Que ce soit dans un biberon, une gourde, le contenant d'un plat « à emporter » ou une assiette en plastique de cantines scolaires, notre alimentation est en permanence exposée à des perturbateurs endocriniens. Des Bisphénols A, F ou S… Avec quels effets sur la santé ? Comment s'en protéger ? Cet article explore l'histoire des biberons, en mettant l'accent sur l'évolution de leur composition et les préoccupations croissantes concernant les perturbateurs endocriniens présents dans les plastiques alimentaires.

L'évolution des biberons : un regard historique

Les plus humbles objets ont un pouvoir évocateur de la vie d’hier et d’aujourd’hui assez puissant pour que, aux côtés des œuvres d’art et des textes écrits, ils prennent place dans la liste des témoins de l’histoire et deviennent des sujets d’analyse passionnants. Récemment, divers travaux ont exhumé de l’oubli une série de ces modestes objets, les biberons. En quelques années, le biberon, cette petite bouteille surmontée d’une tétine dont on se sert pour nourrir les enfants à la place du sein maternel, est devenu un objet digne, non seulement de la curiosité des archéologues, des ethnographes et des collectionneurs, mais aussi des médecins, des historiens et des anthropologues. En regardant les collections, en feuilletant les thèses et les livres, on se convainc aisément que le biberon d’enfant est bien un objet identifiable dont la variété des formes est étonnante. Même dans ce petit objet banal, les hommes ont vraiment exercé leur imagination, leurs talents d’artisans et d’artistes, bref leur art. Il y a quelque chose d’émouvant à évoquer ces objets minuscules inventés au fil des siècles par les adultes pour sustenter tant bien que mal les tout-petits. En examinant ces objets en détail, on se rend compte qu’une histoire du biberon se dessine, laquelle suit l’évolution de plusieurs autres histoires : celles de l’art, des savoirs populaires et savants, des progrès techniques, des attitudes parentales, des rapports entre époux, etc.

L'allaitement maternel et ses alternatives à travers l'histoire

Il est à peu près certain que l’allaitement au sein maternel a été très généralement pratiqué dans les sociétés antiques, et plus près de nous dans les sociétés paysannes, avec tous ses avantages : disponibilité, commodité, gratuité. Mais il arrivait cependant que le bébé perde sa mère, ou qu’il soit abandonné, ou que sa mère manque de lait. Par ailleurs, des mères, pour des raisons sociales, mondaines et esthétiques, n’allaitaient pas. Quelles solutions adopter dans ce cas ? On pouvait d’abord faire téter par l’enfant le sein d’une nourrice qui pouvait être une voisine, une parente, une amie, une esclave, avec rémunération ou non. À Rome, il existait à l’intérieur du marché aux légumes un endroit réservé aux nourrices, près de la colonne lactaire. La seconde solution consistait à faire téter la mamelle d’un animal, surtout celle d’une chèvre. Les légendes grecques et romaines rapportent quantité de cas de ce mode d’allaitement. Zeus est allaité par la chèvre Amalthée. Par ailleurs, Romulus et Remus, les héros fondateurs de Rome mais aussi Aschio et Senio, fondateurs mythiques de Sienne, ne furent-ils pas allaités par une louve, selon la légende ? Restait enfin la solution du biberon. Parmi les exemplaires les plus anciens de biberons, certains ont une forme étrange ; ce sont des animaux en miniature : vache ? chèvre ?

Les biberons antiques : formes et matériaux

Pour l’Antiquité, on ne dispose pas d’une grande quantité d’objets que l’on peut qualifier de biberons sans doute en raison de la difficulté à les identifier parmi les déchets domestiques découverts en contexte d’habitat. En revanche, les sépultures d’enfants présentent l’avantage de pouvoir livrer des pièces généralement complètes plus aisées à reconnaître comme biberons. Ce sont des poteries ou des flacons de verre munis d’une ouverture sur la partie haute et d’un petit goulot ou téterelle dans la partie ventrue. Ces petites cruches à bec tubulaire, qu’elles soient en céramique ou en verre, sont régulièrement mises au jour sur des sites archéologiques, aussi bien en contexte domestique que funéraire. Cependant, leur découverte dans des tombes d’enfant reste rare, ce qui a souvent faussé l’interprétation qu’on en faisait. Ainsi, la littérature archéologique leur attribue de nombreuses fonctions. Les exemplaires en céramique sont qualifiés tour à tour de vases votifs, de pipette, de barolet à barbotine, de lampe à huile ou de tirelire. Pour avoir une idée plus juste de la place qu’occupent ces cruches dans le quotidien des vivants, il convient de comprendre la place qu’elles tiennent dans le monde des morts. Les rites funéraires antiques sont basés sur la notion d’accompagnement du défunt vers l’au-delà ; la mise en terre est célébrée par un banquet au cours duquel le défunt partage un repas avec les vivants, par le biais d’éléments de vaisselle déposés à ses côtés. Au Bas-Empire, ce lot de vaisselle, défini comme assemblage de sustentation du défunt, comprend deux objets, souvent un récipient destiné à contenir les denrées solides et un récipient lié au service des boissons. Plusieurs découvertes archéologiques illustrent la présence de cruches à bec verseur tubulaire, parfois interprétées comme biberons, dans les tombes d’enfants.

