ en Guyane.
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Évolution des Méthodes d'IVG
Depuis la promulgation de la loi Veil, le 17 janvier 1975, le cadre de recours à l’IVG s’est largement étoffé. A l’origine, seules les IVG chirurgicales étaient possibles et devaient être pratiquées en milieu hospitalier. Cette intervention consistait à retirer l’embryon ou le fœtus de l’utérus par aspiration ou curetage. En 1989, l’IVG médicamenteuse, moins invasive, a été introduite, permettant l’interruption de grossesse par prise de médicaments, d’abord en hôpital, puis en 2001 en cabinet de médecine de ville (gynécologues et généralistes). En 2016, un décret élargit aux sages-femmes la pratique de l’IVG médicamenteuse, et récemment, en 2023, la possibilité de réaliser des avortements chirurgicaux sous conditions.
Ce changement de législation a mené à la généralisation de l’IVG médicamenteuse en France. « Cette technique permet la prise en charge plus précoce des avortements et peut se faire dans beaucoup plus d’endroits que l’IVG instrumentale, qui ne peut être pratiquée qu’en hôpital », détaille Justine Chaput, chercheuse à l’INED. La technique médicamenteuse représentait 79 % des pratiques en termes d’IVG en 2023, contre seulement 31 % en 2001. En 2024 45 % des IVG sont réalisées hors des établissements de santé, et la méthode médicamenteuse concerne 80 % de l’ensemble des IVG.
Cette hausse a été particulièrement spectaculaire hors des établissements de santé (hôpitaux, cliniques), puisqu’elle a plus que doublé entre 2014 et 2023, comme le montre le graphique ci-dessous. « Cette diversification est une bonne nouvelle car elle facilite l’accès à l’avortement pour les femmes, mais la progression continue de la technique médicamenteuse cache une réalité préoccupante », relève Sophie Gaudut.
Enjeux Liés à la Généralisation de l'IVG Médicamenteuse
Selon elle, deux problèmes principaux se posent quant à cette pratique. D’abord, la technique chirurgicale requiert un personnel qualifié, des équipements adaptés et des infrastructures hospitalières. Or, face aux contraintes financières, ces ressources sont souvent insuffisantes et de plus en plus difficiles à mobiliser, alors que l’usage de cette technique peut parfois s’avérer essentiel. Un avis partagé par Justine Chaput : « Les deux méthodes ne vont pas l’une sans l’autre, car elles permettent d’apporter des réponses à différentes situations, comme les IVG tardives. » De l’autre, une potentielle pénurie de deux médicaments essentiels à l’IVG, la mifépristone et le misoprostol, dont la production est assurée par un unique groupe, Nordic Pharma, rendrait impossible l’accès à l’IVG, tant la voie médicamenteuse s’est démocratisée.
Désengagement du Secteur Privé
« Malgré une prise en charge de plus en plus importante hors établissement, l’hôpital public reste le principal lieu où sont pratiquées les IVG, tandis que les établissements privés ont quasiment abandonné la prise en charge », détaillent les chercheuses de l’INED. Ce désengagement des hôpitaux et cliniques privés est visible dans les chiffres. Leur participation dans les parcours abortifs est passée de 35,5 % en 1976 à 13,8 % en 2015 et 4,5 % en 2023, selon les chiffres disponibles dans les annuaires statistiques sur l’avortement de l’INED. Ce phénomène est principalement dû à la faiblesse des tarifs de remboursements des actes liés à l’IVG qui pousse de plus en plus d’établissements privés à réduire leur offre. « Malgré la revalorisation de 25 % des tarifs versés aux établissements de santé voulue par Aurélien Rousseau [alors ministre de la santé et de la prévention] fin 2023, les recettes restent inférieures aux frais engagés », argue Sophie Gaudu.
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Inscription du Droit à l'Avortement dans la Constitution
Le 8 mars 2024, la France est devenue le premier pays du monde à reconnaître dans sa Constitution la liberté de recourir à l’avortement. Malgré cette protection symbolique forte, des inégalités d’accès persistent selon les départements et des milliers de femmes doivent recourir à l’IVG en dehors de leur département de résidence.
Rôle des Sages-Femmes
La pratique récente de l'avortement par les sages-femmes en cabinet libéral s'est également beaucoup développée. En 2024, 1 442 sages-femmes, 900 gynécologues ou gynéco-obstétriciens et 920 médecins généralistes ont réalisé des IVG en cabinet libéral. Les sages-femmes ont réalisées plus de 50 000 IVG, soit la moitié des IVG réalisées en cabinet libéral. Delphine Giraud, co-présidente de l'association nationale des sages-femmes orthogénistes, explique que ces sages-femmes ont "suivi une formation spécifique pour informer les patientes, s'assurer qu'il n'y a pas de contre-indication à l'IVG médicamenteuse à domicile".
Impact de l'Allongement du Délai Légal
L’allongement du délai légal de 12 à 14 semaines de grossesse en mars 2022 explique également, bien que dans une bien moindre mesure, cette augmentation. En établissement de santé, trois IVG sur quatre sont réalisées avant 10 semaines d’aménorrhée (SA). Après l’allongement de deux semaines de la durée légale pour les IVG réalisées en établissement de santé (de 14 à 16 SA), les IVG dites tardives, réalisées à partir de 12 SA, représentent 9,8 % de l’ensemble des IVG hospitalières. L’allongement du délai légal n’explique qu’une « petite partie » de la hausse, selon Floriane Belt, porte-parole de la Fondation des Femmes. En France, une femme peut décider d’interrompre sa grossesse avant la fin de la 14e semaine de grossesse depuis mars 2022, contre 12 semaines auparavant. Cet allongement de deux semaines du délai légal de recours, prévu dans la loi de mars 2022, n’a concerné que 1 à 2 % du total des IVG en 2024.
Difficultés d'Accès et Inquiétudes
Pour la présidente du Planning familial, cette évolution ne signifie pas que l’accès serait plus simple. « Ce n’est pas parce que l’avortement est plus facile. L’avortement n’a pas été facilité ces dernières années. Des femmes sont obligées de se déplacer dans un autre département que le leur pour pouvoir avorter », insiste Sarah Durocher, qui rappelle que « si une femme veut avorter, elle avortera ». En effet, selon l’étude de la Dress, à peine plus de 8 femmes sur 10 réalisent leur IVG dans leur département de résidence, et 95 % dans la même région.
Le Planning familial tire la sonnette d’alarme. « Il faut de vraies politiques publiques : de grandes campagnes nationales, des financements pour les associations et pour le service public afin qu’il puisse réhabiliter des centres IVG par les départements », alerte Sarah Durocher. « On est très inquiètes en termes de politique publique globale sur la question des droits sexuels et reproductifs », ajoute-t-elle. Dans les zones touchées par des déserts médicaux « les femmes ont d’autant plus de difficultés pour trouver un médecin pour avoir juste un renouvellement d’un contraceptif ». Et « ça ne va pas aller en s’arrangeant, craint la présidente du Planning familal. Depuis un an, on alerte sur des baisses de financement de la part des collectivités territoriales.
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