Les doudous, ces objets doux et réconfortants, jouent un rôle transitionnel essentiel pour les tout-petits. Ils sont omniprésents dans la littérature jeunesse, servant de héros ou de personnages secondaires et offrant une multitude de possibilités de narration, de projection et d'identification, à la frontière entre le réel et l'imaginaire. Des nourrissons aux enfants d'âge scolaire, les propriétés et l'utilisation des doudous évoluent, tout comme les histoires qui les mettent en scène. Cet article explore différentes histoires de doudous, les présentant sous toutes leurs coutures : en dessin ou en photo, en livre ou en magazine, comme objets de transition, de transmission, de personnification, de ressource pour la séparation ou encore comme compagnons d'exploration.
Lou et Mouf. Oulàlà, c’est haut !
Dans cette histoire de Jeanne Ashbé, Lou part en voyage dans sa propre maison, emmenant Mouf, son doudou, dans un périple qui ressemble à une aventure. Ils grimpent, montent sur les meubles et dans les bras des adultes, pour finalement redescendre sur terre.
Ce qui plaît :
- Retrouver les héros Lou et Mouf dans leurs aventures domestiques.
- La retranscription fidèle du plaisir des tout-petits à grimper, à escalader ou simplement à être dans les bras des adultes.
- Les vignettes à ouvrir et à refermer, révélant des petits détails de l'histoire et des possibilités d'aller encore plus haut.
- La petite peluche serpent qui aimerait suivre Lou et Mouf dans leurs aventures, mais qui semble laissée pour compte, n'ayant visiblement pas le statut de doudou.
- Les phrases types d'introduction et de conclusion de cette collection, qui invitent à dire "bonjour" et "au revoir" aux deux héros, et à ouvrir et refermer ce petit temps de lecture au contact de Lou et Mouf.
Analyse psychologique :
Jeanne Ashbé nous plonge dans une histoire du quotidien aussi vraie que nature. L'album met en avant :
- L'apprentissage-exploration : observer son environnement, anticiper l'objet suffisamment stable et haut pour pouvoir monter, créer un petit escalier sans se mettre en danger.
- Le monde vu d'en bas et d'en haut : la perspective change radicalement selon que l'on soit au sol ou en hauteur (sur un meuble), à l'horizontal (sur le dos, à quatre pattes) ou à la verticale (debout, dans les bras de papa).
- Les sensations : le plaisir d'être plus haut, du portage, de l' "avion".
Le doudou se révèle ici comme un acolyte, un compagnon d'aventure, un prétexte pour monter, ou encore un pionnier explorateur des lois de la gravité (c'est lui qui tombe en premier !). Tantôt dans les bras de Lou, tantôt à distance, Mouf n'est jamais loin, oscillant entre la réalité des objets, des meubles, des jouets, des humains et l'imaginaire de Lou. Partenaire à part entière, il aide à la jonction entre tonicité, motricité, exploration rocambolesque, autonomie, éloignement et tendresse sécurisante. Une histoire à hauteur des tout-petits !
Guili Lapin. Un conte moral
Dans cet album de Mo Willems, Trixie, une très jeune héroïne qui ne parle pas encore, accompagne son papa à la laverie automatique avec son doudou, Guili Lapin. L'aventure prend une tournure inattendue : en partant de la laverie, il semble qu'il manque quelque chose… mais quoi ? Trixie a du mal à se faire comprendre, ce qui la met, ainsi que son papa, dans tous leurs états. Heureusement, la maman de Trixie comprend immédiatement la gravité de la situation et se lance dans une recherche active de Guili Lapin. Finalement, papa le retrouve, enfoui sous un amoncellement de linge dans le tambour de la machine à laver.
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Ce qui plaît :
- L'originalité de cette variante/mélange de deux scènes classiques du quotidien et de la littérature jeunesse : le doudou lavé (cette fois-ci par mégarde) et le doudou perdu/retrouvé.
- Le dessin vif, saisissant et expressif (en particulier les yeux et les bras) des personnages.
- L'assemblage parfait entre dessins et photos.
- L'humour propre aux albums de Mo Willems.
- Entendre le narrateur parler bambin ("Agli abli api !"), des scènes qui déclenchent à coup sûr le fou rire des jeunes enfants.
- Les multiples détails que les enfants et les adultes (re)découvrent au fil des lectures : l'album "photos" de la famille en préambule, la référence au "pigeon" (autre personnage emblématique de Mo Willems) sur le t-shirt d'un passant.
Analyse psychologique :
Dans ce chef-d'œuvre, Mo Willems manie avec une grande subtilité l'art de l'entre-deux, propre au doudou. Guili Lapin met en scène à la fois l'humour, la légèreté et la gravité, ainsi que le sérieux des angoisses infantiles précoces (Trixie est réellement effondrée à l'idée d'avoir perdu son objet transitionnel). Il retranscrit l'espace-temps terre à terre du quotidien (le parc, laver le linge, partir à la recherche du doudou), une réalité d'autant plus mise en exergue par le procédé photographique. Mais il ouvre également la voie vers l'espace imaginaire et symbolique. En effet, Guili Lapin se révèle, page après page, comme un véritable objet de lien et de liants parents-bébé, entre les registres de l'émotion, des sensations fortes, du préverbal et du symbolique avec l'émergence finale du langage chez Trixie. Guili Lapin, à l'image de tous les doudous, a plus de vertus et d'importance qu'il n'en paraît. Et pour suivre ses aventures, comme l'évolution des capacités de l'enfant grandissant à se séparer de cet objet extraordinaire, il est d'ailleurs possible de le retrouver dans deux autres tomes, non moins captivants : « L’autre Guili Lapin. Histoire d’une erreur sur la personne» (2008), et « Bon voyage, Gouzi lapin ! Une mésaventure inattendue ».
