L'alimentation du nourrisson, qu'elle se fasse au sein ou au biberon, est un sujet intime et pourtant exposé aux regards et aux injonctions de la société. Les femmes se retrouvent souvent tiraillées entre les recommandations médicales, les traditions familiales et les idéaux véhiculés par la société, ce qui rend leur choix difficile à assumer. Cet article se propose d'explorer les multiples facettes de cette question, en mettant en lumière les pressions sociales, les enjeux féministes et les aspects psychologiques qui influencent les décisions des mères.

Un Tabou Français ?

La question de l'allaitement en France suscite régulièrement des débats passionnés. Des incidents récents, comme l'agression d'une mère allaitant son bébé à Bordeaux ou l'interdiction d'allaiter à Disneyland Paris, témoignent d'une certaine gêne sociale autour de cette pratique. Ces événements mettent en évidence la complexité du rapport à l'allaitement dans une société où le corps des femmes est souvent sexualisé et soumis à des injonctions contradictoires.

Paula Forteza, députée des Français de l’étranger, pose la question de savoir si l’allaitement est un tabou en France, une question qui semble au premier abord saugrenue, mais force est de constater l’apparition récurrente de ce sujet dans le débat public.

Injonctions et Paradoxes

Depuis plus d'un siècle, les femmes sont soumises à un ensemble d'injonctions contradictoires concernant l'allaitement. Au niveau médical, les recommandations ont évolué, créant des incompréhensions d'une génération à l'autre. Parallèlement, l'allaitement a fait l'objet de différentes positions au sein du discours féministe, oscillant entre l'obligation naturelle et la revendication du droit à disposer librement de son corps.

D'après plusieurs études, seule une minorité de femmes se sent réellement à l'aise à l'idée d'allaiter en public. La plupart d'entre elles éprouve le besoin de se cacher, ou n'ose pas sortir par crainte de devoir allaiter à l'extérieur. Par ailleurs, 37% des femmes considèrent que l'inconvénient majeur de l'allaitement est la perte de fermeté de leurs seins, qui ne correspondraient plus à l'idéal de beauté véhiculé par la société.

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Ces difficultés opposées aux femmes qui souhaitent allaiter librement constituent un paradoxe face aux recommandations médicales de l'OMS qui promeut pourtant l'allaitement maternel durant les six premiers mois du nourrisson.

L'Érotisation du Sein et ses Conséquences

L'érotisation du sein, accentuée depuis la Seconde Guerre mondiale, a un impact direct sur les décisions des femmes d'allaiter ou non. La confusion entre la fonction sexuelle et nourricière de la poitrine engendre une inquiétude chez les femmes, qui craignent d'être perçues comme exhibant leur corps lorsqu'elles allaitent en public. L'argument de "l'exhibition sexuelle" est d'ailleurs souvent utilisé pour entraver l'allaitement en public.

Comme le définit très justement Camille Froidevaux-Metterie, les corps des femmes sont ainsi « considérés comme des outils de séduction à destination des hommes ou des instruments nourriciers à destination du bébé.

Féminisme et Allaitement : Un Débat Complexe

L'histoire du féminisme est intimement liée à la question de l'allaitement. Au début du XXe siècle, les féministes combattaient le biberon à tube, responsable d'une importante mortalité infantile. Après la Seconde Guerre mondiale, les féministes de la deuxième vague ont dénoncé "l'esclavage de la maternité" et revendiqué le droit à la contraception et à l'avortement.

Les années 1970 ont marqué un regain d'intérêt pour la santé procréative des femmes, avec la publication d'ouvrages prônant la reconquête du corps féminin. Aujourd'hui, le débat persiste, entre celles qui dénoncent une "maternité esclave" et celles qui insistent sur les différences entre hommes et femmes.

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Pour Claude Didierjean-Jouveau, l’allaitement est un acte féministe « parce qu’il participe à l’empowerment (« empouvoirement ») des femmes. Il échappe au système marchand puisque le lait de femme est gratuit (sauf lorsqu’il est recueilli par les lactariums) et que, sauf exception, il ne nécessite aucun dispositif pour sa production ni son utilisation […]. Il leur donne aussi une extraordinaire confiance en leurs capacités, un sentiment de force, de puissance, de compétence, de plénitude.

Facteurs Socio-Économiques et Culturels

Les conditions de travail de la mère, son niveau de diplôme et ses possibilités économiques ont une influence déterminante sur son choix d'allaiter ou non. Une analyse de la DREES de 2016 met en évidence que 74% des femmes cadres allaitent leur enfant à la naissance, contre 51% des ouvrières. L'expérience d'allaitement de la grand-mère maternelle peut également orienter le choix de la future mère.

