Introduction

L'allaitement maternel, pratique ancestrale, a connu des fortunes diverses au cours du XXe siècle. Cet article explore l'histoire de l'allaitement durant cette période, en mettant en lumière les facteurs qui ont influencé son évolution, son déclin relatif, puis son regain d'intérêt. Nous examinerons les influences médicales, sociales, économiques et culturelles qui ont façonné les pratiques d'allaitement, ainsi que le rôle des acteurs clés tels que les professionnels de santé, les féministes et les associations de soutien à l'allaitement.

Le Déclin de l'Allaitement au Début du XXe Siècle

La Disparition Progressive des Nourrices

La fin du 19e siècle et le début du 20e siècle ont été marqués par la disparition progressive des nourrices, dont le dernier bureau de placement a fermé ses portes en 1936. Ce phénomène a coïncidé avec le remplacement graduel des nourrices par des biberons plus sûrs, utilisés dans des lieux de garde plus proches des parents. Il est important de noter que les nourrices elles-mêmes utilisaient de plus en plus le biberon : à la veille de la Première Guerre mondiale, on estime que seulement 7,5 % des enfants en nourrice étaient nourris au sein.

L'Essor du Biberon et du Lait Industriel

Le biberon, en tant que contenant, et le lait industriel, en tant que contenu, ont exercé une influence considérable sur l'allaitement tout au long du XXe siècle. L'amélioration des conditions d'alimentation au biberon a contribué à la diminution de la mortalité infantile, auparavant causée par des biberons contaminés et des laits frelatés. Les enfants étant de plus en plus gardés à la journée au lieu d'être envoyés à la campagne pour de longs mois, la critique des effets de la séparation parents/enfants s'est faite moins virulente.

Les Dangers de l'Alimentation au Biberon et les Mesures Correctives

Le grand danger de l'alimentation au biberon résidait dans l'absence d'hygiène, la mauvaise conservation du lait, l'utilisation de lait cru et souvent falsifié, ainsi que l'emploi de biberons en métal rouillé ou en verre avec un col étroit. Les biberons à tube et à soupape, très appréciés par les nourrices car permettant à l'enfant de se nourrir tout seul, étaient particulièrement mortels car impossibles à nettoyer.

À partir des années 1890, suite aux découvertes de Pasteur, l'attention s'est portée non seulement sur l'hygiène du contenant (le biberon), mais aussi sur celle du contenu (le lait). Le contrôle du lait à l'étable (contrôles sanitaires vétérinaires, épreuve obligatoire à la tuberculine), la mise en vente de laits pasteurisés et l'éducation des mères à la stérilisation domestique ont contribué à fortement diminuer les dangers du biberon.

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La Lutte Contre les Falsifications du Lait

On s'est également préoccupé de lutter contre les falsifications du lait. La plus courante consistait à ajouter de l'eau au lait, une pratique qui n'a cessé qu'en 1902. Le lait était également écrémé et on lui ajoutait des substances destinées à lui rendre son opacité et sa couleur (des oignons torréfiés, du caramel, du safran, de l'extrait de chicorée, de l'eau de chaux, de la gomme adragante…) ou à retarder la fermentation (bicarbonate de soude, acide borique, acide salicylique et même acide formique…).

L'Apparition des Gouttes de Lait

C'est à cette époque qu'apparaissent les Gouttes de lait (la première est créée à Fécamp, en 1894, par le Dr Dufour), qui fournissent aux mères un lait à la qualité vérifiée, « humanisé », stérilisé et réparti en autant de flacons que l'enfant devra prendre de repas.

Les Intérêts Financiers Liés aux Substituts du Lait Maternel

Il est important de souligner que si le lait maternel est une ressource naturelle gratuite dont on ne peut faire commerce, les substituts du lait maternel engendrent par leur fabrication et leur distribution des bénéfices qui peuvent expliquer bien des réticences à promouvoir l'allaitement au sein. D'énormes sommes d'argent sont en jeu, dont les professionnels et les établissements de santé ont eu leur part. On connaît le système des « tours de lait » qui existait avant que le décret de 1998 ne les interdisent. On sait moins qu'à une époque, l'implication a pu être beaucoup plus directe.