Ana Ana. Douce nuit
Dans cet album d'Alexis Dormal et Dominique Roques, c'est le soir. Ana Ana est captivée par son livre, laisse la lumière allumée et rit aux éclats, tandis que ses doudous ne demandent qu'à dormir. Alors qu'Ana Ana finit par avoir sommeil, c'est au tour des doudous de l'empêcher de sombrer dans les bras de Morphée. Quelles solutions trouver lorsque l'enfant et les peluches sont réunis dans un même lit, mais expriment des besoins différents ?
Ce qui plaît :
- Retrouver Ana Ana et ses doudous dans un nouvel opus.
- Nommer les doudous un à un en pointant du doigt l'image qui les représente : "Zigzag", "Touffe de poils", "Pingpong", "Goupille", "Baleineau", "Grizzou".
- La cocasserie des scènes et le comique de répétition. Même à la fin du livre, on s'aperçoit que "Touffe de poils" n'a pas tout à fait dit son dernier mot !
- L'introduction à l'univers de la Bande Dessinée, adaptée aux jeunes enfants et à la possibilité de narration par l'adulte.
- La légèreté de ton pour parler de sujets plus profonds : le sommeil, l'endormissement, la séparation, la différenciation des espaces psychiques et le respect des besoins de chacun.
Analyse psychologique :
Ana Ana s'adresse aux plus grands des jeunes enfants. C'est pourquoi, sans doute, ses peluches sont tantôt investies comme de simples peluches, tantôt comme de véritables "doudous", objets transitionnels pluriels et différenciés dans leurs caractéristiques physiques et même leur personnalité. À l'image des enfants qui grandissent (ou même de plus petits qui n'ont pas jeté leur dévolu sur un doudou unique), elle aime la présence de ce groupe d'objets "doux" auprès d'elle, qui l'aident à faire la transition entre le réel et l'imaginaire, la journée agitée et le sommeil plus ou moins tranquille. Dans cette histoire, le partage et l'inversion des rôles permettent aux jeunes enfants de s'identifier aux uns comme aux autres, et de retrouver l'ambivalence qu'ils connaissent bien au moment du coucher : entre le désir de dormir et l'envie de profiter, entre le sommeil et l'excitation, entre l'autonomie et l'envie de partager ce lit, entre la capacité de s'endormir seul(e) et le plaisir d'être en présence (physique et psychique) d'un autre. Les rituels du soir, comme dans ce récit, sont peut-être les meilleurs compromis pour en finir avec la journée : Ana Ana prend finalement le temps de dire "bonne nuit" à chacun de ses doudous, et c'est ainsi que tous retrouvent le sommeil… ou presque !
1, 2,3… c’est la rentrée ! Popi à la crèche
Dans ce magazine Popi, on découvre quelques temps forts de la journée de Popi à la crèche à travers quatre scènes : l'arrivée, le jeu, la sieste puis le goûter.
Ce qui plaît :
- L'animation de la fameuse peluche dans un décor réel, aux contours familiers : on y retrouve les temps forts bien repérés et connus de certains tout-petits accueillis en crèche.
- La déclinaison des objets transitionnels, puisque Popi a lui aussi un doudou !
- Chaque photo peut être utilisée comme un imagier avec de multiples détails à nommer, à verbaliser, par l'adulte et/ou par l'enfant.
- Le format magazine, qui enrichit la palette de découverte et de manipulation possibles en littérature jeunesse.
Analyse psychologique :
Popi est un héros incontournable des histoires/imagiers pour les tout-petits. Historiquement, ce petit singe en peluche est le doudou de "Léo", autre personnage créé par Helen Oxenbury dans les années 80. Tous deux ont été repris et adaptés par Marie-Agnès Gaudrat pour le magazine Popi. Sa mise en scène photographiée permet aux jeunes "lecteurs" une immersion très concrète dans le quotidien. Dans Popi à la crèche, on retrouve la fonction toute particulière du doudou pour les enfants accueillis en structure collective (ou même en individuel) : faire la transition entre la maison et le lieu d'accueil, rassurer, aider à apaiser les émotions fortes liées à la séparation avec les principales figures d'attachement. Cette petite histoire, enjouée et facile d'accès pour les très jeunes enfants, nous présente Popi sous son meilleur jour à la crèche ! Elle ne doit cependant pas faire oublier la complexité des émotions et l'ambivalence qui traversent les tout-petits accueillis. Un tout premier support, donc, à compléter et enrichir avec d'autres propositions auprès des tout-petits.
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