L'histoire de l'avortement en France est une longue et sinueuse, marquée par des interdictions, des clandestinités dangereuses, des luttes acharnées pour la légalisation et, enfin, la consécration constitutionnelle. Des pratiques ancestrales aux enjeux contemporains, ce parcours témoigne de l'évolution des mentalités, du rôle des femmes dans la société et de la place de la morale dans les décisions politiques.
L'avortement, une pratique ancienne et longtemps réprimée
L'avortement n'est pas un phénomène nouveau. Des traces de son existence remontent à l'Antiquité, où diverses potions à base de plantes (saule, fenouil, persil, fougères, etc.) étaient utilisées à des fins abortives. Le papyrus Ebers, datant du XVIe siècle avant J.-C., contient des prescriptions pour provoquer l'avortement. Cependant, certaines sociétés antiques, comme la Mésopotamie du Code d'Hammurabi (vers 1750 av. J.-C.), interdisaient déjà cette pratique. Dans la Grèce et la Rome antiques, l'avortement était également mal vu, car il portait atteinte au droit du père sur sa progéniture.
Avec l'essor du christianisme, l'avortement fut fermement condamné. Au Moyen Âge, la majorité des Églises chrétiennes le considéraient comme un péché, bien que la sévérité de la sanction variât selon le stade de la grossesse. La question de l'animation du fœtus (l'apparition de l'âme) faisait l'objet de débats théologiques, certains théologiens fixant même des dates différentes pour les garçons (40 jours) et les filles (80 jours) !
Malgré ces interdictions, l'avortement persistait, souvent dans la clandestinité. Au XIIIe siècle, Guillaume de Salicet, un moine dominicain et médecin, reconnaissait la nécessité de l'avortement dans certains cas pour protéger la santé des femmes.
L'ère des "faiseuses d'anges" et des aiguilles à tricoter
À la fin du XVIIIe siècle, les femmes mariées eurent de plus en plus recours à l'avortement pour limiter la taille de leur famille. Elles s'adressaient alors à des femmes sans qualification, les "faiseuses d'anges". Parmi ces dernières, les "tricoteuses" utilisaient des aiguilles à tricoter pour percer la poche des eaux ou ouvrir le col de l'utérus, provoquant ainsi une fausse couche. Ces opérations étaient douloureuses, pratiquées dans des conditions d'hygiène déplorables, et causaient la mort de nombreuses femmes.
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Au XIXe siècle, malgré les progrès de la médecine, l'avortement restait réprimé. Le code pénal de 1810 punissait la femme qui avortait et la personne qui l'aidait.
Le XXe siècle : entre répression et revendications
Au XXe siècle, l'Union soviétique fut le premier pays à légaliser l'avortement en 1920, avant de l'interdire à nouveau puis de le rétablir en 1955. En France, la loi du 31 juillet 1920 réprimait l'avortement et la propagande anticonceptionnelle, dans un contexte de volonté d'encourager la natalité après la Première Guerre mondiale. L'avortement était considéré comme un crime, et les membres du corps médical qui le pratiquaient risquaient les travaux forcés.
Sous le régime de Vichy, la répression fut renforcée, l'avortement étant considéré comme un crime d'État passible de la peine de mort. Marie-Louise Giraud fut guillotinée en 1942 pour avoir pratiqué 27 avortements. Cette loi fut abrogée à la Libération, mais l'avortement resta un délit pendant encore 30 ans.
Malgré l'interdiction, les femmes continuaient d'avorter clandestinement, souvent dans des conditions terribles. "Aux gardes des urgences, on voyait arriver des femmes qui saignaient, qui étaient infectées. En plus, elles restaient dans les coins car elles se faisaient engueuler." Les aiguilles à tricoter, les sondes et autres instruments étaient utilisés, causant des complications graves et des décès. "Ces pauvres femmes, dans le refus de leur grossesse, étaient obligées de déclencher seules leur avortement ou de demander à des amis de le faire, mais c’était avec une méthode qui n’était pas du tout médicale, propre", explique une militante féministe.
Dans les années 1970, on estime qu'une femme mourait chaque jour des suites d'un avortement clandestin. Celles qui en avaient les moyens partaient à l'étranger, en Angleterre, en Hollande ou en Suisse, où l'avortement était légal.
