Alice Zeniter, romancière française née en 1986, explore dans ses œuvres les thèmes de l'identité, de la mémoire familiale et des héritages complexes, notamment ceux liés à la guerre d'Algérie. A travers ses romans, pièces de théâtre et autres créations, elle interroge les silences, les non-dits et les difficultés de transmission entre les générations, tout en explorant les dynamiques sociales et politiques contemporaines.
Parcours et Influences
Alice Zeniter a grandi en Basse-Normandie, marquée par un père d'origine algérienne (kabyle) et une mère française. Son parcours scolaire l'a menée à l'École normale supérieure, où elle a développé un goût pour les jeux savants et les constructions narratives complexes, comme en témoigne son roman Juste avant l'oubli. Son expérience en Hongrie, où elle a enseigné le français et travaillé dans une compagnie théâtrale, a également influencé son approche artistique.
Ses œuvres sont marquées par une grande diversité de styles et de thèmes. Elle a exploré le roman hongrois avec Sombre Dimanche, et s'est intéressée à l'engagement politique dans Comme un empire dans un empire, pour lequel elle a observé le travail de l'équipe parlementaire de François Ruffin. Son intérêt pour le théâtre l'a conduite à créer des lectures, des spectacles et des mises en scène, souvent en collaboration avec d'autres artistes.
L'Art de Perdre: Une Saga Familiale au Cœur de la Guerre d'Algérie
L'Art de perdre, publié en 2017, est sans doute son roman le plus connu. Il a reçu de nombreux prix, dont le Prix Goncourt des lycéens. Cette saga familiale retrace le destin de trois générations, du grand-père harki à sa petite-fille née en France.
Le roman s'articule autour de trois personnages principaux:
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- Ali: Un paysan kabyle enrichi, patriarche d'une famille de dix enfants. Il commet l'erreur de penser que l'autorité coloniale ne peut pas être vaincue et choisit de collaborer avec les Français.
- Hamid: Le fils d'Ali, qui cherche à se réinventer en France. Il part pour Paris, fait des études et rencontre Clarisse, une femme issue d'une famille provinciale française.
- Naïma: La petite-fille d'Ali, qui entreprend une quête pour comprendre son histoire familiale et son identité.
A travers le regard de Naïma, Alice Zeniter explore les thèmes de l'exil, de la transmission et de la réappropriation de l'identité. Naïma, née en France, se sent déconnectée de ses origines algériennes. Elle se rend compte qu'elle doit chercher des informations sur un pays dont elle est censée être originaire sur Wikipédia, ce qui révèle un manque de transmission de l'histoire familiale.
Le roman aborde également la question des harkis, ces supplétifs musulmans ayant combattu aux côtés de la France pendant la guerre d'Algérie. Ils sont considérés comme des traîtres par l'Algérie et mal accueillis en France, où ils sont parqués dans des camps de transit. Alice Zeniter dénonce l'utilisation du terme "harki" pour qualifier les enfants et petits-enfants de ces anciens supplétifs, considérant cela comme une aberration.
L'Exploration de l'Identité et de la Mémoire
Dans L'Art de perdre, Alice Zeniter explore la complexité de l'identité et de la mémoire familiale. Elle montre comment les silences et les non-dits peuvent peser sur les générations suivantes, et comment la quête des origines peut être à la fois douloureuse et libératrice.
Elle s'intéresse également à la manière dont les individus se réinventent face aux bouleversements historiques et sociaux. Ali, le grand-père, est brisé par le changement total de situation et l'impossibilité de s'adapter à la France. Hamid, son fils, cherche à effacer son passé et à s'intégrer dans la société française. Naïma, sa petite-fille, tente de renouer avec ses racines et de comprendre son identité.
Alice Zeniter souligne l'importance de prendre en compte le contexte historique et social dans lequel les choix sont faits. Elle montre que les paysans algériens qui ont choisi de collaborer avec les Français n'avaient pas la même lecture du monde que les intellectuels ou les militants politiques.
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L'Image et la Fiction
Alice Zeniter accorde une grande importance à l'image dans son travail d'écriture. Elle a souvent en tête des images qu'elle retranscrit dans ses romans. Elle considère que la littérature est aussi un art de l'image, capable de créer des univers visuels forts et marquants.
Elle souligne également le rôle de la fiction dans la construction de la mémoire familiale. Elle explique que le personnage d'Ali, dans L'Art de perdre, s'est substitué à son propre grand-père dans son esprit. La fiction lui a permis de combler les silences et les absences, et de créer une image plus complète et plus cohérente de son histoire familiale.
Alice Zeniter revendique la liberté que lui offre la fiction. Elle n'a pas voulu écrire un récit familial basé sur des faits réels, car cela l'aurait obligée à rendre des comptes à une version du récit familial. Elle a préféré laisser l'écriture la porter là où elle voulait, sans se soucier de la vérité historique.
Autres Œuvres et Projets
Outre L'Art de perdre, Alice Zeniter a publié plusieurs autres romans, dont Juste avant l'oubli, Sombre Dimanche et Comme un empire dans un empire. Elle a également écrit des pièces de théâtre, des essais et des livres pour enfants.
Elle a créé des spectacles et des lectures musicales, souvent en collaboration avec d'autres artistes. Elle s'intéresse à la question de la place de la femme et de la pensée féministe dans la littérature.
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En 2023, elle a réalisé son premier long-métrage, Avant l'effondrement, avec son ex-compagnon Benoît Volnais.
En 2024, elle publie Frapper l'épopée, un roman sur la Nouvelle-Calédonie et les Kanaks. Elle y explore l'histoire de la diaspora issue des déportés algériens sur le "Caillou".
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