Les normes sociales, les cultures et les époques influencent les pratiques de maternage. Dans les sociétés traditionnelles, les mères sont entourées et conseillées par d'autres femmes, tandis que dans les sociétés occidentales modernes, la "constellation maternelle" s'est réduite à la mère et son bébé.

L'Allaitement : Un Acte Naturel et un Prolongement de la Grossesse

L’allaitement maternel, par sa base physiologique, est le prolongement naturel de la grossesse. Le lait était autrefois appelé « le sang blanc » et de nombreuses croyances (qui s’avèrent pour la plupart assez juste à la lumière de nos connaissances actuelles) décrivaient la « montée de lait » comme le transfert après la naissance de la circulation sanguine antérieurement centrée sur l’utérus ensuite établie autour des seins pour la fabrication du lait.

Pendant la grossesse, le bébé est nourri par perfusion par le cordon ombilical. Des auteurs comme Les Dr Marshall Klaus, John Kennell ont été dans les premiers à démontrer l’importance du premier regard dans le développement du lien d’attachement mère-enfant. Le Dr Marc Pillot appelle cela le « protoregard », idéalement effectué dès la naissance, lorsque le nouveau-né et la nouvelle mère, encore baignés d’ocytocine et de catécholamines sont dans un état d’éveil et d’émotions à leur comble.

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L'Ocytocine et le Lien Mère-Enfant

Les travaux du Dr Kerstin Uvnas-Moberg mettent en évidence l’action de l’ocytocine, hormone de l'attachement, dans le développement du lien mère-enfant. Sa sécrétion cyclique et répétée dans le cerveau maternel, déclenchée par la succion du bébé, développe chez la mère une intuition envers son bébé, un comportement protecteur.

Toujours d’après les recherches du Dr Uvnas-Moberg, l’ocytocine a une action directement sur le corps maternel en adaptant la température corporelle de la mère à celle du nouveau-né pour minimiser ses pertes caloriques, diminue la tension artérielle maternelle et les hormones du stress. Elle induit une disponibilité à la création de liens tant avec son bébé que son entourage social proche. Chez l’enfant, cette même hormone, diffusée par voie lactée induit le calme et la sérénité observée en cours de tétée.

Allaitement et Attachement : Un Lien Essentiel

Les recherches des psychologues et psychanalystes ont mis en évidence la propension des nourrissons à former des liens d’attachement avec un adulte repéré comme « base de sécurité ». La proximité physique mère-bébé est le but préétabli des relations d’attachement. Son absence crée un besoin biologique chez l’enfant par un syndrome de stress calmé seulement par le retour de cette figure d’attachement.

L’allaitement maternel, de par la proximité qu’il exige du couple mère-enfant, permet l’établissement du comportement de maternage plus précoce (par exemple, les bébés pleurent moins longtemps) et adapté. De nombreuses études de part le monde ont montré la place du soutien à l’allaitement maternel dans l’établissement de liens d’attachement harmonieux de la dyade mère-bébé, mais aussi le sentiment de compétence maternelle qui perdure à long terme.

Bien-Être Maternel et Allaitement

D’un point de vue psychologique, l’allaitement peut contribuer au bien-être maternel. Une recherche de l’Université de Warwick montre que les mères qui allaitent ont des niveaux inférieurs de dépression post-partum comparativement à celles qui n’allaitent pas.

La Situation en France : Entre Valorisation et Contraintes

En France, il existe une valorisation croissante de l’allaitement maternel, soutenue par des campagnes de santé publique et des recommandations médicales. Selon Santé Publique France, en 2020, environ 68% des mères ont initié l’allaitement à la naissance, bien que ce taux chute à environ 19% à 6 mois.

Une étude de la Direction de la Recherche, des Etudes, de l’Evaluation et des Statistiques (DREES) indique que 45 % des mères arrêtent d’allaiter en raison de la reprise du travail ou d’un manque de soutien. Le manque d’installations pour allaiter ou tirer son lait dans les lieux publics et sur le lieu de travail est un frein significatif. Une enquête du Centre d’Information sur l’Allaitement Maternel (CIAM) montre que seulement 20 % des entreprises françaises offrent des espaces dédiés à l’allaitement ou au tirage du lait.

Allaitement ou Biberon : Un Faux Dilemme ?

