L'allaitement maternel, un acte naturel et fondamental, suscite encore des débats et des interrogations dans nos sociétés modernes. Bien que l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande un allaitement maternel exclusif pendant les six premiers mois de la vie d'un enfant, suivi d'un allaitement continu jusqu'à deux ans ou plus, en complément d'une alimentation diversifiée, la pratique de l'allaitement, notamment en public, se heurte à des obstacles sociaux et culturels. Cet article explore la législation et les perceptions entourant l'allaitement en public, en mettant en lumière les situations en Belgique et en France, et en abordant les enjeux féministes, médicaux et sociaux qui y sont liés.
Allaitement: Entre Tabou et Normalisation
En France, comme le souligne Paula Forteza, députée des Français de l’étranger, l'allaitement est-il un tabou? La question, bien que semblant saugrenue au premier abord, émerge régulièrement dans le débat public, révélant des difficultés persistantes pour les femmes à faire valoir leur choix d'allaiter ou non. Des incidents récents, tels que l'agression d'une mère allaitant son bébé à Bordeaux et la controverse à Disneyland Paris où une mère a été empêchée d'allaiter, témoignent d'une gêne palpable autour de l'allaitement en public.
Ces incidents mettent en lumière la complexité des injonctions auxquelles les femmes sont soumises, tiraillées entre les recommandations médicales, les attentes familiales et les normes sociales. L'érotisation du sein, accentuée depuis la Seconde Guerre mondiale, contribue à cette confusion, plaçant les femmes face à un dilemme entre la fonction sexuelle et nourricière de leur poitrine.
Évolution des Recommandations et Discours Féministes
Les recommandations médicales en matière d'allaitement ont considérablement évolué au fil du temps. Au niveau médical, d’une part, les recommandations n’ont eu de cesse d’évoluer : faire jeûner plusieurs heures le bébé ou attendre un ou deux jours avant de débuter l’allaitement après la naissance ou faire des tétés à heures fixes. Initialement, l'allaitement était considéré comme une "obligation qui découle de la nature des choses". Le journal féministe La Fronde par exemple combat le biberon à tube qui à l’époque engendre une importante mortalité infantile. Au début du XXe siècle, la tendance est à l’allaitement. Puis les féministes de la deuxième vague s’approprient la théorie de Simone de Beauvoir développé dans le Deuxième Sexe, notamment la définition qu’elle fait de l’allaitement. Elles dénoncent « l’esclavage de la maternité, elles concentrent le combat féministe sur le droit à la contraception et à l’avortement ». Dans les années 1960, le taux d’allaitement est d’ailleurs approximativement de 36,6%. Les années 1970 marquent quant à elles, une nouvelle fois, un regain d’intérêt des féministes pour la santé procréative de femmes. Actuellement, les recherches médicales mettent en avant les bienfaits de l'allaitement, tout en reconnaissant que chaque femme a un rapport unique à cette pratique.
L'allaitement a également été un sujet de débat au sein du féminisme. Certaines féministes ont dénoncé "l'esclavage de la maternité", tandis que d'autres ont mis en avant l'autonomisation des femmes à travers l'allaitement. Pour Claude Didierjean-Jouveau, l’allaitement est un acte féministe « parce qu’il participe à l’empowerment des femmes. Il échappe au système marchand puisque le lait de femme est gratuit (sauf lorsqu’il est recueilli par les lactariums) et que, sauf exception, il ne nécessite aucun dispositif pour sa production ni son utilisation […]. Il leur donne aussi une extraordinaire confiance en leurs capacités, un sentiment de force, de puissance, de compétence, de plénitude. Elles savent en effet qu’elles ont pu faire grandir et grossir leur enfant avec quelque chose que leur propre corps a produit. Elles n’ont pas eu à s’en remettre à un produit industriel, elles n’ont pas eu à suivre les directives d’un « expert » (très souvent masculin) sur les quantités à donner, les horaires à respecter, etc. C’étaient elles les expertes en ce qui concernait la nutrition et le bien-être de leur enfant.
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Facteurs Influençant le Choix d'Allaiter
Plusieurs facteurs influencent la décision des femmes d'allaiter ou non. Les conditions de travail, les possibilités économiques, l'expérience d'allaitement de la grand-mère maternelle, et les décalages entre générations vis-à-vis des pratiques d'allaitement sont autant d'éléments qui peuvent peser dans la balance.
