Introduction

Alexandra Kollontaï, figure marquante du mouvement socialiste et féministe, a consacré sa vie à la lutte pour l'émancipation des femmes. Son approche, profondément ancrée dans le marxisme, relie inextricablement la libération des femmes à la révolution sociale et à la transformation des rapports de production et de reproduction. Elle a insisté sur la nécessité d'une révolution psychologique, d'une transformation des relations entre les sexes, et du développement d'une nouvelle conception de l'amour pour atteindre une véritable égalité.

Parcours et Engagement Socialiste

La trajectoire d'Alexandra Kollontaï dans le mouvement socialiste fut longue et intense, marquée par son adhésion au marxisme à la fin du XIXe siècle, influencée par l'essor du mouvement ouvrier en Russie. Son engagement révolutionnaire la mena à devenir la seule femme à siéger au gouvernement soviétique après la révolution de 1917. Cependant, face à la bureaucratisation du jeune État ouvrier, Kollontaï adopta une position d'adaptation au stalinisme, en contradiction avec son rôle de révolutionnaire durant les premières années de la révolution. À partir de 1922, elle se consacra exclusivement à son activité diplomatique, acceptant sans opposition les déviations de la période stalinienne.

La Révolution de la Vie Quotidienne et des Habitudes

Kollontaï a soutenu que l'abolition de la propriété privée ne suffirait pas à elle seule à construire le socialisme et à libérer l'humanité. Elle a plaidé pour une « révolution de la vie quotidienne et des habitudes » afin de forger une « nouvelle conception du monde » et de construire de « nouvelles relations entre les sexes ». Selon elle, ces changements étaient essentiels pour poser les bases de l'émancipation des femmes, condition sine qua non d'une réelle révolution socialiste.

Kollontaï a souligné que Marx avait insisté sur la nécessité de transformer non seulement les relations de production, mais aussi de voir apparaître un homme nouveau. Elle a dédié une grande partie de ses travaux à la nécessité d'une révolution « psychologique » de l'humanité, soutenant que le prolétariat avait besoin d'une nouvelle idéologie propre, rompant avec la morale et les relations bourgeoises. Cette révolution devait, selon elle, commencer sur le champ, et surtout chez les femmes, avec l'émergence de la « femme nouvelle ».

La Femme Nouvelle : Avant-Garde du Changement Social

La vision de Kollontaï plaçait les femmes comme une partie intégrante et avant-gardiste du changement social, en opposition à la perception traditionnelle des femmes comme un secteur rétrograde de la société. La « femme nouvelle » se retrouve dans toutes les classes sociales, regroupant celles qui cessent d'être l'ombre d'un homme, possèdent des exigences et personnalités propres, et luttent contre l'asservissement des femmes à l'État, la famille, l'usine et la société.

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Selon Kollontaï, la réalité capitaliste tendait à construire un type de femmes, en ce qui concerne la formation de leur esprit, incomparablement plus ressemblant à celui de l'homme que de la femme ancienne. Elle considérait que les ouvrières étaient l'avant-garde authentique de l'émancipation des femmes, contrairement à la femme nouvelle de la classe bourgeoise, qu'elle percevait comme un type accidentel et épisodique.

Analyse de la Situation des Femmes dans la Société Capitaliste

Kollontaï a insisté sur la nécessité d'une étude complète de la société actuelle, utilisant l'analyse marxiste pour étudier les lois sociales qui structurent le capitalisme et la situation des femmes dans ce contexte. Son analyse partait de trois domaines distincts : le travail, la famille et le monde personnel.

Critique de la Double Morale Bourgeoise et de l'Amour Libre

Kollontaï a défini le problème de la double morale bourgeoise comme l'un des plus importants que l'humanité affronte. Elle a combattu les positions de certains socialistes qui considéraient les problèmes de l'amour comme des questions relatives à la superstructure, se résolvant naturellement une fois les bases économiques de la société modifiées. Elle rejetait également les thèses optimistes qui voyaient la solution à la crise sexuelle dans la société capitaliste.

Elle critiquait les femmes bourgeoises et la double morale qui soutient les relations dans la société capitaliste. Elle estimait que l'amour libre, revendiqué par les féministes bourgeoises, était impossible à mettre en place jusqu'au bout dans une société dominée par la propriété privée. Pour Kollontaï, l'amour libre devait être basé sur le respect de l'individualité et la liberté de l'autre, refusant la subordination des femmes au sein du foyer et l'hypocrisie de la double morale.