Des analyses ont montré que les petites cruches à bec étaient bien liées à la sustentation des enfants, qui plus est, à base de boisson lactée. Cependant, les cruches en verre sont fragiles et le doute persiste quant à leur utilisation pour l’allaitement artificiel. Les anses, petites et fines sont mal adaptées à une main d’adulte et le bec tubulaire brut et coupant, ne peut être placé dans la bouche d’un enfant. Il existe un seul témoignage écrit antique d’origine médicale concernant l’usage du biberon. C’est un texte de Soranos d’Éphèse qui, au iie siècle de notre ère, évoque une tétine pour sevrer un nourrisson.

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Évolution des biberons au Moyen Âge

Pour le Moyen Âge, on a conservé également des biberons de terre cuite, souvent nommés chevrette sans doute parce qu’on y mettait surtout du lait de chèvre. Ces biberons ont par la suite évolué vers le type des faïences de Quimper : petit pot de 10 à 15 cm de haut avec pied, anse latérale, goulot pour téter et orifice de remplissage. En breton, ces biberons se sont appelés pod bronnek, en français pot mamelon ou craule. Il existe aussi, à partir du ixe siècle - peut-être de tous temps dans certaines régions - un type particulier de biberons, appelé corne ou cornette faite à partir de la corne d’un ovin ou d’un caprin. Le bout était percé d’un ou de plusieurs petits trous, parfois recouvert d’un chiffon retenu par un fil, à moins qu’une mèche ait été arrangée à l’intérieur d’un orifice plus gros.

Les mères préparaient au coin du feu la bouillie, le papin de l’enfant sevré. Cette bouillie à base de farine était mitonnée dans un petit poêlon, dans une petite cassote. Le père est donc aussi impliqué dans l’alimentation du jeune enfant, et ceci très tôt d’après les usages médiévaux dont certains ont perduré au moins symboliquement jusqu’à nos jours.

On ne saurait oublier à ce propos que les théories médicales et les traditions populaires attribuaient depuis l’antiquité des vertus très négatives au lait maternel des premiers jours, le colostrum. Il n’était pas question pour l’accouchée d’allaiter son enfant, elle l’empoisonnerait. En attendant le baptême et la montée du lait, l’enfant était mis à la diète ou bien confié à une voisine. C’est seulement au xviiie siècle que l’on découvrit les vertus du colostrum pour l’évacuation du méconium mais les traditions perdurèrent. Jusqu’à une époque toute récente, on recommandait aux mères d’attendre la montée du lait pour mettre l’enfant au sein. Pour faire patienter le bébé, on imposait une diète presque absolue, à l’eau sucrée.

Diversité des matériaux et des formes à travers les siècles

Au cours des siècles, on voit naître d’autres formes de biberons, fabriqués à partir de matières diverses, bois tourné (surtout du buis), terre, peau, faïence, porcelaine, verre, argent et or pour les plus riches. On invente et on réinvente de nouvelles tétines et drapelets qui imitent plus ou moins adroitement le mamelon. Le but est d’éviter que le bébé ne s’étouffe en ingurgitant trop vite : chiffon - rapidement souillé -, embout en bois, en os, en ivoire - tous matériaux bien durs pour les gencives des nouveau-nés, mamelle d’animal - qui s’abîme trop vite et dégage rapidement une odeur désagréable. Le biberon en étain se répand surtout aux xviie-xviiie siècles avec des risques notables pour le bébé car certains étains contenaient du plomb, substance provoquant le saturnisme.

La demande de biberons grandit à partir de la Renaissance du fait de l’existence des grandes institutions en faveur des Enfants Trouvés. Du temps de François Ier, à l’Hôtel-Dieu de Paris, les religieuses et les servantes durent recourir aux biberons et cornets, faute de mères et de nourrices. Elles utilisaient des biberons d’étain et de verre « encornettés ou enveloppés de quelque petit drapeau ».

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L'ère du plastique : commodité et préoccupations sanitaires

Pendant longtemps, le plastique alimentaire a été considéré comme une avancée majeure qui garantissait l'hygiène et la conservation des aliments. Cette perception a évolué avec la découverte des perturbateurs endocriniens. Le bisphénol A (BPA), une molécule omniprésente dans les plastiques alimentaires depuis des décennies, est au cœur de ces préoccupations. Malgré des signaux d'alerte dès les années 1930 sur ces interactions hormonales, la science a mis du temps à comprendre les effets subtils et à long terme de ces substances à faible dose. Le BPA est devenu un symbole du décalage entre les avancées scientifiques et les cadres réglementaires souvent adoptés non pas parce qu'il était prouvé que ces matières étaient inoffensives, mais parce que les bonnes questions n'avaient pas encore été posées.