La Puériculture Scientifique et la Réglementation des Tétées

Le 20e siècle a vu le triomphe d'une puériculture « scientifique » où tout est affaire de règles et de mesures édictées par les professionnels et que doivent suivre religieusement les mères si elles veulent être de « bonnes » mères. L'alimentation au biberon cadre admirablement avec cela : tant de grammes tant de fois par jour à tel âge.

Michel Odent explique bien dans son ouvrage Votre bébé est le plus beau des mammifères que rares, très rares sont les sociétés humaines qui n'ont pas retardé la première mise au sein, refusant le colostrum au bébé sous les prétextes les plus divers. Notre société n'a pas échappé à cette règle : jusqu'au début des années 1970, il était d'usage de faire jeûner le bébé, en lui donnant à la rigueur des biberons d'eau sucrée, pendant 18 à 24 heures après l'accouchement.

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Le respect d'un intervalle fixe entre les tétées est une constante tout au long du siècle. La seule différence réside dans la durée de l'intervalle : quatre heures, trois heures, deux heures et demie. Quelle que soit la longueur de l'intervalle, l'important était de « régler » l'enfant. Et non seulement l'intervalle était fixe, mais les heures des tétées aussi étaient fixes et les mêmes pour tous les bébés. De même, la durée de ces tétées était elle aussi réglementée : pas plus de 10 ou 15 minutes.

Il était vivement conseillé d'avoir chez soi un pèse-bébé pour peser le bébé avant et après chaque tétée. D'après certains auteurs, le bébé étant censé ingurgiter une quantité fixe de lait à chaque tétée, si la pesée indiquait un « déficit » par rapport à cette quantité, on donnait ensuite au bébé un biberon savamment dosé de la différence.

Les Pratiques Hospitalières et le Parcage des Bébés

Toute la façon dont on concevait les soins aux bébés allait à l'encontre de la réussite de l'allaitement : séparation dès la naissance, pas de première tétée précoce, parcage du bébé à la nurserie ; puis, de retour à la maison, bébé couché dans son berceau, dans une pièce à part, une tétée la nuit et pas plus (et encore, pas très longtemps : pour certains auteurs, le bébé devait sortir de la maternité en « faisant ses nuits »). Et surtout, la règle absolument impérative : ne pas prendre le bébé quand il pleure.

La Diminution de la Durée de l'Allaitement et le Sevrage Précoce

Geneviève Delaisi de Parseval et Suzanne Lallemand soulignent que « la caractéristique la plus frappante de la période qui va de la fin du siècle dernier à nos jours est la diminution régulière, uniforme, de la durée de l'allaitement, ou de la nourriture exclusivement lactée. Le sevrage s'effectue de plus en plus tôt, sans dissension apparente du corps médical, sans retour en arrière. »

Les Croyances et les Interdits Alimentaires

Un certain nombre de croyances, de peurs et d'interdits (notamment alimentaires), qu'on retrouve dans pratiquement toutes les sociétés traditionnelles, étaient toujours vivaces au siècle dernier (ils le sont peut-être encore aujourd'hui, même si c'est inconsciemment) : peur de perdre son lait si l'on ne respecte pas certaines règles, peur du lait qui tourne (par exemple si l'on a eu une contrariété ou si l'on a donné le sein alors qu'on était en sueur), peur du lait empoisonné en cas de nouvelle grossesse, peur du lait pas assez riche (voir la vogue des analyses de lait dans les années 1950, qui analysaient le lait de début de tétée et revenaient presque toujours avec le verdict : « Votre lait, c'est que de l'eau ! »…).

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Une étude d'Agnès Fine a bien étudié toutes ces peurs, notamment celle du « lait troublé » en cas d'émotion forte, de relations sexuelles trop fréquentes ou de retour de règles, du « lait contrarié » en cas de nouvelle grossesse, et du « lait chaud ».

Ces peurs et interdits étaient relayés par la plupart des professionnels de santé de l'époque. Par exemple, le Dr Marfan, dans son Traité de l'allaitement et de l'alimentation du premier âge, écrit : « La frayeur, la colère, le chagrin peuvent supprimer la sécrétion lactée ou même la modifier et la rendre délétère. » De même, la peur du « lait chaud » justifie l'interdiction d'allaiter en cas de fièvre.

