L'allaitement, un acte naturel et fondamental, est entouré de mythes, de récits et de croyances qui transcendent les époques et les cultures. Cet article explore l'histoire complexe de l'allaitement, en particulier l'allaitement inter-espèces, en mettant en lumière les perspectives antiques et médiévales, ainsi que les implications sociales et éthiques qui en découlent.

Introduction

L'allaitement est bien plus qu'une simple méthode de nutrition infantile. Il est imprégné de significations symboliques, sociales et culturelles profondes. Des mythes anciens aux pratiques contemporaines, l'allaitement a été façonné par des croyances populaires, des rituels et des avancées médicales. Comprendre ces perspectives variées est essentiel pour appréhender l'évolution de l'allaitement à travers le temps.

L'Allaitement Inter-Espèces : Une Enquête Historique

Cet article se penche sur la représentation et la perception de l'allaitement inter-espèces, en particulier au Moyen Âge. À cette époque, la "parenté de lait" était considérée comme une transmission d'humeurs et de caractères, ce qui lui conférait une grande valeur. Cependant, cette pratique était souvent remise en question, notamment en ce qui concerne la mise en nourrice.

L'Allaitement par les Animaux : Une Transgression Paradoxale

L'allaitement d'enfants humains par des animaux soulève des questions fondamentales sur la relation entre l'homme et l'animal, la définition de la filiation et les transgressions possibles. Dans l'iconographie médiévale, l'allaitement par des bêtes sauvages était souvent représenté comme une pratique déviante, mais paradoxalement valorisée positivement, en particulier dans les contextes hagiographiques où il symbolisait l'élection divine.

La Mise en Nourrice et l'Animalité Féminine

En revanche, la mise en nourrice auprès d'animaux domestiques était régulièrement dénoncée, et les femmes allaitant des animaux étaient souvent considérées comme une justification de l'animalité inhérente à leur genre. Cette perception met en évidence les tensions sociales et culturelles entourant l'allaitement et le rôle des femmes dans la société médiévale.

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L'Évolution des Représentations Symboliques

Jusqu'au XIIe siècle, les figures symboliques de Terra allaitant les animaux étaient présentées comme des images positives de fertilité. Cependant, à partir du XIIIe siècle, la proximité entre l'homme et l'animal à travers l'allaitement est devenue une transgression majeure. Cette évolution reflète les changements dans les attitudes envers la nature, la religion et la place de l'homme dans le monde.

L'Allaitement Animal dans l'Antiquité : Vertus Médicinales et Hiérarchie des Laits

La pratique de l'allaitement animal est attestée dès l'Antiquité, comme en témoignent les écrits de Plutarque et de Pline l'Ancien. Les Anciens attribuaient des vertus médicinales prodigieuses au lait animal, le considérant comme un remède à diverses maladies et douleurs. Pline l'Ancien, dans son Histoire naturelle, énumère les différents remèdes fournis par le lait, en particulier celui des animaux domestiques tels que la chèvre, la chamelle, l'ânesse, la vache et la brebis.

La Classification Hiérarchique des Laits

Pline élabore une classification hiérarchique et typologique des laits, attribuant à chacun des qualités spécifiques. Il examine les vertus de chaque type de lait, soulignant que le lait maternel est le meilleur de tous (utilissimum cuique maternum). Il distingue également le lait maternel du lait de la nourrice, considérant ce dernier comme étant délivré "sous forme de fromage" (densato lacte in casei speciem) lorsqu'il est conçu juste après l'accouchement.

La Femme : Un Animal Parmi les Femelles

Les termes employés par Pline et son examen des qualités du lait féminin par rapport aux autres laits placent la femme dans la catégorie des animaux femelles. Cette perspective nous offre des informations précieuses sur les pratiques d'allaitement alternatif prodiguées aux nourrissons. Ainsi, nous apprenons que le lait le plus nourrissant après le lait humain est celui de la chèvre et de la brebis, tandis que le plus doux est celui du chameau et de la brebis, le plus fortifiant est celui de l'ânesse et le plus digeste est celui de la chèvre. Enfin, le lait le plus médicinal est celui de la vache.

