Alfred Nakache (1915-1983) fut un nageur d'exception, dont la carrière a été marquée par des succès sportifs retentissants et une tragédie personnelle liée à la Shoah. Son histoire, faite de résilience et de courage, continue d'inspirer.

Un talent précoce

Né à Constantine, en Algérie, dans une famille juive de onze enfants, Alfred Nakache n'aimait pas l'eau dans son enfance. Ironiquement, c'est une phobie de l'eau qu'il a surmontée grâce à son père, David, qui l'a poussé dans une piscine. Il a appris à nager en observant les autres, mémorisant leurs mouvements. Il n'avait que 10 ans. Ce geste paternel d'exaspération marque le début d'une carrière exceptionnelle.

Dès l'âge de 16 ans, il remporte sa première coupe en nage en mer, puis devient champion d'Afrique du Nord en 1931. En 1933, à 18 ans, il quitte son Algérie natale pour Paris, rejoignant le Racing Club de France et le prestigieux lycée Janson-de-Sailly. Il y devient professeur d'éducation physique, comme son épouse Paule.

L'ascension sportive

Nakache gravit rapidement les échelons de la natation française. En 1934, il termine deuxième derrière Jean Taris aux championnats de France. En 1935, il remporte le titre. Il devient champion de France du 100 m nage libre en 1935, 1936, 1937, 1938, 1941 et 1942. Il devient champion de France du 200 m nage libre en 1937, 1938, 1941 et 1942. Il devient champion de France du 200 m papillon en 1938, 1941, 1942 et 1946. Il devient champion de France du 400 m nage libre en 1942. Il devient champion de France au relais 4 x 200 m nage libre en 1937, 1938, 1939, 1942, 1944 à 1952 (soit 13 titres, dont 9 consécutifs !). Il devient champion du monde universitaire du 100 m nage libre en 1936.

Ses performances lui valent une sélection aux Jeux olympiques de Berlin en 1936, où il participe au relais 4x200 mètres nage libre, terminant à la quatrième place. Il bat le record d’Europe du relais 4 × 200 m en 1936.

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Il crée la brasse papillon et surpasse son rival Jacques Cartonnet dans de nombreuses courses. La presse le surnomme « Artem », le poisson.

La guerre et la déportation

La Seconde Guerre mondiale marque un tournant tragique dans la vie d'Alfred Nakache. En 1940, le régime de Vichy abroge le décret Crémieux, le privant de sa nationalité française en tant que Juif. Il est également exclu de l'Éducation nationale.

Avec sa femme Paule et leur fille Annie, née en 1941, il fuit Paris pour Toulouse, en zone libre. Là, il rejoint les Dauphins du TOEC et son entraîneur Alban Minville. Il continue à nager et à gagner des coupes, mais en juillet 1942, il est « interdit de bassin ».

En décembre 1943, il est arrêté par la Gestapo avec sa femme et sa fille, puis déporté à Auschwitz par le convoi 66 du 20 janvier 1944. Paule et Annie sont immédiatement gazées. Alfred est interné. À l’arrivée dans le camp d’extermination, Alfred y sera immédiatement séparé de Paule et de leur fille Annie. Il ne les reverra plus. Il est reconnu à la fois par des déportés et aussi des SS. Il travaille à l’infirmerie.

Surnommé le nageur d’Auschwitz, les nazis le reconnaissent et il sera victime d’humiliations supplémentaires. Les officiers SS jetaient leurs poignards au fond d’un bassin de rétention d’eau et l’obligeaient à aller les chercher avec les dents.

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Il est ensuite transféré à Buchenwald, avant d'être libéré en avril 1945. Il ne pèse plus que 41 kg.

La reconstruction et le retour à la compétition

Malgré l'horreur vécue et la perte de sa femme et de sa fille, Alfred Nakache fait preuve d'une résilience exceptionnelle. Il retourne à Toulouse, où il est recueilli par son frère Prosper.

Brisé, l’athlète se reconstruira, en redevenant champion de France puis en battant le record du monde du 3X100 mètres trois nages dès 1946. Il participe même aux Jeux olympiques de Londres en 1948.

Il reprend la natation, entraînant un futur champion, Jean Boiteux, et gagnant encore des compétitions au plus haut niveau, seul ou en relais.

Le 8 août 1946, il est devenu champion de France et recordman du monde 3 × 100 m trois nages, avec Georges Vallerey et Alex Jany.

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Il se remarie avec Marie Lopez en 1950, redevient professeur, par exemple à la Réunion où il crée un pôle d’excellence de natation.

Héritage et mémoire

Alfred Nakache a laissé une marque indélébile dans l'histoire de la natation française et dans la mémoire de la Shoah.

Son nom est associé à de nombreuses installations sportives en France, notamment des piscines à Paris, Montpellier, Nancy et Sète. À Toulouse, un espace nautique a été baptisé en juin 2018. Mais dès 1944, le maire, Raymond Badiou, avait inauguré la piscine d’hiver Alfred-Nakache, près du Stadium.

En 1993, l'État d'Israël lui a décerné à titre posthume le Trophée du Grand Exemple au Musée du Sport Juif International.

En 2019, il est intronisé au Swimming Hall Of Fame de Fort Lauderdale, en Floride.

Alfred Nakache est décédé le 4 août 1983, à l'âge de 68 ans, d'une crise cardiaque lors de sa nage quotidienne à Cerbère. Sur sa tombe du cimetière Le Py, à Sète, figurent les prénoms de Paule et d'Annie.

Alfred Nakache et Léon Marchand : un héritage toulousain

En 2024, de nombreux médias ont fait le lien entre Alfred Nakache et Léon Marchand, quintuple médaillé aux jeux olympiques en France. Ils ont tous les deux fait partie du même club de natation, le Toulouse Olympique Employés Club (TOEC).

Un modèle de résilience

L'histoire d'Alfred Nakache est un témoignage de courage, de résilience et de détermination face à l'adversité. Il a surmonté la perte et l'horreur pour continuer à vivre et à exceller dans son sport.

Comme le dit si aimablement l’historien Pierre Assouline, il était un héros ordinaire, un type bien. Sa vie est une leçon d'espoir et un rappel de l'importance de la mémoire pour ne jamais oublier les atrocités de la Shoah.

Chronologie

  • 18 novembre 1915: Naissance à Constantine, Algérie.
  • 1931: Champion d'Afrique du Nord du 100 m nage libre.
  • 1933: Arrivée à Paris et début de sa carrière au Racing Club de France.
  • 1936: Participation aux Jeux olympiques de Berlin.
  • 1940: Déchu de sa nationalité française par le régime de Vichy.
  • 1943: Arrestation et déportation à Auschwitz avec sa femme et sa fille.
  • Janvier 1944: Déportation à Auschwitz avec sa femme Paule et sa fille Annie âgée de deux ans. Elles finiront toutes les deux tuées sur place.
  • Avril 1945: Libération du camp de Buchenwald.
  • 1946: Reprise de la compétition et record du monde du 3x100 mètres trois nages.
  • 1948: Participation aux Jeux olympiques de Londres.
  • 1950: Mariage avec Marie Lopez.
  • 4 août 1983: Décès à Cerbère.
  • 2019: Intronisation au Swimming Hall Of Fame.

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