L'Allemagne, souvent perçue comme la patrie des musiciens, doit cette renommée à une pléiade de compositeurs exceptionnels ayant prospéré entre le XVIIIe et le XXe siècle. Bach, Haendel, Gluck, Beethoven, Weber, Mendelssohn, Schumann, Wagner, Brahms, Strauss (Richard !) : ces noms résonnent comme autant de jalons dans l'histoire de la musique.
Rivalité Austro-Allemande : Un Mouvement de Balancier Musical
L'Autriche, distincte de l'Allemagne par des traits historico-géographiques et religieux, notamment une relation privilégiée avec la Hongrie et une fidélité à l'église catholique, a entretenu une rivalité avec l'Allemagne. Cette rivalité s'est traduite par un mouvement de balancier qui a fait osciller à deux reprises, en deux siècles, le centre de gravité de l'Europe musicale entre Leipzig et Vienne.
Une Prospérité Musicale Étonnante
Comment expliquer cette prospérité insolente des Germains dans un art dont la poésie semble a priori éloignée de l'ordre et de la discipline qu'on leur reconnaît habituellement ? Serait-ce dû au pouvoir rhétorique de la langue de Goethe et Schiller ?
La France, Berceau de la Musique Savante Occidentale
Contrairement à une idée reçue, l'Allemagne ne tire pas son hégémonie musicale du fait d'avoir offert son berceau à cet art. La musique savante occidentale est née en France, et c'est en France et en Belgique actuelle qu'elle a passé la majeure partie des 500 ans de son enfance (1100-1600). Aphone dans le concert européen pendant tout ce temps, l'Allemagne ne s'est véritablement éveillée qu'au XVIIe siècle.
Bach et Beethoven : Piliers de la Suprématie Musicale Allemande
L'Allemagne est avant tout redevable de sa suprématie musicale à deux génies incommensurables, Bach et Beethoven, qui se présentent comme les piliers de leur art. Il est intéressant de noter que les Bach seraient originaires de Slovaquie (ou de Moravie ?) et les Beethoven des Flandres belges.
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Bach : La Synthèse du Passé
Bach fut tout entier tourné vers la synthèse du passé. Ses œuvres, fièrement statiques, la Messe en si, les Passions, les Cantates ou les chefs-d'œuvre ultimes (Clavier bien tempéré, Offrande musicale, Art de la Fugue, …), ont trouvé naturellement leur place pour l'éternité. L'absence quasi totale d'évolution stylistique n'a jamais ôté une parcelle d'intérêt à cette musique qui défie le temps. Une partition de Bach ne possède, à l'écoute, ni commencement ni fin autres que ceux que la durée du concert impose : elle pourrait se déployer à l'infini sans que l'oreille proteste. Écouter en boucle une œuvre de Mozart, ce serait prendre le risque de l'usure ; rien de semblable avec une musique de Bach : elle peut progresser indéfiniment sans risquer la moindre corrosion. Le mystère de cette inoxydabilité demeure largement non élucidé, mais on peut penser qu'une structure hautement arithmétisée préserve cette musique d'une compréhension prématurée toujours cause de précarité.
Beethoven : Tourné vers l'Avenir
Beethoven fut tout entier tourné vers l'avenir. Dynamique à l'extrême, il fut le premier artiste à introduire la notion de prise de risque, aujourd'hui essentielle en art, allant jusqu'à se payer le luxe de deux révolutions décisives, à 15 ans d'intervalle. En 1803, l'Héroïque (Symphonie n°3) a atomisé le monde classique en y introduisant la conscience individuelle, ce "je" typique du romantisme. Après quatre longues années de silence (1814-1817), il est revenu à son art, enjambant le romantisme qu'il venait d'initier et ouvrant les portes de l'avenir. En 1826, il achève le plus grand effort jamais accompli par un musicien : donner du fil à retordre aux interprètes des générations futures.
L'Héritage de Bach et Beethoven
Quantité de musiciens plus ou moins supérieurement doués ont œuvré dans le sillage - voire dans l'ombre - de ces deux génies : une poignée de musiciens de tout premier plan, Haendel, Gluck, Weber, Mendelssohn, Schumann, Wagner, Brahms, et une multitude de petits maîtres comme on en a connu dans tous les pays voisins, sauf qu'ici, leur nombre impressionne.