Les Facteurs Sociaux et Culturels Influant sur l'Allaitement

Le Salariat des Femmes

Le développement du salariat des femmes a été un facteur important dans le déclin de l'allaitement. Les femmes qui travaillaient à l'extérieur du foyer avaient souvent des difficultés à concilier leur activité professionnelle avec l'allaitement.

L'Évolution de la Place de la Femme et l'Érotisation des Seins

La tendance majoritaire du féminisme français des quarante dernières années, pour laquelle « la dimension maternelle de l'identité sociale et psychique des femmes a été et demeure une concession inenvisageable au système de l'oppression sexiste », a également pu jouer un rôle dans le déclin de l'allaitement.

L'érotisation des seins est un autre facteur à prendre en compte. Dans la plupart des sociétés traditionnelles, les seins n'ont pas de rôle érotique. En Occident, ce rôle est hypertrophié depuis un bon bout de temps.

L'Influence de la Religion Catholique

La priorité grandissante donnée au couple conjugal sur l'enfant, notamment par la religion catholique, a également pu influencer les pratiques d'allaitement.

Le Renouveau de l'Allaitement à la Fin du XXe Siècle

La Leche League et le Soutien de Mère à Mère

La Leche League (LLL), créée en 1956 dans la banlieue de Chicago, a joué un rôle essentiel dans le renouveau de l'allaitement. LLL n'a cessé d'opposer aux diktats des professionnels de santé l'expérience vécue des mères : importance de la tétée précoce, tétées à la demande, sans minutage ni intervalle à respecter, tétées nocturnes, retard de l'introduction des solides vers le milieu de la première année, respect des besoins de l'enfant (regarder le bébé plutôt que la pendule ou la balance).

La Remise en Question de la Puériculture Scientifique

La fin du XXe siècle a été marquée par une remise en question de la puériculture scientifique et une prise de conscience des bienfaits de l'allaitement maternel pour la santé de la mère et de l'enfant.

Les Raisons Historiques du Recours aux Nourrices

Plusieurs raisons historiques expliquent le recours aux nourrices, notamment :

  • Des raisons biologiques: Une femme allaitante est, en principe, peu inclinée à avoir des relations sexuelles pour des raisons hormonales. Or, jusqu'à une date récente, les maris considéraient avoir des « droits sexuels » sur leurs femmes.
  • Le souhait d'avoir un héritier mâle: Dans les familles aisées, le souhait d'avoir un héritier mâle et le plus de garçons possible incitait à multiplier les grossesses rapidement. Or, l'allaitement est un assez bon contraceptif.
  • Le mode de vie mondain: Le mode de vie mondain des familles riches rendait difficile l'allaitement maternel.
  • L'allaitement mercenaire: Avant la Révolution française, l'allaitement mercenaire était déjà une véritable industrie régie essentiellement par un certificat du curé pour les postulantes nourrices. Sa pratique explose dans les grandes villes du XIXe siècle. La mortalité atteignait entre la moitié et les deux tiers des enfants confiés.

Les Nourrices à Emporter et l'Assistance Publique

Progressivement au XIXe siècle, les « nourrices à emporter » ou leurs intermédiaires venaient chercher des nourrissons de parents issus de l'exode rural qui, de par leurs conditions de travail et de logement, ne pouvaient s'occuper de leurs enfants. La classe des « nourrices à emporter » s'étend considérablement au XIXe siècle à une catégorie assez misérable de femmes allaitantes n'ayant pas trouvé meilleure embauche et qui deviennent les nourrices des enfants de familles urbaines très pauvres, et surtout de l'assistance publique. Elles laissaient souvent les nourrissons pour aller travailler aux champs et aucun médecin n'était jamais appelé en cas de maladie. Pour tenter de gagner un peu plus d'argent, elles pouvaient prendre un 2ème ou 3ème nourrisson et l'allaitement au sein était souvent remplacé par le lait de vache dispensé dans des conditions sanitaires effarantes. Pire, pour économiser encore, les plus âpres au gain remplaçaient le lait par des bouillies de farine ou de légumes totalement inadaptées aux nouveaux nés.

