L'allaitement, sujet ancestral et universel, se révèle être un prisme fascinant à travers lequel observer les sociétés, les cultures et les évolutions des mentalités. Cet article explore la représentation de l'allaitement dans la littérature, en particulier l'allaitement d'adultes dans des circonstances exceptionnelles, en s'appuyant sur un corpus de textes littéraires variés.

Introduction

Depuis plus de vingt-cinq ans, l'allaitement maternel est un sujet d'intérêt particulier. En tant que grande lectrice, un nombre important de textes littéraires sur le sujet ont été récoltés au fil des ans. Ces textes constituent un beau panorama de l’allaitement à travers le temps et l’espace.

L'Allaitement Maternel : Joies, Douleurs et Interdits

La littérature offre un aperçu riche et nuancé de l'expérience de l'allaitement maternel, allant des joies et des bonheurs qu'il procure aux difficultés et aux douleurs qu'il peut engendrer. La majorité de ces textes décrivent les bonheurs de l’allaitement, que ce soit pour le bébé, la mère ou les spectateurs, à commencer par le père. Mais on y trouve aussi les « galères », les douleurs, le bébé qui ne prend pas de poids, les interdits d’hier (et d’aujourd’hui encore…) responsables de tant d’échecs d’allaitement : ne pas prendre le bébé quand il pleure, ne pas donner le sein plus que toutes les trois ou quatre heures, etc.

On trouve aussi des textes évoquant des situations qui ne sont plus dans notre vécu, notamment le phénomène des nourrices, si répandu à certaines époques et si présent dans la littérature.

L'Allaitement d'Adultes : Un Tabou Littéraire ?

À la fin de l’anthologie, sous le titre « Allaitements spéciaux » sont regroupés quelques textes décrivant des situations qui peuvent étonner voire choquer. L'allaitement d'adultes, bien que rare et souvent tabou, est un motif récurrent dans la littérature et l'histoire. Il est souvent associé à des situations extrêmes, telles que la famine, l'emprisonnement ou la maladie, et symbolise le sacrifice, l'amour filial et la survie.

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Exemples Littéraires et Historiques

L’allaitement d’adultes dans des circonstances exceptionnelles est lui aussi assez souvent évoqué. On connaît par exemple l’histoire du prince indien Tectaphos, fait prisonnier par Dériadès, enfermé dans un souterrain et condamné à mourir de faim. Sa fille Eérié obtint de lui rendre visite. Elle avait les mains vides, mais une fois dans la prison, elle nourrit son père du lait de ses seins. Ému par cette manifestation d’amour filial, Dériadès gracia Tectaphos. On trouve pratiquement la même histoire dans la Rome antique, où le vieil homme s’appelle Cimon et sa fille Péra.

La Charité Romaine : Un Archétype de l'Allaitement Adulte

L'histoire de la Charité romaine, où une jeune femme allaite son père emprisonné pour le sauver de la famine, est un exemple frappant de ce motif. Cette anecdote, rapportée par divers auteurs de l’Antiquité, dont l’historien et moraliste Valère Maxime, mais aussi Pline l’Ancien et Solin, illustre un acte exemplaire de « piété filiale ». Pero, une jeune fille, décide d’allaiter en secret son père, Cimon, un vieillard accusé de crime capital et condamné à mourir de faim en prison.

Cette scène n’en est pas moins troublante. En effet, en nourrissant son père de manière clandestine et ce avec son propre lait, Pero transgresse les bornes ordinairement assignées à la destination habituelle d’un tel liquide. Une dimension à la fois inquiétante et impudique traverse les multiples représentations visuelles de cette scène fondatrice. Selon une variante de l’anecdote rapportée par Valère Maxime, la jeune Romaine aurait allaité sa mère emprisonnée, faisant ainsi apparaître le couple fille-mère lequel s’avère doublement troublé du fait de la dimension homosexuelle. Pour cette raison même, le couple fille-mère trouva, dans l’ensemble, moins d’écho que le couple fille-père dans les arts visuels. On peut néanmoins signaler quelques gravures éparses, des dessins, notamment l’un du peintre italien Guercino (1595-1666), ainsi que les fameuses enluminures, datant du XVème siècle, du livre de Bocacce consacré aux femmes célèbres de l’Antiquité, De mulieribus claris/ De cleres femmes (1374).

Représentations Artistiques et Littéraires

La Charité romaine a inspiré de nombreux artistes à travers les siècles, de Rubens à Steinbeck. De façon étonnante, le thème iconographique de la Charité romaine, très prisé à la Renaissance et pendant la période baroque, n’a reçu que peu d’attention de la part de la critique universitaire.

La Charité romaine, dans sa version fille-père, fit quelques apparitions dans la littérature des XIXème et XXème siècles, sous forme parodique chez Maupassant notamment, et aussi, de manière plus dramatique, chez l’écrivain américain John Steinbeck dont le célèbre roman, Les Raisins de la colère (1939), se clôt précisément sur une scène où un vieil homme, pauvre et affamé, est secouru par la protagoniste acceptant de lui donner le sein. Plus récemment, ce motif a surgi dans l’œuvre de l’écrivaine Hélène Cixous (Eve s’évade. La Ruine ou la vie, 2009), où une scène d’allaitement, évoquée par l’entremise du tableau de Rubens, fait intervenir la narratrice et sa mère malade, la fille se faisant la nourrice de sa mère afin de différer sa mort comme dans l’anecdote de Valère Maxime.