L'Allemagne Avant Bach : Un Éveil Progressif
L'Allemagne balbutiait encore quand la France faisait résonner ses cathédrales des musiques les plus savantes. Un nom a cependant très tôt fait exception et curieusement, c'est celui d'une abbesse, Hildegard von Bingen (1098-1179). Elle est née une deuxième fois lorsque le CD a redécouvert son œuvre que d'aucuns trouvent austère, ce qu'elle était d'ailleurs destinée à être ! L'abbesse Hildegard a été un cas isolé. Cela ne signifie nullement qu'on ne faisait pas de musique Outre-Rhin mais qu'elle était essentiellement populaire, confiée à des Minnesänger itinérants. Walther von der Vogelweide (1180-1230) (Her wiert uns dürstet also sere) fut l'un des plus fameux et son Palästinalied, militant pour la 5ème Croisade, est parvenu jusqu'à nous, parfois récupéré, comme ici, par le groupe Qntal. Neidhart von Reuental (vers 1180-1245) (Mayenzeit one neidt) fut son plus valeureux contemporain.
La (Re)naissance Musicale Allemande
La (Re)naissance musicale allemande mit du temps à se mettre en place : la tradition populaire ne constituant pas un ferment suffisant, l'importation de la science franco-flamande se révéla nécessaire. Les allemands apprirent vite et bien comme en témoigne l'art brut mais consommé de Heinrich Finck (1444-1527) (Missa Dominicalis) ou d'Adam von Fulda (1445-1505) (Missa Seit ich dich Herzlieb leiden muss). Une génération plus tard, Thomas Stoltzer (1480-1526) fit preuve d'une parfaite assimilation du style "josquinien" (Kyrie). Toutefois, le 16ème siècle fut aussi celui de la réforme luthérienne, un frein dans le développement de la science musicale : les chorals de Martin Luther et Johann Walther font certes partie du patrimoine allemand mais ils n'y occupent pas une place essentielle.
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Transition vers le XVIIe Siècle
Quelques musiciens isolés ont assuré la transition vers un 17ème siècle plus rayonnant : Elias Nicolaus Ammerbach (1530-1597) fut un des premiers claviéristes de l'école allemande (Passamezzo Nova) et Hans Leo Hassler (1564-1612) s'est montré aussi à l'aise dans la musique sacrée (Missa super dixit Maria) que profane (Trois Entrées). On a compté, à cette époque, plusieurs musiciens répondant au nom d'emprunt de Praetorius ("Praetor urbanus"). Organiste de formation, Hieronymus Praetorius (1560-1629) s'est illustré en important, en Allemagne du Nord, le style polychoral vénitien (Vêpres, Motets pour San Marco, deux enregistrements parus chez CPO). Michael Praetorius (1571-1621), de son vrai nom, Michael Schultze, fut le plus justement célèbre de tous et il est sans lien de parenté avec les précédents. Mort le jour de ses 50 ans (quelle idée !), il acquit une renommée considérable, en Allemagne, lorsque, libéré de l'obligation d'écrire pour le culte luthérien, il intégra le style festif vénitien (In Dulci Jubilo à 12, 16, & 20 cum Tubis, à découvrir !). Curieusement, c'est une œuvre d'inspiration populaire, les Danses de Terpsichore, qui l'a révélé au public moderne, battant même des records d'enregistrements. Il s'agit d'un recueil de plus de 300 pièces, véritable compilation de tubes de la Renaissance tardive. Praetorius fut également un théoricien averti éditant un Syntagma Musicum, en 3 volumes plus un appendice proposant 42 précieuses planches illustrant les instruments de l'époque.
Le XVIIe Siècle : Un Essor National
Les années 1600 ont vu naître beaucoup de musiciens talentueux : Melchior Franck (1580-1639) (Du bist aller Dinge), Johann Hermann Schein (1586-1630), connu pour son recueil Il Banchetto musicale (mais ne passez pas à côté de Fontana d'Israel une œuvre vocale d'excellente facture) et Samuel Scheidt (1587-1654) dont vous ne pouvez manquer ni les Cantiones Sacrae, interprétées par l'Ensemble Vox Luminis, ni les Ludi Musici, joués par les Saqueboutiers. Toutefois le musicien le plus important fut Heinrich Schütz (1585-1672), qui donna le coup d'envoi de l'essor national au retour d'un séjour décisif en Italie. Il n'est malheureusement pas si simple de trouver des enregistrements convaincants de son oeuvre (Histoire de la Nativité). En société, citez plutôt le Musikalische Exequien, sorte de requiem allemand avant la lettre.