L'Amour de Camaraderie : Une Nouvelle Conception de l'Amour

Kollontaï voyait dans les femmes de toutes les classes sociales, même de manière accidentelle, les bases de la transformation de la société. Cependant, elle estimait que le changement ne pourrait avoir lieu que dans une société libre de toute exploitation. Pour elle, les femmes devaient être déchargées des travaux domestiques et, autant que possible, de ceux de la reproduction de l'espèce.

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Elle a introduit la notion d'une « révolution réelle dans les relations entre les différents sexes », et du développement d'une nouvelle conception de l'amour, qu'elle définissait comme l'amour de camaraderie. Ce point est fondamental dans ses élaborations, car elle considérait que sans une rééducation psychologique de la société, la profonde crise sexuelle resterait sans solution.

Kollontaï soutenait que cette rééducation psychologique nécessitait une transformation profonde des relations socio-économiques, mais aussi une lutte spécifique contre l'idéologie et la morale bourgeoises. Elle considérait que l'ordre social établit entre les sexes une dimension qui ne relève absolument pas du privé.

L'Amour comme Instrument de Transformation Sociale

Pour Kollontaï, l'amour comme instrument de transformation sociale doit se mettre au service de la nouvelle classe pour avancer vers une autre morale. Elle soulignait que toutes les sociétés en lutte pour le pouvoir ont défini leur propre idée de l'amour au service des nécessités de l'organisation socio-économique.

Apports au Socialisme International et Avancées Révolutionnaires

Les questionnements de Kollontaï en ce qui concerne l'émancipation des femmes ont été un apport précieux pour le socialisme international. La combinaison indispensable entre une révolution dans le domaine de production et de reproduction dans l'espace domestique, et une révolution réelle dans le domaine des relations personnelles, impliqua un grand apport dans une période où les femmes ont obtenu des avancées quant aux droits civils jamais vues dans l'histoire, incarnées dans le Code civil de 1918.

L'égalité avec les hommes devant la loi, le droit au divorce et le droit à l'avortement libre et gratuit posèrent les bases pour une indépendance réelle des femmes face à des structures telles que la famille ou l'Église. Mais cette situation fut tragiquement interrompue par le stalinisme.

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Dans les premières années de la révolution, une grande période d'expérimentation s'était ouverte, dans tous les aspects de la vie, en faveur du développement libre des individus par rapport auquel les bolcheviks ont posé une politique ouverte sur les relations personnelles, d'autant plus en considérant le retard social et culturel de la Russie de l'époque.

Lénine et Trotsky ont également apporté des contributions significatives à ces débats, insistant sur la nécessité de la révolution à tous les niveaux des relations sociales. Lénine, par exemple, affirmait que « l'égalité devant la loi n'est pas l'égalité dans la vie », soulignant que l'émancipation des femmes passait par des transformations profondes à tous les niveaux des relations humaines.

Critique de l'Attitude Complice de Kollontaï et Héritage de Trotsky

Face à l'attitude complice de Kollontaï face à la bureaucratisation du régime, il convient de souligner les efforts de Trotski pour combattre jusqu'à sa mort le stalinisme. Son héritage sur ce terrain est extrêmement précieux, ayant combattu les reculs idéologiques et moraux qu'imposait la bureaucratie soviétique.

Dans La révolution trahie, Trotski analyse comment la dégénérescence et la dégradation du processus révolutionnaire se manifeste également dans les aspects plus quotidiens de la vie, autant que dans les relations entre les individus.

Kollontaï et le Mouvement Autonome des Femmes

Alexandra Kollontaï insiste sur l'importance d'un mouvement autonome des femmes, tout en l'inscrivant dans le mouvement ouvrier. Elle s'oppose à l'ordre moral et patriarcal, préconisant l'amour libre contre la famille bourgeoise.

Opposition à la Morale Bourgeoise et Défense de l'Amour Libre

Kollontaï s'impose comme la seule femme à siéger dans le gouvernement soviétique. Elle développe une critique de la morale sexuelle bourgeoise imposée par les structures familiales traditionnelles, défendant l'amour libre et insistant sur la réinvention de l'amour et de la sexualité pour dessiner un programme révolutionnaire.

Elle se penche sur les racines matérielles et idéologiques de l'oppression des femmes dans les sociétés bourgeoises, s'inspirant des théories marxistes de la famille et critiquant le féminisme bourgeois qui efface l'importance des luttes des femmes travailleuses.

Le Rôle des Femmes dans le Mouvement Ouvrier

Kollontaï estime que les ouvrières et les paysannes ont des intérêts communs avec les hommes de leur classe, mais aussi des intérêts particuliers différents voire opposés à ceux des hommes. Elle souligne le rôle économique de la famille avec la transmission du capital accumulé et la sauvegarde de la propriété privée.