L'Idée de Nourrir les Petits Hommes de Lait Animal

Bien qu'elle ne soit pas nécessairement une pratique répandue, l'idée de nourrir les petits hommes de lait animal, que ce soit en substitution ou en complément, existait dans le monde antique. Cette pratique témoigne d'une certaine flexibilité et d'une adaptation aux besoins nutritionnels des nourrissons.

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L'Allaitement et la Construction de l'Identité au Moyen Âge

Au Moyen Âge, l'allaitement est perçu comme une transmission complémentaire à celle qui s'effectue par le sang in utero. On croyait que les enfants ressemblaient à ceux qui les nourrissaient de leur lait. Plus généralement, on considérait que l'homme se construisait lui-même après sa naissance, et le lait y contribuait.

Les Implications de l'Allaitement Inter-Espèces

La question se pose alors de savoir ce qui se passe lorsqu'un être d'une autre espèce interfère dans ce processus. Encore une fois, on observe un parallèle entre la femelle et la femme. Selon Plutarque, c'est la "nature" qui forge chez la femme le sentiment d'amour maternel, la poussant à allaiter sa progéniture.

L'Amour Maternel : Un Modèle d'Allaitement

Le thème de l'amour maternel logé dans le cœur ou les entrailles est récurrent dans les sources littéraires médiévales. Cet argument, selon lequel la mère allaite par instinct, par amour et par devoir imposé par la Nature (ou par Dieu au Moyen Âge), dessine un modèle d'allaitement construit en opposition à la nature supposée corrompue et parfois vicieuse du lait mercenaire, la nourrice étant censée être dépourvue d'amour maternel pour celui qu'elle allaite.

La Théorie Galénique et la Transmission des Vices et Vertus

Mais surtout, l'allaitement maternel préconisé par les auteurs antiques puis médiévaux semble répondre à un impératif crucial, fondé sur la théorie galénique selon laquelle le lait, produit d'une "déalbation" du sang menstruel, transmettrait les vices et vertus maternels. L'identité entre les deux substances est l'occasion de multiples substitutions. Par son lait, celle qui allaite pose son empreinte sur l'enfant, participant, après la semence paternelle, au façonnement physique et moral du petit enfant.

L'Allaitement Spirituel et la Vierge Marie

La question de l'allaitement interspécifique se pose en termes nouveaux pour l'époque médiévale, où apparaît une tradition d'allaitement spirituel dont on peut se demander combien elle est pensée en termes de parenté de lait. La Vierge Marie allaitait non seulement le Christ, mais aussi Bernard de Clairvaux ou encore certains moines malades, et arrosait de son lait les fidèles ou les damnés du purgatoire.

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La Surreprésentation du Sein Féminin

Dans les images, l'allaitement est souvent présenté comme un acte de piété, et sa promotion est à l'origine d'une surreprésentation du sein féminin. Cette valorisation de l'allaitement par sa spiritualisation donne un caractère problématique nouveau aux possibilités de substitution entre femme et bête.

Représentations d'Allaitement Partagé entre Animaux et Humains

Dans ce contexte, il est essentiel d'examiner comment se manifestent les représentations d'allaitement partagé entre animaux et humains. Comment se déroule, et sous quelles conditions, la substitution de la femme par une chèvre ou une bête sauvage ? À l'inverse, qu'en est-il de ces représentations de femmes donnant la tétée à des animaux ?

Les Sources Médiévales : Un Territoire Inexploré

Cette étude, centrée sur le Moyen Âge, mais ouverte sur l'époque moderne, a pour objectif d'ouvrir quelques pistes pour la recherche autour d'une contrée encore mal connue, pour laquelle les sources avérées sont peu fréquentes : celle dans laquelle les chèvres ressemblent aux femmes, dans laquelle s'établissent les frontières de l'humanité et de la transmission par l'alimentation.

Romulus et Rémus : Le Mythe Fondateur de Rome

Les livres médiévaux d'histoire antique, très en vogue à la fin du Moyen Âge, multiplient à l'envi les images d'enfants lovés dans le sein d'animaux sauvages, se repaissant au creux des mamelles de femelles canines. Romulus et Rémus furent, selon la mythologie fondatrice de la capitale impériale, sauvés par le lait d'une louve.