L'Importance de la Facture Instrumentale
L'essor de la facture instrumentale a orienté les développements de la musique allemande. L'orgue a, à cet égard, joué un rôle essentiel, sous l'impulsion d'Arnolt Schlick (vers 1460-1521) (Da Pacem), puis d'Elias Nicolaus Ammerbach (vers 1530-1597) (Passamezzo Nova) et de la famille Praetorius (Allein Gott in der Höh sei ehr). Dietrich Buxtehude (1637-1707), musicien établi à Lübeck, a assuré un relai important (Passacaglia BuxWV 161), bientôt suivi par Johann Pachelbel (1653-1706), Vincent Lübeck (1654-1740) - un grand maître dont on n'a hélas conservé que bien peu de compositions, quelle perte ! - et bien d'autres.
Le Clavecin et la Lutherie
Le clavecin n'a pas connu le même succès en Allemagne, loin de là. Ne passez cependant pas à côté de l'œuvre de Johann Jakob Froberger (1616-1667) - un très grand maître ! - qui a réussi une synthèse des traditions italiennes et françaises : savourez cet enregistrement de Blandine Verlet qui joue un superbe clavecin Hans Ruckers II (1624) du Musée d'Unterlinden à Colmar. Le Sud de la Bavière (singulièrement la ville de Füssen) fut un berceau de la lutherie (la famille Tieffenbruker était célèbre bien avant les Stradivarius et autres Amati), et les premiers violonistes virtuoses furent allemands. La suite Hortulus Chelicus de Johann-Jacob Walther (1650-1717) est superbe. N'oubliez pas non plus Johann Paul von Westhoff (1656-1705), un des grands violonistes de son temps, qui initia la Suite pour violon solo.
Le Baroque Allemand : Une Génération Prodigieuse
Le baroque allemand a rayonné à partir de la génération suivante, apparue au cours d'une décennie prodigieuse (1670-1680), véritable condensat de berceaux pour génies : Johann Sebastian Bach (1685-1750), Georg Philipp Telemann (1681-1767), Georg Friedrich Haendel (1685-1759) et Johann Adolph Hasse (1699-1783). Haendel ne doit évidemment plus être présenté, il était le musicien le plus admiré par Beethoven qui appréciait son inspiration mélodique inépuisable. Hasse fut un temps le seul rival de Haendel à l'opéra. Telemann mérite d'autant mieux qu'on s'y attarde qu'il a régulièrement été snobé au motif que son catalogue dépassait en épaisseur l'annuaire téléphonique de Magdebourg, sa ville natale. Nettement plus à l'aise en musique instrumentale qu'en musique vocale, il a déployé une imagination confondante dans le premier genre cité.
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Découverte de Petits Maîtres
Depuis quelques décennies, des interprètes curieux ont fouillé les œuvres de quantité de petits maîtres, certains plus grands que d'autres, c'est une quête sans fin. Johann David Heinichen (1683-1729) fut un musicien inventif auquel le CD reconnaissant a pleinement rendu hommage (Dresden Concerti). Sylvius Leopold Weiss (1686-1750), contemporain exact de Bach fut un musicien conservateur mais racé (Sonates pour luth, jouées ici, avec une rare distinction, par Robert Barto. Grâce soit rendue au label Naxos d'avoir consacré une dizaine de volumes à ce large corpus (pas moins de 90 sonates sont parvenues jusqu'à nous). Les rats de médiathèques peuvent également se tourner vers les œuvres de Reinhard Keiser (1674-1739) (Croesus, opéra à découvrir !), Melchior Hoffmann (1679-1715) (Schlage doch), Johann Christoph Graupner (1683-1760) (Magnificat), Johann Georg Pisendel (1687-1755) (Concerto pour violon), Johann Friedrich Fasch (1688-1758) (Concerto en ré pour luth, Cantate Jauchzet dem Herren alle Welt), Gottfried Heinrich Stölzel (1690-1749) (Te Deum), Johann Melchior Molter (1696-1765) (Sinfonia n°99, pour les amateurs de trompette & hautbois baroques), Johann Joachim Quantz (1697-1773) (Concerto pour flûte), Johann Ernst Eberlin (1702-1762) (Missa in contrapuncto), Carl Heinrich Graun (1703-1759) (Der Tod Jesu), Johann Ludwig Krebs (1713-1780) (Prélude & Fugue en ré majeur), etc …
Frédéric II de Prusse : Un Monarque Musicien
On réservera une place à part à Frédéric II de Prusse (1712-1786), monarque réputé éclairé et certifié passionné de musique. Élève de Johann Joachim Quantz, il jouait fort bien de la flûte traversière, composant même des œuvres d'une réelle qualité : des Concertos et des sonates pour flûte (plus de 100 !), quatre symphonies (Symphonie en ré majeur) et, dit-on, quelques pompeuses marches destinées à célébrer ses succès militaires (Hohenfriedberger Marsch). Sans crier au génie, ses oeuvres soutiennent la comparaison avec celles de ses contemporains, elles sont d'ailleurs encore régulièrement enregistrées de nos jours. Frédéric II a transformé son palais d'été de Sanssouci - le Versailles prussien - en salon d'accueil pour les grands de ce monde (Voltaire, Euler, Kant, …).