La composition des plastiques alimentaires : un cocktail de substances

La composition des plastiques alimentaires révèle une réalité inquiétante. "On a plus de 16 000 molécules qui ont été référencées comme pouvant être mises dans les plastiques, avec près de 5 000 additifs", explique Jean-Baptiste Fini. Ces substances, destinées à donner au plastique couleur, souplesse ou résistance, peuvent migrer vers les aliments, particulièrement sous l'effet de la chaleur, au contact d'aliments gras ou acides ou du temps de contact prolongé. L'étude Esteban menée par Santé publique France en 2019 confirme l'ampleur de l'exposition : 100% des Français sont imprégnés par ces molécules, avec des taux particulièrement élevés chez les enfants.

Perturbateurs endocriniens : un danger invisible

Tania Pacheff explique pourquoi : "Ces substances ressemblent énormément aux hormones que nous avons dans notre corps et donc elles sont capables de les mimer, de les bloquer, et d'accélérer le fonctionnement d'une hormone." Elles peuvent avoir des conséquences quasi immédiates, mais également à long terme. Les périodes de la vie les plus vulnérables sont les 1000 premiers jours de la fécondation aux deux ans de l'enfant. Les petits sont d'autant plus sensibles qu'ils sont immatures, mais aussi "les petits ont des comportements différents des adultes, ils sont beaucoup plus près du sol, ils mettent beaucoup de choses à la bouche, et les polluants tombent au sol. Donc effectivement les bébés se contaminent plus que nous les adultes." assure Tonia Pacheff.

L'exemple du bisphénol A (BPA) et son interdiction

A la suite de la polémique scientifique sur les effets sanitaires de ce perturbateur endocrinien, tous les biberons concernés ont été mis au rebut. A l'origine de cette décision : la conseillère municipale déléguée à la petite enfance, Marie-Odile Crabbe-Diawara, et l'adjoint au maire chargé de l'environnement, Benoît Cypriani. Ils ont convaincu leurs collègues d'appliquer de façon radicale le principe de précaution, alors que d'autres villes, comme Paris, Nantes et Toulouse, ont choisi de ne plus acheter de biberons contenant du bisphénol A, mais n'ont pas retiré les anciens modèles des crèches.

Les parents, eux, ont reçu une note explicative. On y lit que le bisphénol A "peut être libéré dans les aliments au cours des multiples usages, surtout les chauffages". Il est "suspecté" d'avoir des conséquences nocives pour "la santé des plus jeunes à long terme", en raison d'un "effet cumulatif avec d'autres substances", selon une étude canadienne de 2008.

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Alternatives et mesures de précaution

Face aux risques potentiels liés aux plastiques, il est essentiel d'adopter des mesures de précaution et d'explorer des alternatives plus sûres.

Conseils pratiques pour limiter l'exposition

Les conseils pratiques restent simples : privilégier le verre et l'inox, ne jamais réchauffer d'aliments dans du plastique, et pour les parents, interpeller leur mairie sur les pratiques des cantines. A l'intention des parents des bébés qui fréquentent les crèches et ne sont pas encore entrés dans un processus de diversification alimentaire, le service de la petite enfance a rédigé quelques conseils pratiques : ne plus se servir des biberons "abîmés ou vieillis", nettoyer les biberons en plastique à la main "plutôt qu'en lave-vaisselle", ne pas les surchauffer et, en tout cas, "pas plus de trente secondes au micro-ondes".

Le combat réglementaire et l'action politique

La loi EGalim de 2018 prévoyait le bannissement du plastique dans les cantines scolaires au 1er janvier 2025, mais son application se heurte à de nombreuses résistances. Tania Pacheff dénonce une situation paradoxale : "Les enfants sont captifs, les parents qui travaillent laissent les enfants à la cantine et donc les enfants n'ont pas le choix que de manger les repas qui arrivent emballés, réchauffés et servis dans ces barquettes en plastique." Jean-Baptiste Fini insiste sur la nécessité d'une action politique : "À l'échelle individuelle, on peut faire des petits gestes et éviter quelques expositions, mais c'est la mobilisation qui a fait que tout ça a changé pour le bisphénol A, et il faut qu'il y ait une volonté politique forte."

Le piège des "bioplastiques"

Le piège des "bioplastiques" illustre la complexité du problème. En démontrant avec une barquette en cellulose utilisée dans les cantines, Tania Pascheff révèle : "Quand on s'amuse à l'éplucher, on voit bien qu'à l'intérieur on retrouve un film plastique au contact avec les aliments."

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