L'Exposition des Enfants : Une Pratique Courante

La Vestale qui les avait mis au jour suite à un viol fut mise aux fers, et les enfants, selon une pratique qui restait courante dans la Rome historique, furent "exposés" - c'est-à-dire abandonnés à la mort ou à l'esclavage. Bien que Tite-Live ne tranche pas sur le fait que la louve soit un animal ou une femme prostituée, l'iconographie a imposé l'image des enfants nourris au pis de la bête.

L'Image des Fondateurs de Rome Allaités par un Animal

Depuis la sculpture étrusque du Capitole jusqu'aux manuscrits médiévaux, l'image des fondateurs de Rome allaités par un animal s'est imposée. Cette représentation symbolique souligne la force, la résilience et le lien entre l'homme et la nature.

Cyrus II : L'Allaitement par une Chienne

L'allaitement animal du futur roi Cyrus II fut rapporté par Justin à la fin de l'Empire romain et largement diffusé au Moyen Âge, par Pierre Le Mangeur, puis au XIVe siècle par le De casibus virorum illustriorum de Boccace. Cyrus II était le fils de Cambyse Ier et de Mandane, fille du roi mède Astyage.

Le Récit de l'Abandon et du Sauvetage

Selon le récit, Astyage avait vu dans un songe que son petit-fils deviendrait roi à sa place. Il ordonne alors à Harpage de faire disparaître l'enfant. Harpage, ne voulant pas en être le meurtrier, le confie à Mithridatès, bouvier royal de la cour mède, qui l'abandonne aux bêtes sauvages. Le bouvier revient chercher l'enfant et le trouve auprès d'une chienne qui, conformément au récit, protège le nourrisson et l'allaite.

Les Représentations Divergentes de la Transmission Lactée

L'observation de quelques exemples d'images de Cyrus allaité permet d'observer des choix divergents quant aux représentations de la transmission lactée. Dans plusieurs images illustrant le De casibus de Boccace au XVe siècle, l'enfant est figuré allongé sous les pattes de l'animal, tétant goulûment une de ses mamelles. La femelle le défend comme s'il s'agissait de son propre petit et montre les dents à l'homme qui tente de s'en approcher.

L'Animalité Transmise et la Civilisation

Dans une image plus ancienne, l'enfant est placé au milieu des petits "légitimes" de la chienne, prenant visuellement davantage des caractéristiques de l'animalité que la bête lui a transmises. Au contraire, dans un manuscrit postérieur qui illustre le Speculum Historiale de Vincent de Beauvais, hommes et animaux semblent agir de concert. Le berger regarde avec bienveillance l'animal, qui a perdu son agressivité de bête sauvage. Par contact avec l'enfant, la louve est devenue humaine, civilisée et va jusqu'à faire usage d'accessoires de puériculture typiquement humains. La transmission semble s'être faite à l'envers au fil du temps. L'enfant destiné à un avenir radieux était animalisé dans l'enfance par le contact avec la bête. Dans cette image, il devient un être civilisateur. Les bêtes se font nourrices, comme si elles pouvaient se substituer sans soucis aux humains.

L'Abandon des Enfants dans l'Antiquité : Un Système de Choix et de Régulation

Il convient de préciser le soubassement caché de cette mythologie de l'allaitement animal. Selon des modalités quelque peu différentes en Grèce antique et à Rome, l'abandon des enfants, désigné par le terme d'"exposition", fut généralisé au point de fonctionner comme un système de choix de la progéniture, voire de régulation démographique. Les enfants étaient souvent sélectionnés par le genre, les filles étant plus facilement exposées.

Le Sort des Enfants Exposés

Les enfants non désirés, ou qui troubleraient les dispositions des parents, étaient exposés, parfois abandonnés, ou vendus comme esclaves. Leur avenir pouvait être varié. Souvent recueillis et nourris pour devenir prostitués ou esclaves domestiques, ils pouvaient aussi être recueillis comme alumni par des parents dépourvus d'enfant.