La Journée Internationale du Droit des Femmes et le Mouvement Socialiste des Femmes

Avec Clara Zetkine, Alexandra Kollontaï lance la Journée internationale du droit des femmes, aujourd'hui fêtée le 8 mars. Elles construisent le mouvement socialiste des femmes qui reste attaché à son indépendance pour défendre ses « intérêts spéciaux » mais participe également au mouvement ouvrier.

Revendications Spécifiques et Transformation Radicale des Rapports

Alexandra Kollontaï propose la création d'une organisation spécifique qui aborde les problèmes qui concernent directement les femmes, comme la maternité ou l'égalité politique. Des revendications spécifiques émergent comme le congé maternité, l'établissement de crèches dans les usines, ou des pauses pour permettre aux mères d'allaiter leurs enfants. La suppression du fardeau capitaliste de la maternité passe par une transformation radicale des rapports entre hommes et femmes.

Critique du Mariage, de la Prostitution et de l'Union Libre

Kollontaï pointe les limites du mariage, de la prostitution et de l'union libre, proposant l'amour-jeu ou l'amitié érotique. Ce nouvel « art d'aimer » ne repose pas sur le sentiment de propriété et ne suppose pas de se donner intégralement à l'amant, supposant une nouvelle éducation à la vie émotionnelle et une relativisation du rôle joué par l'idéal amoureux dans la vie psychique des femmes.

La Figure de la Femme Nouvelle et la Nouvelle Morale

La figure de la femme nouvelle repose sur la conquête de droits pour permettre l'affirmation d'une soif d'indépendance et de réalisation personnelle. Une nouvelle morale peut émerger au sein de la classe ouvrière.

Réformes et Obstacles dans la Russie Révolutionnaire

Avec la révolution russe de 1917, Alexandra Kollontaï participe au gouvernement soviétique. Sa critique de la famille bourgeoise débouche vers le droit au divorce. Elle impulse des réformes majeures, telles que la création d'un fond alimenté par des taxes et administré par les soviets pour permettre aux femmes prolétaires de participer à sa gestion, l'ouverture gratuite des maternités à toutes, et la légalisation de l'avortement en 1920.

Kollontaï impose l'éducation collective des enfants pour cultiver le besoin de camaraderie et de solidarité, tout en tentant de rassurer les mères attachées à leurs enfants en indiquant que l'éducation familiale peut perdurer. Trotsky propose de nationaliser les tâches domestiques, avec l'ouverture de cuisines et de cantines collectives, et de « foyers communautaires » et des « maisons communes » pour sortir du cadre de la famille.

Néanmoins, les dirigeants bolcheviques privilégient l'industrialisation du pays plutôt que les expérimentations sociales. L'institution familiale est restaurée tandis que les soviets et l'auto-organisation des masses sont étouffés.

L'Opposition Ouvrière et la Marginalisation

En 1921, diverses fractions du parti bolchevique se divisent sur le rôle des syndicats. Kollontaï rédige la brochure de l'Opposition ouvrière, observant une fracture entre le Parti communiste et sa base ouvrière. Elle exhorte de retrouver la confiance perdue dans la « force créatrice de la classe ouvrière ».

Marginalisée au sein du Parti bolchevique, Kollontaï se réfugie dans la théorie, considérant la révolution sexuelle comme une composante indispensable de la révolution sociale. Elle s'attache à déculpabiliser l'acte sexuel, valorisant une camaraderie érotique et insistant sur la dimension affective et spirituelle des relations amoureuses pour sortir de la conjugalité bourgeoise.

Critique de la Société Patriarcale et Proposition de l'Amour-Jeu

Alexandra Kollontaï propose une critique radicale de la société patriarcale, remettant en cause l'éducation, la famille et l'ordre moral. Elle lance la proposition de l'amour-jeu ou de l'amitié érotique. La désacralisation du mythe amoureux doit permettre d'érotiser la vie quotidienne.

Cependant, elle insiste sur la construction d'une nouvelle morale, car dans une société patriarcale, l'amour-jeu risque de provoquer souffrances et jalousie. La révolution sexuelle passe par un bouleversement de l'ensemble des relations humaines.

Ambivalences et Limites du Féminisme Bolchevique

Au nom de l'opposition à la morale bourgeoise, Kollontaï semble parfois tenter d'imposer de nouvelles normes morales. La révolution sexuelle doit au contraire reposer sur une diversité et une multiplicité des possibilités plutôt que sur l'imposition d'une nouvelle norme unique qui doit régir la vie quotidienne de tous et toutes.

Ensuite, Alexandra Kollontaï se rallie au stalinisme et à la contre-révolution bureaucratique.

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