Leipzig : Un Centre Musical Vibrant
En arrivant à la gare de Leipzig, de grands écrans mettent en lumière le Gewandhausorchester et le Thomanerchor, fameux orchestre et chœur. L'ouverture de la saison de l’orchestre du Gewandhaus fait la une du quotidien Leipziger Volkszeitung. Ce choix éditorial dit l’attachement des habitants de Leipzig à leur formation de réputation mondiale, et aussi la relance des manifestations culturelles après 18 mois de privation liée à la pandémie. Andris Nelsons, Gewandhauskappellmeister depuis 2015, dirigeait ce soir-là un concerto de Sofia Gubaidulina, compositrice en résidence qui fête ses 90 ans, et la Deuxième symphonie de Sergei Rachmaninov, interprétée avec verve.
Le Romantisme Allemand : Un Élan de Passion
Nos croisières musicales sur le Rhin, le Danube et l’Elbe vous invitent au voyage dans des régions qui ont été les épicentres du romantisme musical. La musique romantique allemande est née du courant politique, artistique et littéraire Sturm und Drang (Tempête et passion) de la fin du 18ème siècle. Révolutionnant les concepts, elle va faire de la symphonie la forme d’expression la plus prestigieuse de la musique tandis que le concerto, aux formes plus élargies, révèle toute la virtuosité époustouflante des solistes, et symbolise la lutte entre l’individu et le monde. S’appuyant sur des arguments littéraires, philosophiques ou historiques, de nouvelles formes musicales vont être créées et Franz Liszt sera l’inventeur du poème symphonique. Avec l'évolution du pianoforte vers le piano, le lied s’inspirera de poèmes romantiques permettant ainsi de rapprocher le plus possible la voix des sentiments.
Beethoven et Weber : Pères du Romantisme Allemand
C’est Ludwig van Beethoven, « le prince des musiciens », né à Bonn sur les bords du Rhin en 1770, qui est l’initiateur du romantisme en musique. Il va ouvrir un nouveau chemin par la composition de sa 3e symphonie Eroica. De son côté, c’est Carl Maria von Weber, neveu de Mozart par ses liens familiaux avec Constance Mozart, qui sera le fondateur de l’opéra romantique allemand avec Le Freischutz.
Schubert, Mendelssohn et Schumann : Les Voix du Romantisme
Illustrant la complaisance du romantisme envers la fameuse Sehnsucht, (sorte de mélancolie ardente), Franz Schubert, le compositeur de « la secrète fêlure de l’âme », va composer près d’un millier d’œuvres dont la plupart sont des chefs d’œuvre. Né à Hambourg, Félix Mendelssohn sera le « Mozart du romantisme ». Robert Schumann est profondément romantique par son existence et par sa musique.
Brahms et les Compositeurs Méconnus
Cet allemand du Nord s’installera à Vienne où il passera la majeure partie de son existence. Compositeur méditatif par excellence, la profondeur des paysages allemands marque sa musique. On y retrouve, par le jeu des couleurs et des timbres, tout l’évocation des collines, de la brume et des sombres forêts et des marécages germaniques. Dans tous les trésors d’œuvres de la musique romantique allemande, certains compositeurs, plus méconnus du grand public, sont à redécouvrir. Comme Max Bruch ou encore Engelbert Humperdinck dont l’opéra Hänsel und Gretel mêle brillamment des chants traditionnels avec une orchestration qui évoque Parsifal ou Le Crépuscule des dieux de Wagner.
L'Évolution Continue de la Musique Allemande
L’histoire de la musique ne s’arrête jamais. Après le romantisme, viendra l’heure du post romantisme allemand avec Bruckner, Mahler, Richard Strauss… À suivre.
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