En réalité, la question « allaitement maternel ou biberon » ne devrait pas être perçue comme un choix binaire et rigide. Chaque situation est unique, et ce qui fonctionne pour une famille ne conviendra pas forcément à une autre. Le plus important est que l’enfant soit nourri, aimé et entouré de soins attentionnés.

Pour les jeunes mamans, il est primordial de se sentir soutenues dans leur décision, quel que soit leur choix. La pression et la culpabilité n'ont pas leur place dans une période aussi intense que les premiers mois de vie d’un bébé. Que vous allaitiez au sein, que vous nourrissiez au biberon ou que vous optiez pour un allaitement mixte, vous êtes avant tout une maman à l’écoute des besoins de votre enfant et des vôtres.

Les Bienfaits de l'Allaitement : Un Consensus Scientifique

L’allaitement est souvent présenté comme l’option idéale, naturelle et bénéfique pour bébé. Il est vrai que le lait maternel contient une multitude de nutriments essentiels et d’anticorps qui renforcent le système immunitaire de l’enfant. L'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) recommande l’allaitement exclusif jusqu'à six mois, et les études scientifiques montrent que cela réduit le risque de maladies comme les infections respiratoires, les allergies ou encore les otites.

Les Contraintes de l'Allaitement : Une Réalité à Ne Pas Ignorer

L’allaitement maternel n’est pas sans contraintes. Il peut être difficile à mettre en place pour certaines femmes, notamment en raison de douleurs, de fatigue ou encore d’une lactation insuffisante. De plus, il est important de rappeler que chaque corps réagit différemment, et certaines femmes, pour des raisons médicales ou personnelles, ne peuvent ou ne souhaitent pas allaiter. La pression sociale autour de l’allaitement maternel peut parfois devenir pesante. Celles qui choisissent de ne pas allaiter peuvent ressentir de la culpabilité. Il est essentiel de rappeler que chaque mère est libre de prendre la meilleure décision pour elle et pour son enfant.

Le Biberon : Une Alternative Valable et Nécessaire

Le biberon, quant à lui, est souvent perçu comme une alternative plus « pratique ». Il permet notamment au conjoint ou à d'autres membres de la famille de participer à l'alimentation du bébé, ce qui peut alléger la charge pour la maman. Les laits infantiles sont aujourd'hui formulés pour répondre aux besoins nutritionnels du nourrisson, offrant une alternative saine et équilibrée.

Certaines femmes choisissent d’emblée de nourrir leur bébé au biberon, tandis que d'autres y viennent après des tentatives infructueuses d’allaitement maternel. Et c’est là que le terme « choix » prend tout son sens : pour certaines mamans, le biberon n’est pas un choix délibéré, mais plutôt une nécessité imposée par les circonstances. Problèmes de santé, retour rapide au travail, stress… les raisons sont nombreuses, et aucune ne doit être jugée.

Déculpabiliser les Mères : Un Impératif

La pression de la société en France pèse sur les mères qui ne veulent pas allaiter, et cela n’est pas sans conséquence. « Plus les femmes subissent une forte contrainte sociale, plus elles sont à risque de développer des émotions négatives de culpabilité, de honte et de faible estime de soi. Cette anxiété peut avoir des répercussions sur le lien si précieux entre la mère et l’enfant. » Les recherches de Salomé Martins plaident en faveur de messages de santé publique plus nuancés.

Recommandations et Législation

L'OMS recommande un allaitement exclusif dès les premières heures qui suivent la naissance, pour une durée d'au moins six mois. En France, le code du travail prévoit qu' « Pendant une année à compter du jour de la naissance, la salariée allaitant son enfant dispose à cet effet d’une heure par jour durant les heures de travail ».

Fiona Lazaar, députée du Val-d’Oise, a déposé une proposition de loi afin de clarifier cette législation. Elle y propose par exemple de réaffirmer que l’allaitement n’est pas constitutif d’une infraction en France et introduit un délit d’entrave à l’allaitement dans l’espace public puni de 1500 euros. Elle propose également de mettre en place des lieux dédiés dans l’espace public pour plus de confort et de simplicité.

Afin d’accompagner davantage la mère les premiers mois de l’enfant et de lui éviter un épuisement spontané suite à la reprise du travail, il pourrait être intéressant d’établir un congé parental allongé partagé entre les deux parents sur le modèle des pays scandinaves. À titre d’exemple, la Suède permet que pères et mères se partagent équitablement un congé parental de 480 jours avec une prise en charge d’environ 80% du salaire.

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