Les Nourrices Privilégiées

Certaines nourrices constituaient une classe particulièrement privilégiée. Il y avait des critères rigoureux : une belle allure, une santé irréprochable et des rudiments d'éducation. Un soin particulier était apporté à leur santé pour une lactation abondante et saine. Elles étaient bien logées, dans des chambres aérées, lumineuses et chauffées. Outre leur salaire, elles acquerraient souvent une proximité particulière avec la maîtresse de maison et en tiraient faveurs et cadeaux divers. Des liens étaient maintenus avec la famille d'accueil même après leur retour à la campagne.

L'Allaitement et la Mortalité Infantile

Dans la France du XVIIIe siècle, 25 % des enfants meurent avant l’âge d’un an contre 19 % seulement chez ceux allaités par leur mère. Au milieu du siècle, la mortalité infantile des nourrissons mis en nourrice à la campagne est sans doute deux fois supérieure à la moyenne. George D. Sussman a étudié les taux de mortalité infantile au XIXe siècle en les reliant à la mise en nourrice et aboutit à un certain parallélisme. Ainsi, il constate que les départements industrialisés de l’Eure et de la Seine-inférieure ont le plus haut niveau de mortalité infantile car on y trouve combiné la mise en nourrices rurales et l’alimentation au biberon. Les départements ruraux proches des grandes villes, et qui par conséquent accueillent des nourrissons comme l’Eure-et-Loire ou l’Yonne, présentent eux aussi des taux élevés.

De l'Antiquité à la Critique de la Mise en Nourrice

Bien que le lait maternel soit recommandé depuis l’Antiquité par la médecine comme l’aliment le mieux adapté à l’enfant, les impératifs du travail des femmes poussent à recourir à la nourrice. Paradoxalement, la mise en nourrice trouve en partie son origine dans la tradition médicale antique qui reste une source des médecine savante et populaire au XVIIIe siècle. Ces prescriptions laissent la mère avec les douleurs de la montée de lait et, en réalité, poussent les femmes de la noblesse et de la bourgeoisie à se décharger complètement de l’allaitement. Dionis est ainsi le premier médecin à s’élever contre ces pratiques en 1718 dans son Traité général des accouchements. Le recours à la nourrice est très fréquent dans l’Empire romain où l’allaitement n’est plus considéré comme un devoir. Ensuite, la mise en nourrice pour l’allaitement, à la campagne, et donc la séparation de la mère et de l’enfant, se répand au XVIIe siècle dans la bourgeoisie et, au siècle suivant, dans l’ensemble de la société urbaine, représentant environ 20 % de la population au XVIIIe siècle.

Un quart environ sont placés directement par leurs parents, de milieux aisés, à la campagne dans des zones proches de Paris et donc vite accessibles. Près de 10 000, soit plus de la moitié, sont placés à la campagne par les « bureaux des recommanderesses » qui se sont fait une spécialité de cette activité. C’est parmi les artisans et commerçants que l’on trouve les taux les plus élevés de mise en nourrice. Le reste concerne des professions variées : charretiers, soldats, etc. Le travail est donc bien la cause première. On peut y ajouter la séduction exercée par la campagne sur des populations qui en sont issues la plupart du temps : le bon air est supposé profiter aux petits et les paysannes être dotées d’une belle santé. « Presque tous les nouveau-nés sont placés en nourrice dans les départements voisins car les mères gagnent plus d’argent à travailler dans les ateliers de soie plutôt qu’à élever leurs enfants. Elles récupèrent le bébé quand il est sevré ou généralement quand il marche.

La Critique de la Mise en Nourrice au Siècle des Lumières

Le siècle de l’apogée de la mise en nourrice voit aussi l’émergence de sa critique. La réflexion de certains philosophes des Lumières, l’évolution de la pensée médicale - et sans doute du regard sur les enfants davantage considérés comme des personnes à part entière et psychologiquement distinctes (ce « sentiment de l’enfance » évoqué par Philippe Ariès) -, se conjuguent pour faire émerger une remise en question. Rousseau défend l’allaitement maternel, Joseph Raulin écrit De la conservation des enfants en 1768 et des médecins lancent une campagne contre les nourrices et pour l’allaitement maternel.

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