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Interprétations Modernes et Queer

Dans son ouvrage Roman Charity. Queer Lactations in Early Modern Visual Culture (2016), la seule monographie parue à ce jour consacrée à l’iconographie de la Charité romaine, l’historienne Jutta Sperling a montré que les nombreuses représentations du couple Pero et Cimon dans les arts figuratifs de la pré-Modernité fonctionnent, suivant les différents contextes dont ils sont issus, comme une allégorie de la contestation. En effet, cette scène qui érotise très fortement le corps maternel en train d’allaiter, donne non seulement une image subversive du lien incestueux, mais permet également de voir les pratiques d’allaitement entre adultes sous un autre jour. Selon Sperling, ce corps maternel érotisé va jusqu’à « rivaliser avec l’imagerie phallique à une période où les notions modernes du moi sont justement en train d’émerger ».

Si les arts picturaux de cette époque ont vu émerger une forme d’allaitement queer, c’est-à-dire un allaitement « incestueux, ironique et anti-patriarcal », la construction de l’allaitement comme pratique exclusivement domestique et individuelle au XIXème siècle, lors de la création de la famille bourgeoise, conduisit à l’éradication d’un univers symbolique à l’intérieur duquel le sein allaitant fonctionnait comme le symbole non seulement « de l’amour spirituel, mais aussi du désir queer, de la contestation et de l’excès dionysien ». Ces thèses de Sperling trouvent un écho direct dans l’art contemporain. L’artiste espagnol Jesús Herrera Martínez, par exemple, dans son retable El Fuego y la llama (2015), reprend le thème de la Charité romaine, mais accentue délibérément sa dimension transgressive en se représentant à la fois sous les traits de Pero et ceux de Cimon. Cette scène exclusivement masculine n’en évoque pas moins le nourrissage et le soin dont tout être dépend au début de sa vie.

Allaitement et Noblesse : Transmission des Valeurs et des Statuts

L'allaitement a également été perçu comme un moyen de transmettre des qualités morales et sociales, notamment dans les familles nobles. Au XVIIe siècle, des traités d'éducation recommandaient aux mères d'allaiter leurs enfants afin de leur transmettre les vertus et les valeurs de leur rang.

De part et d’autre de la Manche, l’écriture d’injonctions relatives aux plus jeunes enfants de la noblesse et à leur institution (l’éducation contribue à les instituer en tant qu’hommes et en tant que nobles) concerne parfois les premiers moments qui suivent la naissance. Quelles normes sont édictées à destination des parents afin qu’ils transmettent leur noblesse à l’enfant après la naissance ? Les discours produits au sujet de l’allaitement révèlent-ils une conception plutôt naturelle ou morale, innée ou acquise, de la noblesse et de sa transmission ? Quant à l’éducation de l’enfant noble, à partir de quel âge pouvait-elle débuter ?

Le Lait et l'Éducation : Une Confusion des Termes

Notons d’abord qu’il est parfois délicat de distinguer la prime éducation de l’allaitement, notamment parce que ces deux aspects de la petite enfance sont fréquemment désignés par le même terme de « nourriture ». En 1604, Thomas Pelletier intitule ainsi son traité d’éducation « La Nourriture de la noblesse ».

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Dans cette perspective de transmission des qualités nobiliaires, la « nourriture » désigne aussi le lait qui alimente le nourrisson. Selon ces auteurs, si le critère du sang ne suffit pas, si la noblesse ne relève pas exclusivement de l’inné, comment transmettre la noblesse aux plus petits, comment travailler à la perpétuation de l’honneur des lignages dès les premières années de la vie des enfants ? Nous verrons toutefois que l’écriture de ces traités impliquait parfois aussi des enjeux éloignés de la théorisation du second ordre et des préoccupations éducatives. Que font alors ces écrivains français et anglais lorsque, dans un traité consacré à la noblesse et à son éducation, ils définissent les modalités de l’allaitement et de l’institution de la petite enfance ?

L'Influence du Lait sur la Nature de l'Enfant

La thèse du lait qui participerait de la nature du jeune enfant, de ses qualités morales et de sa noblesse est affirmée par d’autres auteurs, comme nous l’avons vu avec le cas de Richard Brathwait.

Nos femmes les plus nobles, quoique vraiment exemplaires à d’autres égards, comme pour l’admirable vertu de leur conversation, ne sont pas à la hauteur d’un devoir particulier, que la Nature même exige d’elles, et qui dûment accompli, n’habiliterait et n’anoblirait sans doute pas moins ceux qui sont descendus d’elles que n’importe quel facteur, aussi puissant soit-il, susceptible de les façonner. Elles qui sont mères par procréation, sont rarement les mères-nourricières par éducation. Pas de miracle, alors, s’ils dégénèrent, s’ils prennent part à la nature d’une autre femme.

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