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Parallèlement, des voix s'élevaient pour réclamer la légalisation de l'avortement. Dès 1949, Simone de Beauvoir dénonçait la condition des femmes victimes d'avortements clandestins dans son essai "Le Deuxième Sexe". Dans les années 1950, le Mouvement français pour le Planning familial (MFPF) promouvait les moyens contraceptifs "modernes". La loi Neuwirth de 1967 autorisa la contraception, mais sous des conditions strictes.
La lutte pour la légalisation : le rôle du MLF et du MLAC
La politisation de l'avortement comme liberté des femmes émergea des groupes féministes, sous la bannière du Mouvement de libération des femmes (MLF). Le MLF brisa le silence entourant cette pratique clandestine et en fit un révélateur de la contrainte au mariage et au coït, de l'assignation des femmes à la maternité et de leur exploitation économique.
Le Manifeste des 343, publié en 1971 dans "Le Nouvel Observateur", fut un événement marquant. Des femmes, célèbres ou anonymes, déclaraient avoir avorté, bravant ainsi l'opprobre et les sanctions. "Comme le font chaque année des centaines de milliers de femmes en France nous avons avorté. Cette déclaration n’est donc pas un aveu de culpabilité mais un acte d’accusation."
L'association "Choisir", créée par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir, se chargea de défendre les femmes signataires du Manifeste. Les procès de Bobigny, en 1972, où une jeune fille ayant avorté après un viol fut acquittée, eurent un retentissement considérable.
En 1973, le Groupe Information Santé (GIS) publia le Manifeste des 331 médecins déclarant pratiquer des avortements. Le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC) fut lancé pour les protéger des poursuites. Le MLAC revendiquait "l'avortement libre et remboursé par la sécurité sociale". Cette lettre du MLAC appelle à la normalisation des moyens de régulation des naissances au nom de l’épanouissement des individus, tout en les hiérarchisant : l’avortement serait un dernier recours en cas d’« échec contraceptif ».
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La loi Veil : une avancée historique, mais un compromis
La forte médiatisation de ces événements précipita la mise à l'agenda gouvernemental. Valéry Giscard d'Estaing confia le dossier à la ministre de la Santé, Simone Veil, qui présenta un projet de loi visant à autoriser l'interruption volontaire de grossesse (IVG).
Les débats à l'Assemblée nationale furent houleux, mais la loi Veil fut finalement votée et promulguée le 17 janvier 1975. Elle dépénalisait l'avortement pour une période de cinq ans, avant d'être reconduite définitivement en 1979.
La loi Veil était un compromis. Elle n'accordait pas un droit inconditionnel à l'avortement, mais l'autorisait dans un cadre médical strict. Il fallut attendre 1982 pour que le gouvernement socialiste fasse adopter le remboursement partiel de l'IVG par la Sécurité sociale.
Consolidation et menaces sur le droit à l'avortement
Depuis la loi Veil, le droit à l'avortement a été consolidé par plusieurs lois :
- Le nouveau code pénal de 1994 a dépénalisé l'avortement, qui n'est plus considéré comme une "dérogation à un délit".
- La loi Aubry de 2001 a porté le délai légal de l'IVG de 10 à 12 semaines et a supprimé l'autorisation parentale pour les mineures.
- En 2013, l'IVG a été remboursée à 100 % par l'assurance-maladie.
- En 2017, le délit d'entrave à l'IVG a été étendu aux plateformes numériques.
- En 2022, le délai légal de recours à l'IVG a été allongé à 14 semaines.
Malgré ces avancées, le droit à l'avortement reste fragile. Des tentatives de régression ont lieu régulièrement, et l'actualité internationale, notamment la remise en cause du droit à l'avortement aux États-Unis et en Pologne, rappelle que cet acquis peut être remis en question. "Certes, Claudine, nous avons gagné, mais temporairement. Il suffira d’une crise politique, économique et religieuse, pour que les droits des femmes, nos droits, soient remis en question. Votre vie durant, vous devrez demeurer vigilante."
La constitutionnalisation du droit à l'avortement : une victoire historique
Le 4 mars 2024, la France est devenue le premier pays au monde à inscrire explicitement le droit à l'avortement dans sa Constitution. Cette décision historique, fruit d'un long combat, est une victoire pour les droits des femmes et une garantie supplémentaire contre les tentatives de remise en cause de ce droit fondamental.
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