Une analyse de la DREES de 2016 met en évidence l’influence de la profession et du niveau de diplôme lors du choix d’allaiter. En 2013, ce sont 74% des femmes cadres qui allaitent leur enfant à la naissance, contre 51% des ouvrières, 61% des employées et 69% des professions intermédiaires. Les possibilités économiques conditionnent le choix des femmes d’allaiter ou non. Les conditions de travail de la mère ont une influence déterminante dans son choix. Un travail instable, sans structure de garde d’enfant ou des métiers physiques peuvent pousser une femme à ne pas allaiter.
Législation et Droits en France
En France, la législation autorise l’allaitement en public, sans restriction de lieux, d’horaires ou d’âge de l’enfant, sans la contrainte d’une tenue particulière. Pour rappel, les femmes disposent de droits en matière d’allaitement au travail dans le code du travail : « Pendant une année à compter du jour de la naissance, la salariée allaitant son enfant dispose à cet effet d’une heure par jour durant les heures de travail ». Cette question n’est pas tout à fait étrangère au législateur. Fiona Lazaar, députée du Val-d’Oise, a par exemple déposé il y a peu une proposition de loi afin de clarifier cette législation. Elle y propose par exemple de réaffirmer que l’allaitement n’est pas constitutif d’une infraction en France et introduit un délit d’entrave à l’allaitement dans l’espace public puni de 1500 euros.
Cependant, un vide juridique persiste, car l'allaitement en public n'est ni explicitement autorisé ni interdit par la loi. Face à ce constat, des initiatives législatives ont été proposées pour créer un délit d'entrave à l'allaitement, afin de mieux protéger les droits des mères allaitantes.
D'autres mesures pourraient également être envisagées pour soutenir l'allaitement, telles que la mise en place de lieux dédiés dans l'espace public, l'allongement du congé parental partagé entre les deux parents, et la promotion de politiques favorables à l'allaitement sur le lieu de travail.
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Allaitement et Société: Défis et Perspectives
Malgré les recommandations de l'OMS et les efforts de sensibilisation, les taux d'allaitement en France restent inférieurs à ceux d'autres pays européens. L'allaitement a du mal à trouver sa place dans la société française. 67,3 % de Françaises tentent d’allaiter les premiers jours à la maternité, elles ne sont plus que 50 % à la sortie et un tiers au bout d’un mois et demi. À six mois, 10 % allaitent. Pour vous donner une idée, la Norvège affiche un taux d’allaitement de 80 % à six mois !
La reprise de la vie professionnelle constitue un frein majeur à l'allaitement de longue durée. Une étude menée par l’Université de Picardie en 2018 met en évidence les contraintes majeures qui, en France, limitent un allaitement de longue durée. La première d’entre elles est sans équivoque la reprise de la vie professionnelle.
Pour favoriser l'allaitement, il est essentiel de lutter contre les idées reçues, de soutenir les mères dans leur choix, et de créer un environnement social et professionnel favorable. Des associations comme La Leche League France jouent un rôle crucial dans l'accompagnement des mères qui souhaitent allaiter. La Leche League France a pour but d’aider, par un soutien de mère à mère, toutes les femmes souhaitant allaiter, en leur transmettant l’art, le savoir-faire de l’allaitement.
Situation en Belgique
En Belgique, la situation est similaire à celle de la France. Bien qu'il n'existe pas de législation spécifique interdisant l'allaitement en public, des incidents isolés témoignent d'un malaise persistant. En 2015 en Belgique, une mère avait été priée de quitter une piscine publique parce qu’elle nourrissait son fils au sein.
Nécessité d'une Judiciarisation de l'Allaitement?
Face aux difficultés rencontrées par les mères allaitantes, certains experts plaident pour une "judiciarisation" de l'allaitement, afin de mieux protéger leurs droits. Proclamer haut et fort qu'une mère peut allaiter où qu'elle soit serait peut-être un « signal fort », comme on dit en politique ! Et dans d'autres domaines, il ne serait sans doute pas inutile que le « droit d'allaiter » soit respecté, et qu'au moins les textes existants soient correctement appliqués :
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- droit de bénéficier des pauses d'allaitement quand on le souhaite, et que ces pauses soient rémunérées;
- création des « locaux dédiés à l'allaitement » prévus par le Code du travail;
- inscription de l'allaitement comme motif d'exemption pour être juré.
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