Le Sauvetage et l'Allaitement Animal dans la Littérature Romaine et Grecque

Le sauvetage et l'allaitement animal étaient fréquents dans la littérature romaine et grecque d'époque impériale. Daphnis et Chloé, dans le plus fameux des romans grecs, furent exposés et allaités respectivement par une chèvre et une brebis. Au début de ce roman, un chevrier trouve un enfant qu'une de ses chèvres nourrissait.

Romulus et Moïse : Deux Destins Miraculeux

Romulus jeté dans le Tibre a souvent été comparé à Moïse jeté dans le Nil. Cependant, Romulus fut expulsé hors de la cité et passa sa jeunesse en dehors de la société normale, au sein d'un groupe de pasteurs, tandis que Moïse fut recueilli par la fille de Pharaon et vécut cette période de sa vie dans son palais. L'histoire de Romulus suit le modèle habituel de ce type de légende, tandis que le cas de Moïse est anormal.

La Salvation Miraculeuse des Eaux

Sitôt après leur naissance, les jumeaux de la légende de fondation de Rome, Romulus et son frère Rémus, furent jetés dans les eaux du Tibre. La projection dans le fleuve du berceau où ils avaient été placés, qui normalement aurait dû aboutir à leur noyade, fut au contraire suivie par leur survie miraculeuse, avec les épisodes successifs de leur allaitement par la louve puis de leur recueil par le berger Faustulus.

Le Motif de la Salvation des Eaux : Un Thème Récurrent

Une telle salvation des eaux n'est pas sans parallèle : c'est même un motif des plus courants dans les légendes d'enfants exposés puis arrachés à la mort et promis à un grand destin. Au moins un des cas d'enfants sauvés des eaux est extrêmement connu dans notre monde occidental, qui reste nourri de traditions bibliques autant que d'un héritage classique gréco-latin : celui de Moïse.

Moïse : Un Destin Inscrit dans l'Histoire Collective

La tradition sur le début de la vie de Moïse a connu bien d'autres développements que la présentation, assez sobre, qu'en offre le deuxième livre du Pentateuque. Dans une version enrichie, le père de Moïse est nommé et joue un rôle non négligeable : Dieu lui révèle en songe que l'enfant dont sa femme va accoucher "délivrera la race des Hébreux de la contrainte des Égyptiens". La suite est conforme au schéma biblique, avec des détails supplémentaires et des enjolivements. Une fois recueilli par la fille de Pharaon, l'enfant refuse le sein des nourrices égyptiennes et il faut que, sur le conseil de sa sœur, on fasse venir sa propre mère pour qu'il l'accueille avec joie et boive son lait.

L'Opposition entre Pharaon et le Peuple Hébreu

Par rapport à la version de l'Exode, l'opposition entre Pharaon et le peuple hébreu est focalisée sur la figure de son futur libérateur, alors que dans la version biblique le destin de Moïse est beaucoup plus intégré dans l'histoire collective de son peuple. La décision de Pharaon de faire périr les enfants mâles vient d'une prédiction qui lui avait été faite par ses devins selon laquelle "il naîtra quelqu'un chez les Israélites, qui abaissera la suprématie des Égyptiens, relèvera les Israélites, une fois parvenu à l'âge d'homme, surpassera tout le monde en vertu et s'acquerra une renommée éternelle".

Un Schéma Commun et une Intervention Divine

On peut donc retenir un schéma commun aux légendes de Romulus et de Moïse : la décision de placer le jeune enfant dans une corbeille, qui sera confiée à l'eau du fleuve, s'insère dans un contexte général d'hostilité. La mise à l'eau n'est pas présentée comme destinée à faire périr l'enfant, mais représente au contraire un espoir de salut, puisque Dieu va veiller à assurer le salut de l'enfant. Le futur héros est recueilli par la propre fille du roi persécuteur, dans le palais duquel va donc se dérouler la période ultérieure de son existence. Quelles qu'en soient les raisons, que le futur héros soit ainsi confié à un élément qui n'est pas propice à assurer sa survie et devrait dans des conditions normales aboutir à sa mort et qu'il en réchappe contre toute attente, montre qu'il a bénéficié de l'intervention d'un dieu, que s'est ainsi amorcé le destin d'exception qui sera le sien.

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